Dérèglements environnementaux : en quête d’un ‘péché originel’ de la modernité ?

Comme beaucoup, je m’interroge sur les causes des dérèglements environnementaux. Comment en sommes-nous arrivés à un tel niveau de catastrophe ? Cette question est bien sûr le préalable à toute proposition de solution, à défaut de quoi nous courrons dans tous les sens comme des poules sans tête. Quel est l’élément déclencheur ? A quel moment avons-nous ‘merdé’, pour le dire trivialement ?

Mon hypothèse est que la quête du ‘pourquoi’ des dérèglements environnementaux est intimement liée est celle des dérèglements de la modernité. La modernité est le rêve d’une émancipation de l’humanité. Au lieu de ça, la modernité nous a installés confortablement dans un train à grande vitesse, destination la destruction organisée de notre planète. Cela semble inévitablement remettre en question les mythes fondateurs de notre époque. Mais dans quelle mesure ? Au fond, cette question est présente, plus ou moins explicitement, dans beaucoup de questionnements sur les causes des questionnements écologiques. Dans les lignes qui suivent, j’essaye de tracer les différents courants de cette quête du « péché originel » de la modernité à l’origine des dérèglements environnementaux, sous la forme d’une liste, évidemment non-exhaustive et forcément un peu simpliste. Les catégories ne sont pas nécessairement étanches les unes par rapport aux autres. Cette liste est ma façon toute personnelle d’essayer de comprendre les causes des problèmes dans lesquels nous sommes maintenant embourbés et de structurer une partie du débat sur l’écologie. Je la conçois comme un point de départ, une base de réflexion, plutôt que comme un aboutissement.

1/ Il y a d’abord les partisans du développement durable, tel qu’il a été promu par les acteurs politiques puis les grands industriels, ainsi que de ses divers avatars tels que « croissance verte » ou « capitalisme vert ». Le développement et la croissance économiques devraient se poursuivre, mais en intégrant les contraintes environnementales dans leur schéma de fonctionnement. C’est ainsi que je comprends le souhait récemment affiché du gouvernement français de favoriser les voitures électriques, au motif qu’elles seraient « moins polluantes ». Il suffirait à cet égard de regarder 30 ans en arrière pour constater que « les voitures sont de moins en moins polluantes ». En creux, dans cette perspective, les problèmes (ex. de pollution atmosphérique par les véhicules automobiles) seraient dus à certaines technologies ou, de façon alternative, à l’obsolescence des technologies. Il suffirait donc de continuer dans la voie du ‘progrès’, à comprendre avant tout comme le progrès technologique, le plus souvent sur la base d’objectifs chiffrés. Il s’agit en général d’objectifs concernant le réchauffement climatique, quasiment jamais sur la biodiversité. Par exemple, développons les énergies renouvelables, moins polluantes que le charbon ; améliorons la qualité énergétique des bâtiments, etc. Les dérèglements environnementaux sont ainsi divisés en une multitudes de petits problèmes, auquel il peut être répondu séparément. Ce courant ne remet pas en question les bases de la modernité et du « progrès », du moins pas de façon consciente, délibérée et affirmée. Au contraire, les dérèglements climatiques sont intégrés au système économique comme autant d’opportunités de nouveaux débouchés potentiels.

2/ Pour certains autres, c’est le capitalisme, basé sur la prédation et la marchandisation de ce qui peut contribuer à l’accroissement de la production, ou plus exactement du profit, qui est responsable des dérèglements environnementaux actuels. De la même façon que les humains ont été prolétarisés et réduits à une ‘force de travail’, la nature a été appropriée par les capitalistes comme un facteur de production au coût quasiment nul. François Chesnais parle de « prise de possession du monde » par l’économie capitaliste. Au fond, et ce serait une dimension marxiste de la critique, le capitalisme est basé sur l’accumulation infinie du capital, ce qui ne peut pas être compatible avec le caractère fini des ‘ressources’ naturelles. Le profit et le court-termisme comme boussoles des capitalistes sont ainsi nécessairement ‘non-alignés’ avec la préservation de l’environnement. Le documentaire « l’Homme a mangé la Terre » montre ainsi comment le tramway a été détrôné par l’automobile aux Etats-Unis par des capitalistes y voyant un profit plus important, au détriment de l’intérêt des populations et de l’environnement.

