Que perdrait-on si l'on perdait le théâtre ?

Discours prononcé le 7 février 2021, sur la Place des arts de Montréal, pour ouvrir le rassemblement Ceci n'est pas un spectacle.

Je suis venu avec deux questions.
UN. « Que perdrait-on si l'on perdait le théâtre ? »
DEUX. Qu'est-ce qui sauvera le monde ?

 

UN.

« Que perdrait-on si l'on perdait le théâtre ? » demande Jean Genet.

Un personnage s'avance sur la scène. Il s'avance pour dire qui il est.
Il est le personnage de l'histoire qu'il raconte, qu'il se raconte, qui se raconte avec et malgré lui. Lui, il s'avance sur la scène dans la lumière pour dire qui il est, et la douleur qui est la sienne et la joie qu'il a de respirer encore malgré le monde autour et grâce à lui. Le personnage qui s'avance, au théâtre, on dit : c'est le protagoniste.
Le protagoniste, on dit, du grec πρωταγωνιστής : le premier/la première qui s'avance au combat.
Le premier/la première qui s'avance au combat.

Le protagoniste cherche sa lumière et parfois, c'est juste le soleil.
Et en même temps qu'il cherche sa lumière il cherche son ombre.
Et en même temps qu'il trouve son ombre, c'est le soleil qui le révèle.
Et en même temps le soleil c'est l'ombre.

Le protagoniste s'avance avec la peur de l'enfant devant les pièces sans lumière.
Le protagoniste s'avance avec le courage guerrier. Seul contre tous et seul à se cogner le monde tout autour qui ne lui dit rien de bien, le monde tout autour qui lui file des envies de reddition immédiate, de retour à domicile; et finies les aventures à tenter le tout pour le tout.
Le protagoniste dans la lumière frontale, encore un peu et c'est midi, c'est zénith, et il va falloir supporter cette heure écrasante, et il va falloir tenir bon : tenir « l'intransigeance exténuante de la mesure ». Ne pas se laisser faire. Ne pas se laisser faire. Ne pas se laisser faire. La poésie, au moins, c'est celle qui fait. Ne pas se laisser faire. Au moins ça.

Le protagoniste ose s'avancer à midi, et Albert Camus nous dit : « Dans la lumière, le monde reste notre premier et notre dernier amour. Nos frères respirent sous le même ciel que nous, la justice est vivante. Alors naît la joie étrange qui aide à vivre et à mourir et que nous refuserons désormais de renvoyer à plus tard. »

Pardon, pardon, mais c'est du théâtre qu'il s'agit.
Pardon, mais c'est dans le théâtre que ça s'agite, les lumières et les ombres portées – on appelle ça la scénographie, on appelle ça la conception lumière, on appelle ça la mise en scène.
Tantôt c'est l'ombre qui porte loin, tantôt c'est le protagoniste qui affronte la violence du jour. C'est question de contraste. C'est question de combat. C'est question de mouvement.

C'est la fin du texte d'Olivier Neveux reprenant les commentaires du psychanalyste JB Pontalis :
« L'homme sans ombre était un homme sans consistance. (…) Si son corps cesse de faire écran à la lumière, c'est qu'il n'a plus d'opacité, c'est qu'il est devenu transparent, c'est qu'il est désincarné. Paradoxal renversement : seule l'ombre, elle, manque de chair, n'est qu'une surface comparable à l'eau plane d'un étang, seule l'ombre désincarnée – comme le sont les fantômes, les images de nos rêves et nos morts et nos disparus – donne une chair à l'être humain. »

Olivier Neveux termine ici :
« Il en va, telle serait l'hypothèse, des êtres humains comme du monde.
« Que perdrait-on si l'on perdait le théâtre ? » A minima, une certaine qualité d'ombre - en l'occurrence, « fraîche et torride ». »

 

DEUX

Qu'est-ce qui sauvera le monde ?
C'est idiot. C'est l'idiot. L'idiot, c'est nous. L'idiot : celui/celle qui revient par le premier train dans un vieux monde qui s'ennuie à cataloguer ses petites escroqueries. L'idiot, du grec ἴδιος, qui est particulier, singulier, extraordinaire; comme dans τὸ ἐμὸν ἲδιον : pour ma part. Pour ma part, du monde. Pour notre part, du monde.
Être idiot, extraordinaire, pour notre part, du monde, et refuser tout ce qui n'est pas idiot, tout ce qui refuse notre part, du monde, notre partie, à jouer, notre trace, notre place.

Ce qui sauvera le monde, c'est l'Idiot de Dostoïevski qui le dit.
Celui qui dit que « La compassion est la loi principale, peut-être la loi unique de l’existence de toute l’humanité. »

Celui qui dit que : « Je vais maintenant entrer dans la société des hommes ; je ne sais peut-être rien, mais une vie nouvelle a commencé pour moi. Je me suis promis d'accomplir ma tâche avec honnêteté et fermeté. Il se peut que j'aie des ennuis et des difficultés dans mes rapports avec les hommes. En tout cas j'ai résolu d'être courtois et sincère avec tout le monde ; personne ne m'en demandera davantage. Peut-être qu'ici encore on me regardera comme un enfant, tant pis ! Tout le monde me considère aussi comme un idiot. Je ne sais pourquoi. J'ai été si malade, il est vrai, que cela m'a donné l'air d'un idiot. Mais suis-je un idiot, à présent que je comprends moi-même qu'on me tient pour un idiot ? Quand j'entre quelque part, je pense : oui, ils me prennent pour un idiot, mais je suis un homme sensé et ces gens-là ne s'en doutent pas... »

Nous sommes des humains sensés et ces gens-là ne s'en doutent pas.

Idiot – pour la compassion.
Guerrier – pour la persévérance.
Protagoniste – pour ne pas se laisser faire.

 

Une dernière chose.
L'idiot, celui qui dit que « la beauté sauvera le monde ».
Que « la beauté sauvera le monde ».

Ne pas prendre ces mots à la dérision. Ne jamais prendre les mots à la dérision.

 

Que perdrait-on si l'on perdait le théâtre ?
Qu'est-ce qui sauvera le monde ?

 

 


CECI N'EST PAS UN SPECTACLE

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