L' énergie des désespérés de la Russie profonde

L’énergie des désespérés de la Russie profonde

Taïssa Igoumentseva: révélation du cinéma russe

Taïssia Igoumentseva (qui a fêté le 10 janvier 2014 son 25ème anniversaire) est l’une des plus brillantes étoiles montantes du cinéma russe.

Le festival de Cannes avait présenté, en 2012, dans le cadre de la “Cinéfondation” et des courts métrages, son film de fin d’études cinématographiques au VGIK (l’école d’Etat du cinéma russe, à Moscou), intitulé “En chemin...” (“Дорогоа на...”) figurant dans la sélection de 15 films de travaux d’étudiants, choisis parmi 1700 candidatures provenant de 320 écoles de cinéma du monde entier.

Le jury de la “Cinéfondation” et des courts métrages, présidé par Jean-Pierre Dardenne et composé d’Arsinée Khanjian, de Karim Aïnouz, d’Emmanuel Carrère et de Yu Lik-Waï, a décerné le premier prix à ce film et salué aussitôt Taïssia Igoumentseva comme l’une des révélations les plus prometteuses du cinéma russe.

Lauréate de ce prix prestigieux, Taïssia Igoumentseva s’est aussitôt mise au travail, avec la scénariste de son court métrage: Alexandra Golovina, pour réaliser un long métrage, intitulé: “Corps et biens” (“Отдать концы”). Elle a obtenu le soutien du ministère de la culture de Russie, qui a entièrement financé ce film, à hauteur d’un million de dollars, selon la loi stipulant que tout lauréat du prix de court métrage a le droit de réaliser un long métrage entièrement financé par l’Etat. Elève du grand réalisateur Alexeï Efimovitch Outchitel, Taïssia Igoumentseva a la chance de bénéficier de ses conseils et de son soutien indéfectible, car il produit les films de son ancienne élève...

 “Corps et biens” ou “l’apocalypse au village”

“Pour nous, les Russes, l’apocalypse n’est pas simplement un concept biblique, elle est vécue au quotidien, chacun d’entre nous porte l’apocalypse dans son coeur” (Taïssia Igoumentseva)

“Corps et biens” est une comédie, qui a été présentée au festival de Cannes en 2013, presque en catimini, dans le cadre de la “séance spéciale”. Ce film a donc été réalisé en moins d’un an: c’est le temps normal, selon Taïssia Igoumentseva, pour réaliser un film; en tout cas, le ministère de la culture de Russie finance les projets de longs métrages, à condition qu’ils soient réalisés en un an maximum. Il a suscité un grand enthousiasme. Diffusé en France, sorti dans les salles en septembre 2013, il a connu un certain succès et révélé une réalisatrice de talent.

Le thème du film est l’annonce de l’apocalypse à des gens de la “Russie profonde” et la métamorphose provoquée par cette annonce, dans les comportements, les sentiments, les passions.

“L’apocalypse” de l’apôtre Jean vient immédiatement à l’esprit, ainsi que la Bible, et les paraboles du Nouveau Testament. Les références bibliques ne manquent pas, certes, mais la réalisatrice présente son film comme un” conte”, un “conte naïf”, une “fabula”. En effet, elle ne veut pas être enfermée dans la thématique biblique et tient à désigner ses maîtres: la référence à Gogol saute aux yeux (“Les âmes mortes”, “Les contes du hameau près de Dikanka”), ainsi que celle à Platonov (“Tchevengour”, “La mer de jouvence”) et les allusions ou les clins d’oeil à Emir Kusturica sont évidents: “Le temps des gitans”, “Chat noir chat blanc”, “Underground”, “La vie est un miracle”... On peut aussi comparer ce film à ceux d’Ettore Scola (“Affreux sales et méchants” par exemple...)

D’aucuns se sont aventurés à qualifier Taïssia Igoumentseva d’épigone, voire même d’avatar de Kusturica, lui reprochant de faire sa “Kusturica femelle”, ses films étant du “sous Kusturica”... Mal leur en a pris, car la donzelle a la langue bien pendue et la répartie cinglante. Son film connaît un grand succès, et dans les salles, et dans les festivals. Il a enchanté le public du festival du cinéma russe à Londres, début novembre 2013, ainsi que le public de la 11ème semaine du cinéma russe mi-novembre 2013 à Paris et le public du 21ème festival du cinéma russe à Honfleur, fin novembre 2013.

Plonger des personnages dans les conditions extrêmes de la mise au pied du mur, soit la mise en face de l’échéance de la fin du monde: c’est une hypothèse et un cadre d’observation intéressants. Cela permet d’observer les changements, souvent abrupts,radicaux, opérés chez ces personnages. Le déroulement du film n’est pas linéaire, il est chaotique, il est cyclique et polyphonique: les correspondances sont multiples et variées. Les références bibliques affluent, puisqu’il est question d’apocalypse, mais les références picturales sont nombreuses également. Le tournage s’est effectué sous une pluie déluvienne, dans la boue, parmi les ronces et les buissons (ardents?), la nature s’étant mise au diapason de ce film déjanté en sortant elle-même de ses gonds...

“Que faire” ... de son dernier jour de vie?...

