Claude Sitbon, le "Tunisraélien"

Deux ou trois choses que je sais de...

Claude SITBON le “Tunisraélien

 (Sociologue, ancien président de l’alliance française à Jérusalem et de l’association “Israël-France”)

Sous la figure tutélaire de Pierre Mendes France, avec les parfums de jasmin, de mimosa, de mulet de La Goulette à l’harissa du Cap Bon, de glibettes épandues sur le sol du train omnibus du TGM ("Tunis-Goulette-Marsa"), de chakchouka, de brik à l'oeuf, de kémia, de sirop d'orgeat, d'eau de rose et d'eau de fleur d'oranger... Avec un verre de thé au jasmin agrémenté de pignons... 

Me trouvant à Tel Aviv en février 2014, au moment où l’Espagne a décidé d’octroyer la nationalité espagnole aux descendants des Juifs espagnols chassés par Isabelle la Catholique et Ferdinand d’Aragon (en 1492), je demande au sociologue Claude Sitbon de me parler de cette nouvelle, à chaud, et plus généralement de me parler de lui...

Claude Sitbon séfarade, donc Juif originaire d’Espagne, a reçu la proposition du passeport espagnol... Après leur expulsion d’Espagne, les Juifs sont partis vers l’Afrique du Nord, la France, les Balkans... Les ascendants maternels de Claude, la famille De Paz, se sont arrêtés en Italie, à Livourne, port situé en face de Tunis. La famille paternelle de Claude est originaire de Tolède : Dona Sitbona (“Bonne Dame”) est gravé sur la stèle de ses ancêtres. Claude Sitbon possède la mémoire utérine de l’occupation nazie, puisqu’il naît en mai 1943, juste à la libération de la Tunisie, qui a subi l’occupation nazie pendant six mois. C’est Walter Rauff - l’inventeur des camions à gaz, utilisés pour le génocide des Juifs, avant les chambres à gaz - ... qui dirigeait l’occupation nazie en Tunisie. Claude naît après la victoire de Stalingrad sur les nazis, c’est une date déterminante... A cette époque, dans la Tunisie de l’empire ottoman, les Maltais, les Berbères, les Italiens, les Siciliens, les Juifs, Musulmans, Chrétiens... vivaient en relativement bonne entente, partageant “l’esprit de Carthage”... Période harmonieuse dont tous ceux qui l’ont vécue gardent le souvenir nostalgique... Claude, né à Tunis, donc sur la Terre d’Afrique, reçoit, par la France qui colonisait le pays par son protectorat, cette éducation prétendument universelle qui fait répéter “Nos ancêtres les Gaulois... portaient des moustaches et de grandes tresses blondes”... à des enfants basanés... : “Charmes” de la colonisation, évoqué par l’écrivain Albert Memmi, lui aussi Juif tunisien... En 1961, la bataille de coqs entre De Gaulle et Bourguiba à propos du port de Bizerte a été l’élément déterminant pour le départ en masse des Juifs de Tunisie. Claude part étudier la sociologie à la Sorbonne. Il fait à Paris la connaissance d’Emmanuel Lévinas, de Vladimir Jankélévitch, d’Albert Memmi, de Benny Lévy, de Jean-Paul Sartre, de Simone de Beauvoir, de Claude Lanzman, d’Albert Camus, des écrivains, des philosophes et des sociologues de cette grande époque intellectuelle française... En 1967 la terreur surgit lorsque la “guerre des six jours” fut déclarée et que les Juifs crurent qu’Israël serait totalement anéanti et la stupeur surgit lorsque le général De Gaulle déclara, le 27 novembre 1967, les Juifs : “peuple d’élite, sûr de soi-même et dominateur”... En 1968, Claude Sitbon faisant la constatation de l’antisémitisme au sein même du département de sociologie de la Sorbonne, fer de lance de la Révolution... décide de partir pour Israël, de faire sa “montée”, son “Alyah”... Après sa thèse sur les Juifs de Sarcelles.

 

“Si je voulais être non pas l’objet de mon histoire mais le sujet de mon histoire, je me devais de partir dans mon pays.” 

A son arrivée en Israël, on lui demande: - D’où viens-tu? 

Il répond: - De France... 

On lui rétorque: - Non... Avant... Avant la France... D’où viens-tu?... 

Il répond: - De Tunisie... 

Le merveilleux néologisme fut créé: le “Tunisraélien”... 

 

(Claude Sitbon a préfacé l’ouvrage de l’historienne Nava Sarah Yardéni: “Les Tunisraéliens”, écrit en hébreu et traduit en français.) En Israël, où vivent des personnes venues de cent quatre pays différents, Claude Sitbon a eu immédiatement l’occasion de faire de la politique - il a été le conseiller du maire de Jérusalem Teddy Kollek (co-fondateur du kibboutz Ein Gev près du lac de Tibériade, père du cinéaste Amos Kollek) -, mais il choisit l’écriture, pour conserver la mémoire de cette communauté originaire de Tunisie, dont il craignait la disparition dans le “melting pot”... Si la Tunisie, en 1956, comptait 110 000 Juifs, il n’en reste guère que 1500 de nos jours... Claude Sitbon publie en 1979, avec le bibliothécaire Robert Attal: “Regards sur les Juifs de Tunisie” (Albin Michel), qui reste la référence dans ce domaine. Il publie ensuite un ouvrage de référence sur Albert Memmi, symbole lui aussi de l’appartenance trinitaire: Judéïté, francité, tunisianité... 

