CDI* en terre péruvienne : Attention, on tousse !

J'ai attrapé le virus du voyage il y a une quinzaine d'années et je n'aurais pas parié qu'il m'entraîne un jour dans une telle aventure face à un tout autre virus, virulent et galopant, aussi terrifiant et globalisant qu'une 3ème guerre mondiale.

*CDI : Confinement à Durée Indéterminée 

Lorsque le 8 mars dernier nous avons quitté Rennes pour rejoindre Lima au Pérou, nous étions loin d'imaginer le tsunami mondial qui se préparait.

Notre compagnie aérienne Air France se voulait rassurante alors même que le coronavirus faisait déjà des ravages à nos frontières ...

À Lima les précautions sanitaires étaient déjà en place alors qu'on recensait à peine 10 cas de Covid-19.

Notre route s'est poursuivie jusqu'à Arequipa, Chivay puis Puno où nous avons reçu le 13 mars, le premier message d'Air France : notre vol retour vers Paris était annulé. Le gouvernement péruvien avait suspendu tous les vols en provenance et en direction de l'Europe. 

Notre route s'est arrêtée à Cusco le 15 mars, lorsque le Président péruvien a proclamé l'état d'urgence et la fermeture des frontières pour 15 jours

Nous ne nous attendions pas à un tel revirement de situation, une décision gouvernementale nous amenant à rester sur le sol péruvien jusque fin mars 2020. 

Lundi 16 mars. 1er jour de confinement. 

Soumis aux lois péruviennes et dépendants du jeu d'équilibriste de la diplomatie française, nous nous sommes pliés aux règles de confinement dans un hôtel de Cusco, tiraillés entre l'injonction sanitaire et l'envie de poursuivre le voyage. 

Comme de nombreux pays, nous allions expérimenter l'isolement, cependant loin de chez nous et de nos proches. Nous devions en même temps casser ce confinement et nous en échapper pour réintégrer notre environnement social originel, désocialisé et atomisé... En France. 

Trouver une solution de retour et ne pas céder à la psychose ambiante. Notre routine a rapidement pris la forme d'un entre-deux focalisé sur le smartphone. Les annonces de l'ambassade, les articles de presse sur le rapatriement des français à l'étranger, les posts messenger automatiques d'Air France, les échanges de concitoyens dans le groupe what's app "Frenchies à Cusco".... La profusion de notifications et l'entremêlement d'informations (réelles ou infondées, invraisemblables ou contradictoires) remplissent nos journées et nous relient à un nouvel espace social virtuel, animé d'une force nouvelle, réactivé par la nécessité de solidarité et de survie. 

L' urgence est bien là, l'ennemi sans commune mesure et l'avenir imprévisible. La psychose sociale dans laquelle nous a entraîné le COVID-19 réactive aussi le repli sur soi, la peur et le rejet de l'autre. À Cusco des hôtels refusent les touristes ou les congédient. Parfois dans la rue, les regards sont noirs ou méfiants. Ce sont les Européens qui ont importé cette sale maladie pour la répandre dans le pays comme une traînée de poudre. Pourtant, il paraît essentiel que le drame sanitaire mondial qui se joue crée de la solidarité entre les peuples, non pas de la division et de la xénophobie. 

L'Europe aussi a fermé l'espace Shengen et la France décrète le confinement dès le 16 mars. Les portes sont closes et les relations diplomatiques s'enlisent. Comme notre vie ici. 

Mercredi 18 mars. Jour 3.

AIR FRANCE m'envoie un message au sujet d'un possible vol retour par le Brésil. Je réponds positivement. Ma réponse se brise dans un silence de plomb. Ce même jour, les autorités péruviennes demandent l'enregistrement des Français auprès du ministère de l'intérieur péruvien, pour organiser un éventuel rapatriement... 

Nous attendons toujours de réelles propositions de rapatriement de l'ambassade ou du moins une offre de vol accessible de la part de l'avionneur français. Jean-Yves Le Drian a pourtant promis des tarifs modérés sur les vols commerciaux pour les Français immobilisés à l'étranger. 

Le ministère des affaires étrangères est dépassé et peine à répondre aux appels lancinants et aux actes désespérés de la population. 

Jeudi 19 mars. Jour 4.

L'ambassade de France annonce un vol de retour samedi prochain. Les questions fusent sur les réseaux sociaux et l'espoir ressurgit. Le doute et le scepticisme aussi. Comment réserver son vol quand le système de réservation en ligne ne répond plus ou que les prix s'envolent ? Comment rejoindre la capitale de Cusco quand le pays est bloqué, que ses axes routiers sont fermés et ses voies aériennes suspendues ? 

Notre agenda est policé, cadencé par des ordres ministériels lointains et insensés, suspendu à un nouvel ordre du monde. 