3/ Le terme « anthropocène » a fait son entrée dans la littérature scientifique. Il a été utilisé assez largement pour décrire l’influence de l’être humain sur la biosphère à tel point qu’il en est devenu une « force géologique » depuis la fin du 18ème siècle. S’il concerne la période de l’industrialisation des sociétés humaines de façon descriptive, le terme anthropocène ne pointe pas en soi vers les causes des dérèglements. Cela permet de mettre l’accent sur leur ampleur, mais ne règle donc pas la question du « pourquoi ». En pointant vers l’industrialisation comme période, le terme anthropocène a le mérite d’élargir la perspective, par rapport aux deux courants précédents. Premièrement, et en réponse aux anti-capitalistes, l’industrialisation et le productivisme ne sont pas l’apanage des pays (ouvertement) capitalistes, mais ont aussi détruit l’environnement par exemple en URSS ou dans la Chine (prétendument ?) communiste. Deuxièmement, les relevés géologiques (comme d’autres signaux par ailleurs) montrent bien que le ‘développement durable’ n’a résolu aucun problème. Bien au contraire, les 30 dernières années, marquées (en Europe au moins) par des politiques environnementales de ce type ont été celles de la « grande accélération » de l’impact de l’activité humaine sur l’écosystème.

4/ Sous des formes hétéroclites, le malthusianisme a connu une nouvelle jeunesse avec l’écologie politique depuis les années 60/70 (avec notamment Paul Ehrlich et René Drumont). Les appels à la ‘dénatalité’ et à la décroissance sont ainsi empreints de l’idée que les ressources finies de la Terre ne peuvent pas supporter l’expansion exponentielle de la population et de ses besoins. Le néo-malthusianisme écologique (ou écolo-malthusianisme) part du principe, parfois implicite, que la population humaine serait devenu parasitaire et devrait donc être réduite, ce qui lui vaut la critique d’anti-humanisme (par exemple, voy. Laurent Alexandre). A l’extrême, l’écolo-malthusianisme ne dénonce en effet pas les activités humaines mais carrément l’existence des humains au-delà d’un certain seuils d’individus, considéré comme critique. Les courants écolo-malthusianistes divergent notamment quant aux causes de cette surpopulation alléguée et sont assez hétéroclites. Certains y critiquent au fond l’industrialisation (ex. de la médecine et de l’agriculture) et la ‘massification’, qui auraient permis à de (trop) nombreux individus de voir le jour. Une certaine forme d’écolo-malthusianisme peut aussi prendre des allures de survivialisme anti-pauvres, comme l’illustre le projet futuriste d’Elon Musk de s’évader sur la planète Mars en cas d’effondrement de la Terre.

5/ Tirant le fil de l’industrialisation et du productivisme, souvent dans une démarche teintée d’anti-capitalisme, certains voient un lien entre les dérèglements environnementaux actuels et le colonialisme européen. Est en cause une relation extractiviste au monde ainsi qu’une uniformisation des formes de vie, au détriment de la biodiversité. La biodiversité inclut, à cet égard, la diversité des formes de vie (humaine, animale et végétale) et des cultures. Sans surprise, ce courant est particulièrement présent dans les courants ‘décoloniaux’ et dans des pays ayant subi la colonisation européenne ainsi que la néo-colonisation de la mondialisation, par exemple l’Inde de Vandana Shiva. Ce faisant, ce courant remonte donc le fil des causes (du moins, idéologiques) des dérèglements climatiques à une période précédant l’industrialisation.

6/ Certains ont conceptualisé l’origine idéologique de cet extractivisme (voy. 5/), au-delà de la colonisation comme exemple historique particulièrement choquant. On pourrait ranger dans cette catégorie l’anthropologue Philippe Descola qui y voit la marque d’un « dualisme » typiquement (et exclusivement ?) occidental, c’est-à-dire d’une opposition opérée, dans les sciences modernes occidentales, entre la ‘nature’ et la ‘culture’. Les humains se perçoivent comme surplombant la ‘nature’, ce qui aurait posé les bases idéologiques d’une relation instrumentaliste voire utilitariste des hommes à leur environnement. Illustré par le ‘Cogito ergo sum’ de Descartes au 17ème siècle, le dualisme est au cœur non seulement de la modernité occidentale mais aussi de la science moderne.