 

“Que faire?”: cette question est obsédante dans la littérature russe, universellement connue pour ne pas être nombriliste, mais pour être, précisément... universelle, et pour prendre en considération les préoccupations métaphysiques de l’Humanité (avec une majuscule)... “Que faire? : telle était l’interrogation et le titre du roman, de l’écrivain du XIXème siècle Tchernychevski, qui a suscité l’enthousiasme de milliers d’étudiants révolutionnaires, fondateurs du mouvement “terre et liberté”. “Que faire?”: telle était l’interrogation et le titre de l’essai de Vladimir Ilitch Oulianov (Lénine), après l’échec de la première révolution socialiste en Russie (en 1905).

“Que faire?” se demande, et nous demande, Taïssia Igoumentseva, dans la Russie actuelle? Ses personnages sont placés face à la mort, donc face à la vérité, à laquelle nous serions tentés de mettre une majuscule. En russe, il existe deux termes pour la vérité: “Pravda” et “Istina”... Et une expression: “Istinnaïa pravda”... indiquant la justice d’ordre spirituel, et non pas la vérité qui s’accommode des compromissions et des hypocrisies quotidiennes. Lorsqu’un Russe évoque la “Vérité” c’est de l’ordre spirituel.

Autant dire que “Corps et bien”, tout en étant une comédie, n'a pas la superficialité de certaines comédies françaises actuelles... 

Le film a été tourné dans le village de Kelkovo et présente des personnages qui semblent pittoresques, bizarres, bouffons, voire surréalistes, aux yeux des Occidentaux. Une partie du public occidental se défend contre cela en s’exclamant que c’est “too much”... mais le “trop” pour un occidental et si souvent un “pas assez” pour un russe ou un slave, qu’il vaut mieux ne pas tenir compte des critiques trop cartésiennes. Lorsqu’un français dit à un russe qu’il exagère, celui-ci lui répond généralement qu’il a élagué, qu’il n’a pas tout dit... Car l’extravagance, le nomadisme spirituel créatif, observé chez les maniaco-dépressifs lors de leurs périodes de crises d’exaltation, est l’état “normal” chez bien des russes, présentant le caractère enthousiaste d’un original, sous entendu d’un “homme en état d’ivresse”.

 

“Corps et biens” présente une crise, une éruption volcanique, un tremblement de Terre, chez des paysans russes. Leurs costumes, achetés sur Internet chez les Amiches, paraissent étranges amis le sont moins que les vêtements portés par les gens dans la vie réelle. Donc Taïssia Igoumentseva n’a pas eu besoin d’en rajouter, elle a au contraire dû diminuer les manifestations de l’ivresse, de la folie, qui s’emparent de ses personnages. Toute soûlerie russe (le “Zapoï”) provoque des comportements bien plus délirants que ceux qui sont montrés dans ce film.

La morale de ce “conte naïf”: il faut respirer à pleins poumons, il faut s’envoyer en l’air, jeter sa gourme, par-dessus les moulins, il faut faire la nique aux ennuyeux, il faut jeter les masques, il faut vivre sa vie et non pas vivre par procuration, en singeant les “grands de ce monde”, en voulant “être un autre”. Il faut “être soi”. “Ici et maintenant”, “Hic et nunc”, ( “Здесь и сейчас”). En dépit des fâcheux, des grincheux, des envieux... Et il ne faut surtout pas manquer de tirer la langue à tous ceux qui sont d’un avis contraire. C’est excellent, de tirer la langue aux fâcheux, cela renforce la musculature des maxillaires et des zygomatiques. Et le rire renforce les défenses de l’organisme. Le rire devant “Corps et biens” est salutaire et renforce les défenses immunitaires contre tous les psycho-rigides castrateurs de tous poils qui hélas sont au pouvoir, et empêchent tout un chacun ici bas de “vivre sa vie”.

Tant qu’il y aura des “originaux” des “fous” des “allumés” carnavalesques en dehors des périodes de carnaval, tout ira bien. L’espoir ne sera pas perdu.

“Corps et biens” a fait la joie du public de tous les festivals internationaux de cinéma, depuis sa sortie en 2003. Il est présenté à la Berlinale en février 2014... 

Taïssia Igoumentseva a participé au 5ème festival “Roussenko” de Kremlin-Bicêtre, du 24 au 26 janvier 2014, dans le cadre de la table ronde des “jeunes réalisateurs russes” et elle y a présenté son film, devant un public nombreux et enthousiaste.

(N’oublions pas que l’année 2014 est le bicentenaire de la présence des Russes à Paris, vainqueurs de Napoléon, qui ont séjourné nombreux dans cette ville, depuis 1814: si celle-ci porte le nom du Kremlin de Moscou ce n’est pas par hasard... ) 

Taïssia Igoumentseva est actuellement en pleine écriture du scénario de son deuxième long métrage, aidée par la scénariste Juliana Kochkina. Ce film, intitulé “Bouée”, évoque le monde du culturisme et du body building, monde où les originaux et les délirants sont aussi spectaculaires que dans le monde des ivrognes. On est ivre de son corps comme de la bouteille. 

Souhaitons à ce film prochain autant de succès qu’à “Corps et biens”. “Bouée” sera présenté au festival de Cannes en mai 2014, dont le jury sera présidé par Jane Campion, celle-ci ayant déjà fait des critiques élogieuses de la jeune réalisatrice russe... 

Geneviève Dispot

Mars 2014

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.