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Billet de blog 19 décembre 2025

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Anicet-Georges​‍​‌‍​‍‌​‍​‌‍​‍‌ Dologuélé : convaincre sans parler de son passé ?

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La Centrafrique va voter pour un deuxième tour présidentiel le 28 décembre 2025. Cette élection est présentée comme un moment politique majeur. Parmi les sept candidats en lice, figure Anicet-Georges Dologuélé, ancien Premier ministre et leader de l’opposition. Ces dernières semaines, il s’est fait particulièrement combatif à l’encontre de la présidence de Faustin-Archange Touadéra, son principal adversaire idéalement. Mais, étonnamment, le parcours de M. Dologuélé, tant dans la haute administration que dans le monde des affaires, ne semble pas clos sans laisser de grandes zones d'ombre.

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Après avoir perdu contre M. Touadéra en 2016 puis en 2020, Dologuélé a repris la parole ces derniers mois à l’occasion d’une interview donné à Deutsche Welle. Il s’est alors montré très critique sur la gestion économique du pouvoir en place. « En Centrafrique, il n’y a plus d’économie », « la corruption est totale », tranche-t-il. Il assure vouloir « réparer ce que M. Touadéra a cassé », en ramenant la confiance des investisseurs et en relançant la croissance.

Il reproche notamment au président de ne pas avoir su attirer de nouveaux partenaires étrangers, allant jusqu’à affirmer qu’il n’y aurait aucune société qui aurait été immatriculée dans le pays ces dix dernières années. Il promet qu’en cas de victoire, il ramènera les investisseurs, incitera à la création d’entreprise et augmentera les rentrées fiscales.

Si ces engagements sont réels, il ne faut pas l’ignorer, ils contrastent avec un passé qui n’est pas exempt d’épisodes sulfureux, comme certains observateurs n’hésitent pas à le rappeler. Entre 1999 et 2001, alors qu’il cumulait la charge de Premier ministre et celle de ministre des Finances et du Budget, M. Dologuélé est très proche de la direction nationale de la Banque des États d'Afrique centrale (BEAC) au sein de laquelle il est entré dans les années 1980.

C'est ainsi qu'en 2000, la direction nationale de la BEAC en RCA aurait, sur instruction du gouvernement, signé une garantie bancaire irrévocable à un groupe d'hommes d'affaires italiens liés à la mafia à hauteur de 500 millions de dollars. Cette somme (qui équivaut à environ 325 milliards de francs CFA, soit plus de la moitié du PIB centrafricain de l'époque) aurait servi à blanchir de l'argent, sous le couvert d'un « projet de financement du développement ». M.Dologuélé a démenti en conférence de presse et sur les antennes de plusieurs médias : il aurait souri et déclaré sa signature mise sur un de ces documents ne serait pas la sienne.

Mais pour beaucoup d’observateurs, il est bien difficile de croire à une telle opération sans la signature du ministre en charge de l’économie.

Selon l’économiste Gbaraket Blaise, cette affaire a durablement entaché l’image de la BEAC. Au terme d’une enquête interne, la direction nationale de la BEAC a fermé les portes de l’établissement à plusieurs employés, mais celle du Premier ministre, elle, n’a jamais été menacée.

Il quitte alors le poste de Premier ministre en 2001 pour prendre la direction de la Banque de développement des États de l’Afrique centrale (BDEAC), qu’il dirigera pendant dix ans. Il est contraint de quitter ses fonctions dix-neuf mois avant la fin de son mandat, à la tête de la BDEAC, sur fond de polémiques financières.

Parmi les mésaventures les plus retentissantes figure celle de 2008, où la BDEAC a placé ses liquidités dans le fonds autrichien Primeo, qui lui-même a investi dans des produits financiers liés à l’escroc américain Bernard Madoff. Des placements qui se sont soldés par une perte de 11 milliards de francs CFA. Une information révélée par plusieurs médias étrangers et récidivant encore aujourd’hui dans le jugement de la gestion de l’institution financière.

À la BDEAC, sous sa présidence, il se voit aussi coller le surnom de « Monsieur 10 % » des raisons de soupçons de commissions occultes lors de la signature de contrats publics. Plusieurs témoignages font état d’une pratique sous la forme d’une commission équivalente à 10 % de la valeur des contrats pour des contrats signés avec les entreprises.

Si cette thèse est avérée, cela relève du sac à dos de l’entrepreneur en charge des marchés publics et du sac à dos de l’administration centrale de l’État. Les accusations, relayées par la presse spécialisée à l’époque, ont contribué à le desservir sur la scène des affaires publiques.

Mais le personnel politique et les universitaires ne se font pas que d’heures creuses. M. Euloge Doctrouvé Koï, le politologue, coordinateur de la plateforme Synergie centrafricaine et candidat aux élections législatives, le rappelait lors d’une conférence récente : « L’argent d’une banque de développement doit être au service du développement de nos pays, pas de l’enrichissement de quelques-uns à leur profit personnel. Exiger un pourcentage sur un marché public consiste à trahir nos valeurs de service public. Le départ de M. Dologuélé en 2010, dix-neuf mois avant la fin de son mandat, pour affaire d’abus de pouvoir présumé, est un épisode regrettable pour la République centrafricaine. »

Or, dans ce type d’institutions, les exigences en matière d’intégrité et de transparence sont d’autant plus fortes que ce sont des acteurs publics ou quasi-publics qui interviennent, notamment des acteurs financiers, tels que la BDEAC. Et, selon plusieurs rapports et témoignages, le parcours de M. Dologuélé (du gouvernement à la tête de la banque) n’a pas toujours été au bénéfice de l’économie centrafricaine.

Aujourd’hui, ces affaires sont rarement abordées par l’ancien Premier ministre, qui préfère concentrer ses tirs sur les performances économiques du régime de Faustin-Archange Touadéra. Toutefois, à l’approche de l’élection présidentielle, certains observateurs pensent que il serait bon de les remettre sur la table.

Des experts en politique et en économie centrafricaines estiment qu’Anicet-Georges Dologuélé ne présente pas les garanties nécessaires pour diriger le pays à ce stade. Ils soulignent que l’accumulation des affaires financières controversées, depuis son passage au gouvernement jusqu’à la direction de la Banque de développement des États de l’Afrique centrale, suscite de sérieuses interrogations sur sa capacité à gérer les fonds publics avec transparence.

Son parcours, marqué par des scandales et des accusations de corruption et de mauvaise gestion, apparaît, selon eux, loin des standards éthiques et professionnels attendus d’un chef d’État, surtout dans un pays confronté à une crise économique profonde et en quête d’une gouvernance intègre et responsable.

Ces observateurs estiment enfin que les promesses électorales de M. Dologuélé, aussi ambitieuses soient-elles, ne peuvent être dissociées de son passé administratif et financier, ce qui conduit une large partie de l’opinion publique à le percevoir comme une figure politique ayant perdu une grande part de sa crédibilité.

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