Ce dualisme a aussi influencé la place accordée à ‘la science’ dans la société moderne. Le positionnement de la science et du complexe techno-scientifique au service d’une transformation rationaliste du monde (« l’innovation ») sont actuellement remis en question. Inspirée de la pensée de Gandhi, l’écologiste indienne Vandana Shiva dénonce ainsi le solutionisme « anthropocentrique, réductionniste et mécaniste » se réclamant de la science (1% - Reprendre le pouvoir face à la toute-puissance des riches). Elle pointe la fétichisation de la science au mépris d’autres formes de connaissances, ainsi que l’idéalisme uniformisant des technologies (telles que la généralisation des OGM), au détriment de la diversité géographique, climatique, culturelle, etc. L’analyse de la fétichisation de la science, voire même son érection à un statut quasi divin, et de ses conséquences néfastes au-delà des dérèglements environnementaux, excède ce billet. On peut se reporter, entre autres, aux travaux d’Alain Supiot dans « La gouvernance par les nombres » sur les rapports entre le droit d’une part et la science et ‘les Nombres’ de l’autre. Il rapproche notamment le scientisme soviétique de celui de la société néolibérale, qui tous deux érigent une certaine idée (quoique différente) de la science, de la rationalité, ou plus exactement le calcul d’utilité comme loi suprême, sorte d’impératif catégorique au-dessus des lois humaines et donc en contradiction avec l’idée même de démocratie.

7/ Certains se sont posés la question des sources du dualisme occidental. On y a vu une conséquence de l’anthropocentrisme du christianisme, qui serait particulièrement visible dans sa vision traditionnelle de la création du monde (Genèse). Dieu aurait soumis les animaux et la nature à l’Homme, « exception à la nature » et qui n’existe « qu’à s’en distinguer ». En renonçant aux interdits rituels juifs, le christianisme aurait participé voire initié le « désenchantement de la nature » et permis, idéologiquement, une forme de contrôle humain sur l’environnement. Cette critique rejoint la vision du christianisme, par Marcel Gauchet, comme religion de la sortie de la religion. Plus prosaïquement, le christianisme a par ailleurs été accusé d’accompagner le colonialisme européen et plus généralement ses expansions productivistes au nom d’un universalisme chrétien douteux. L’encyclique ‘Laudato Si’ du pape François publiée en 2015 assume un tournant à cet égard. Inspirée de la pensée de François d’Assise (le « Saint ami des bêtes »), l’encyclique prône une vision systémique du monde, elle considère l’homme comme un être essentiellement inter-relié avec son environnement et critique le rêve prométhéen de la modernité.

8/ Par un saut encore plus important dans le temps, certains vont chercher les causes des dérèglements environnementaux actuels dans l’ère néolithique. Vers 9500 ans avant notre ère, les chasseurs-cueilleurs se sédentarisent. Ils produisent leur alimentation sur place, grâce à l’institutionnalisation graduelle de l’élevage et de l’agriculture, autrement dit la domestication de la faune et de la flore. C’est la première instrumentalisation du vivant, avec le défrichement des forêts, la sélection et la culture des espèces animales et végétales et donc le premier désenchantement du vivant. Stéphane Durand y voit « le début de la séparation nature-culture » et « l’émergence d’une pensée excluante des êtres vivants non domestiques et non humains ». L’agriculture et l’élevage permettent aussi la constitution de surplus, et donc la possession et la création d’institutions centralisées (proto-Etats). Certains courants écolo-anarchistes y voient l’acte de naissance de la réduction de la biodiversité par l’homme.

9/ En fin de liste, je voudrais indiquer deux auteurs qui me paraissent avoir une vision originale par rapport aux courants indiqués ci-dessus, bien qu’on y retrouve de nombreux éléments : Ivan Ilitch et Hartmut Rosa. Leur originalité tient au fait qu’ils prennent en compte non seulement des aspects qualitatifs mais aussi des aspects quantitatifs. Ainsi que l’indiquent à la fois Olivier Rey (commentant l’œuvre d’Ivan Ilitch) et Hartmut Rosa, des changements quantitatifs peuvent, à un certain moment, basculer vers des changements qualitatifs (ou, autrement dit, de nature).