En 1986, Claude Sitbon organise au musée de la diaspora l’exposition “De Carthage à Jérusalem”; Simon Peres, le plus francophone et francophile des ministres israéliens, ignorait pourtant la synagogue de Bizerte... A propos de Bizerte, une confidence, de la part de Bar On, qui fut le chef de cabinet de Moshé Dayan: en 1956, pendant la campagne de Suez, Ben Gourion, Golda Meïr, Moshé Dayan... sont invités par le général De Gaulle... Evidemment, si l’avion était parti directement de Tel Aviv pour Paris, toute la presse s’en serait fait l’écho... Alors le voyage se fit de Tel Aviv à Bizerte (alors base française) puis de Bizerte à Villacoublay, dans un avion militaire français... 

En Tunisie, à Djerba, les Juifs du monde entier font le pélerinage, en mai, pour la fête de Lag Baomer, à la plus vieille synagogue d’Afrique: la Ghriba, qui conserverait - dit-on - la torah sauvée lors de la destruction du temple de Salomon, ainsi que sa porte d’entrée... Personne à Djerba ne conteste que les Juifs sont les premiers habitants de l’île... 

Claude Sitbon, militant acharné de la paix, depuis qu’il a posé les pieds sur le territoire d’Israël, n’a eu de cesse de rencontrer les dirigeants palestiniens. Il a fait partie de l’équipe du pacte de Genève, est allé voir à plusieurs reprises le roi du Maroc, qui s’est évertué à “calmer le jeu”... “ Si dans un fourreau on ne peut pas mettre deux épées, dans un terrain on peut mettre deux tracteurs ”. Cultiver la paix en travaillant ensemble, en cultivant ensemble... Ses amis Palestiniens sont souvent mécontents des effets de manches des pro-palestiniens de par le monde, qui ignorent la réalité sur le terrain et mettent de l’huile sur le feu... Fils spirituel de Pierre Mendes France, qui a eu raison avant tout le monde au sujet de la paix,  Claude Sitbon prend à son compte la phrase écrite par Mendes France à Jean Daniel (publiée le 15 mai 1968 dans le “Nouvel Observateur”): “J’estime que tout peuple a le droit de vivre libre... Cela s’applique aux Palestiniens comme à tous les autres”... Il s’agit de la coexistence sur la base de l’auto détermination... Pour la commémoration du dixième anniversaire de la mort de Pierre Mendes France, Claude Sitbon a organisé en 1992, à Tel Aviv, un colloque, avec l’ambassadeur Elie Barnavie et Marie-Claire Mendes France; il a aussi contribué à la création de la place Mendes France à Jérusalem. Bien des années plus tard, Bertrand Delanoë élu maire de Paris accepta l’idée de Claude Sitbon de rendre hommage à Pierre Mendes France. Le maire de Paris inaugura l’avenue Pierre Mendes France à Paris (dans le 13ème arrondissement) en compagnie de ses anciens camarades et amis tunisiens; Bertrand Delanoë, né à Bizerte, rendit ainsi hommage à l’un des grands hommes de son pays natal... 

Concernant l’avenir d’Israël, Claude Sitbon est optimiste. Israël, tout petit pays, peut être fier de sa créativité. La vente des produits de haute technologie a rapporté plus de 5 milliards de dollars au pays en 2013. A Herzliya, commune située au Nord de Tel Aviv et considérée comme la “Silicon Valley” d’Israël, le “pape” ou le “gourou” de la haute technologie israélienne: Yossi Vardi, a déclaré qu’il remerciait le général De Gaulle et son embargo de 1967, car cela a obligé Israël à se développer, à se surpasser, à chercher et à trouver des solutions... A ne pas s’endormir sur ses lauriers... Le véritable miracle, c’est la langue hébraïque, surgie dans la vie quotidienne, après un abandon pluri millénaire, par la volonté de vivre, de survivre...  Par la volonté d’Eliezer Ben Yehudah, érudit qui a longtemps vécu en France, si Moïse se promenait de nos jours à Tel Aviv ou à Jérusalem, il pourrait dialoguer avec tout un chacun... La langue a survécu par la volonté inébranlable du peuple du livre...Bien sûr, le mouvement des “nouveaux historiens” contredit les thèses anciennes, mais les propos les plus provocateurs sont souvent revus à la baisse... En 1968, à Paris, l’éditeur François Maspéro publia un ouvrage intitulé “Le sionisme contre Israël” de Nathan Weistock; celui-ci a récemment publié un nouvel essai, parfaite antithèse de son premier ouvrage... Le balancier ne cesse d’être en mouvement...

Pressenti lors du processus de paix d’Oslo pour devenir le premier ambassadeur d’Israël en Tunisie, Claude Sitbon n’a pas connu ce bonheur, car Israël et la Tunisie n’ont toujours pas de relations diplomatiques pleines et entières. Cependant, cet homme de paix n’a pas dit son dernier mot et continuera toujours à lutter pour faire advenir, enfin, la paix... “Tu choisiras la vie”... Non pas: “tu choisis la vie” mais: “tu choisiras la vie”: telle est sa définition de la judéité, pour Claude Sitbon... C’est sa réponse, en tout cas, à la question posée par la journaliste israélienne Esti: “C’est quoi: être Juif?”... Claude Sitbon, de toute évidence, toujours choisira la vie...   “L’amour-parce que” et souvent bien moins fort que “l’amour-malgré”... A considérer l’histoire des Juifs, l’on doit bien convenir que c’est de “l’amour malgré” de “l’amour en dépit de tout” de la “rage de vivre et d’aimer” que les Juifs de la trempe de Claude Sitbon sont animés, ainsi que de l’injonction, de l’impératif catégorique bibliques:

J’ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. 

Tu choisiras la vie...” 

(Deuteronome 30; 15-20)

Geneviève Dispot

Paris, le 15 mars 2014

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