Entre dislocation de souveraineté et Contorsions autoritaires

L'embardée libérale déshabille l'État de ses fonctions essentielles de régulation et son inscription européenne toujours plus forte le défait de sa symbolique patriarcale. Dans le même temps, nous assistons au retour anachronique d'un pouvoir monarchique désinvolte, comme nous vivons un resserrement de l'appareil sécuritaire qui désarme l'autorité judiciaire et entrave les libertés fondamentales.

Étrange paradoxe de notre nouveau gouvernement. Étrange distorsion socio-politique qui consacre l'autorité du souverain (et de son ministère de l'Intérieur) tout en déléguant ses prérogatives aux instances supranationales européennes comme internationales.

D'un côté, le sacre d'un Roi qui majestueusement se met en scène et qui s'empresse, si tôt élu, de bousculer les grands corps de l'État et les administrations publiques (remaniements, démission du chef d'état-major des armées, pression fiscale...) et de resserrer l'étau sur le système judiciaire.
Le projet de loi "renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme" vise à introduire des dispositions de l'état d'urgence (loi 1955) dans le droit commun : ce changement majeur de notre droit vient renforcer l'appareil sécuritaire au détriment des libertés publiques, avec une possibilité d'intervention plus forte des préfets dans la sphère privée (perquisitions administratives, nouvellement nommées « visites domiciliaires ») ou tout espace d'expression publique (lors de manifestations par exemple). La surveillance s'inscrit peu à peu dans la normalité administrative... Doit-on s'inquiéter d'une dérive vers la surveillance de masse, à l'instar du célèbre récit d'Orwell ?
Du même ordre, la loi d'habilitation permettant de légiférer par ordonnances et de reformuler la Loi Travail, a permis au gouvernement d'imposer ses vues avec arrogance, sans véritable dialogue avec les partenaires sociaux, ni véritable débat parlementaire... Le code du travail sera bientôt l'affaire des patrons.

Le sacre des libertés (économiques et financières)
D'un autre côté, l'engouffrement de l'État dans la sphère néolibérale le démet de l'une de ses caractéristiques les plus essentielles : sa souveraineté sur la scène internationale. L'Europe le détrône sur des questions essentielles en matière de finance et d'économie, jusqu'à imposer
ses traités de libre-échange. L'accord commercial CETA, majoritairement appliqué par les instances européennes, va entrer en vigueur avant même sa ratification par les parlements nationaux. S'il est finalement approuvé par les États membres, il pourrait permettre aux entreprises canadiennes de remettre en cause la législation française lorsqu'elle est contraire à leurs intérêts privés... Que doit-on alors craindre, avec l'annonce de nouveaux traités de libre-échange comme le TTIP, si toute multinationale peut s'attaquer à notre dispositif juridique ?

Quel chemin tortueux et périlleux prend donc l'État-Nation français, si tant est qu'il forme encore un seul corps ? Quelle évolution de l'État de droit doit-on anticiper lorsque notre voix est étouffée à coup d'ordonnances, d'injonctions ou d'obstructions parlementaires ? Nous vivons la démocratie comme un état de fait sur lequel nombre d'entre nous se sont assoupis. Or si nous voulons réellement vivre une vie démocratique, il nous revient d'en activer les ressorts et d'en déclencher les opportunités pour continuer de jouir de nos privilèges, de nos droits et libertés fondamentales. D'autant plus lorsque les piliers de notre civilisation sont si durement attaqués. 

 

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