9a/ Ivan Ilitch, tel que l’explique Olivier Rey, met notamment l’accent sur l’échelle ou la taille des ‘outils’ (terme qui recouvre pour lui non seulement les techniques mais aussi les organisations sociales) et des sociétés qu’ils génèrent. Il crée le concept d’ « équilibre multidimensionnel de la vie humaine », qui se rattache à une certaine échelle naturelle. Le dépassement d’un certain seuil, défini par l’échelle ad hoc, se retourne contre sa fin, puis « menace de destruction le corps social tout entier ». Non pas ‘small is beautiful’ mais ‘proportion is beautif’ (O. Rey, p. 84). L’exemple le plus connu concerne sa critique de l’institutionnalisation de l’automobile, qui a atteint selon lui le statut de « monopole radical ». Dans le schéma industriel qu’il décrie, l’objectif absolu est le développement de la productivité, la sacro-sainte ‘croissance’. Autrement dit, les moyens sont devenus des fins, au détriment de l’autonomie et de la créativité de l’homme. Ilitch associe à l’industrialisation (sous-entendu de tout, y compris des valeurs) une disproportion de la puissance des outils (« la société du méga-outil »), les inégalités ainsi l’accaparement du pouvoir par une élite bureaucratique. La critique de la « disproportion » se lit en creux dans l’œuvre d’Ivan Ilitch, et le rapproche de la pensée anarchiste (notamment de Paul Goodman). A l’instar d’Hartmut Rosa (ci-dessous), Ivan Ilitch constate une trahison par la modernité de sa promesse fondamentale d’émancipation.

9b/ Plus récemment, Hartmut Rosa définit l’expérience de la modernité comme une expérience de l’accélération – devenue exponentielle dans la ‘modernité tardive’ -. Il s’agit tout à la fois d’une accélération du monde et des changements sociaux (une « compression du présent »), des innovations technologiques et de la production, ainsi que du rythme de vie (voy. Hartmut Rosa, Accélération – Une critique sociale du temps). L’accélération devient une fin en soi, un impératif catégorique, devenu ingouvernable (« dynamisation privée de direction »), tant au plan individuel que collectif. On retrouve ici une critique de l’inversion des moyens et des fins, présente déjà chez Ivan Ilitch. Hartmut Rosa analyse ce phénomène comme une trahison des promesses d’émancipation individuelle portées par la modernité. Au plan individuel, l’accélération - comme phénomène quantitatif – a des implications qualitatives quant à la relation à soi et aux autres, à savoir une perte d’identité stable, seule garante de l’autonomie individuelle. Au plan collectif, elle induit de façon similaire une perte de gouvernance. Enfin, l’accélération a pour conséquence une surexploitation de la ‘nature’, par non-respect de son ‘temps’ propre ou autrement dit par désynchronisation (sur la relation instrumentale de l’homme vis-à-vis de ‘la nature’, voir aussi Hartmut Rosa, Résonance - Une sociologie de la relation au monde).

A l’issue de mon enquête, j’en arrive à conclure que je ne peux pas trouver de ‘péché originel’, de cause clairement définie des déséquilibres environnementaux actuels. Ceci étant dit, et à titre personnel, les approches ‘quantitatives’ de I. Ilitch et H. Rosa emportent ma préférence. Ils me semblent davantage en phase avec ce que je comprends tout bonnement de la vie, comme tâtonnements qui partent dans tous les sens. Il n’y a pas de ‘bonne’ ou de ‘mauvaise’ plante ou animal, de ‘bon’ ou de ‘mauvais’ gène, de ‘bonne’ ou de ‘mauvaise’ organisation des individus. Selon les enseignements de Darwin, certains développements s’avèrent, à un certain moment et dans un certain contexte, permettre la survie et l’essor d’une espèce. Il existe différentes formes d’équilibres au sein du vivant, toujours précaires, toujours mouvants. La notion d’équilibre est ainsi au cœur de la pensée d’Ivan Ilitch et peut être déduite - implicitement mais aisément - de la notion de « (dé)synchronisation » chez Hartmut Rosa.

Ceci dit, il existe de nombreux liens entre les courants de cette longue liste. On retrouve notamment dans plusieurs d’entre eux une critique du système scientifico-technico-économique actuel et de son autonomisation. Il est décrit comme un rouleau compresseur à fabriquer de la ‘croissance’ au prix d’une uniformisation – autrement appelée ‘industrialisation’ - du monde et d’une déconnection grandissante d’avec le réel et sa (ou plutôt ses) temporalités.

 

 

 

 

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