Ce jeudi 19 mars, la police péruvienne ordonne le port systématique du masque, même à l'hôtel. Nos gestes sont contrôlés, nous ne pouvons nous déplacer en ville que brièvement pour des courses alimentaires ou pour nécessité sanitaire et bancaire.

Le monde orwellien transparaît dans le contrôle et l'atomisation sociale, la déliquescence du collectif et la perte des libertés publiques. Notre nouvelle vie préfigure un ordre nouveau, restrictif voire totalisant. Unis dans l'adversité avec des mesures de protection communes dans le monde, solitaires dans notre détresse et dans un confinement qui parachève l'individualisation de nos sociétés occidentales.

À ce jour je ne dois montrer aucun signe de fragilité, ne pas tousser pour ne pas inquiéter, ne pas tomber malade pour ne pas effrayer, éviter les regards scrutateurs des forces de l'ordre pour éviter les ennuis. Les restrictions sociales et individuelles, notre polarisation maladive sur la propagation du coronavirus ainsi que la surenchère médiatique finissent de viraliser la peur et la paranoïa sans résoudre l'inédite équation du mal et de son traitement.

En attendant, la Chine poursuit la surveillance de masse en traçant méthodiquement les déplacements de sa population, en mesurant par détecteur et bracelet électronique toute anomalie fiévreuse ou virale...  

J'observe le détecteur de fumée dans ma chambre et je me prends à imaginer, tétanisée, qu'un Big Brother d'un nouveau genre m'observe, qu'on relève ma toux ou qu'on suspecte quelque détresse respiratoire... Dans mon délire, le Frère tout puissant surgit pour m'imposer l'isolement total. La folie est le pendant du Confinement à Durée Indéterminée. 

Les vols sont réduits à minima, ce qui réduit considérablement les émissions de gaz à effet de serre. Enfin une bonne nouvelle pour le climat. Jusqu'à quand ?

De nouvelles formes d'organisation sociale se mettent en place pour pallier le confinement : des ateliers et des cours en ligne, des rencontres à distance, des visites virtuelles... Ici, à l'hôtel, les locataires improvisent des cours de gymnastique et organisent une séance de photos videos pour promouvoir notre cause auprès des pouvoirs publics. 

On s'adapte à tout. 

En fin de semaine le couvre feu nous oblige à rejoindre l'hôtel avant 20h. Nous voici en État de guerre, visage masqué.

En discutant avec un touriste ou un autochtone, j'ai tendance à vouloir me rapprocher. On recommande une distance de sécurité d'1m au minimum pour ne pas attraper le virus. Je recule et suffoque dans mon masque où l'émotion s'étouffe, où la parole se voile. Le nouveau monde n'a rien d'humain. 

Heureusement, notre liberté d'expression parvient encore à traverser les frontières en trouvant écho sur les réseaux et dans la presse française. Dans les rues de Cusco, les sirènes résonnent, les policiers ordonnent et encadrent les mouvements, les autorités sanctionnent les dérives jusqu'à l'arrestation... Ambiance de guerre. 

Samedi 21 mars. Jour 6.

Le vol Lima- Paris est annulé. L'ambassade annonce un prochain vol le dimanche 22 mars.

À 15h30 un post Facebook de l'ambassade tombe : les Français de Cusco sont invités, d'ici 17h, à rejoindre le bus qui les mènera à lima, en pas moins de 22h....

Nous n'avons pas de billet d'avion pour Paris. Nous décidons de rester, par chance. Les autorités péruviennes empêcheront le départ du bus, au grand embarras du consul de France. 

Dimanche 22 mars. Jour 7.

Le premier avion de rapatriement en France décollera finalement de la base militaire de Lima, appareil occupé des élus de toutes nationalités...

L'ambassade française à annoncé 3 vols commerciaux supplémentaires à venir au cours de la semaine suivante. 

Ce dimanche, le Pérou resserre l'étau en interdisant tous les vols,  même commerciaux. Seuls les vols diplomatiques de rapatriement au départ d'une base aérienne de l'armée péruvienne sont désormais autorisés... 

Ailleurs dans le monde, les mesures restrictives s'additionnent et se contredisent pour lutter contre le Covid-19. La cause est noble et les moyens souvent impitoyables. L'objectif sanitaire abolit sans distinction la liberté individuelle, quand bien même elle ne nuit aucunement à la collectivité . 

C'est un nouveau monde qui nous oppresse. Pire qu'un monde néo libéral qui a commencé de liquéfier la cohésion sociale et qui émiette nos droits à l'aulne du marché financier mondialisé. Un monde clos qui pourfend nos libertés fondamentales sous le poids d'un maître prétorien ou d'un monarque galvanisé par le virus du pouvoir.

M. B. 

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