HEUREUX COMME UN MIGRANT EN CORSICA - Seconde lettre

 

Mon très cher frère,

Je t'avais déjà complaisamment décrit ma situation dans l'île de Corsica lors d'une précédente épitre.

Tu me permettras aujourd'hui de t'adresser quelques informations nouvelles, qui éclaireront j'espère ta connaissance de mon état présent, de manière aussi parfaite que s'est illuminée la caverne d'Ali Baba sous l'effet de la merveilleuse petite lampe d'Aladin.

Bien qu'ayant été largement "déculturé" (comme ils disent) par suite de mon long séjour chez les incroyants, j'ai conservé, tu peux le constater, quelques réminiscences héritées de mon intérêt pour le patrimoine culturel arabo-persan, patrimoine qui au demeurant établissait un pont fraternel entre les sunnites et les chiites aujourd'hui rendus ennemis grâce notamment aux bons offices de leurs excellents amis américains.

Ou en étais-je ? Ah, oui,  je voulais t'informer de mon actualité en terre chrétienne. Cette terre ne me semble plus très catholique, comme aurait dit le défunt Frèche, pour qui l'absence de cette éminente qualité caractérisait la tête de Fabius.

En effet,  passant dimanche dernier sur le coup des dix heures, devant la cathédrale d'Ajaccio, à l'instant où les cloches sonnant à toute volée achevaient d'appeler les fidèles à la "grand messe", j'ai pu constater que s'y pressaient seulement une trentaine de personnes, dont plus des deux tiers relevaient de ce qu'ils appellent charitablement en occident le troisième, voire le quatrième âge.

Par contre, à ce qui se murmure jalousement dans les sacristies, les églises évangéliques prolifèrent et seraient au nombre d'une quinzaine pour la seule ville d'Ajaccio. En ce moment, vu les circonstances, nos frères gitans et manouches y chantent force cantiques à connotation biblique afin que le ciel lave de leurs péchés tous les chasseurs de Roms qui abondent dans l'hexagone.

Dans la chaleur caniculaire de juin-juillet  2015, nos frères immigrés, sur de multiples chantiers, en dépit du ramadan, ont converti en sueur le peu de graisse qui les enrobait,  tandis que leurs contremaîtres portugais, entre deux vociférations incompréhensibles, se sont inondé le gosier de  rafraichissantes et tentatrices boissons. Mais ceci ne saurait constituer une information inédite ou capitale. Abandonnons donc la relation de ces banalités.

Je suis pour ma part momentanément réduit au chômage, et fort parcimonieusement rémunéré par "Pôle Emploi", mon dernier patron n'ayant "à l'insu de mon plein gré" déclaré que la moitié de mon salaire.

J'ai  donc tout loisir d'aller jeter un œil  par dessus le parapet qui surplombe la plage St François, plage située en plein cœur de la cité d'Ajaccio. Mon humaine faiblesse me conduit quelquefois à longuement attarder mon regard dans la contemplation des créatures touristiques qui rougissent leurs seins d'albâtre, ou s'efforcent de noircir leurs blanches fesses sous un soleil infernal.

La plage Saint François, plage sans doute honnie par ce brave saint vu sa destination présente de rôtissoire estivale, est semble-t-il, moins qu'auparavant couverte de détritus, moellons, ferrailles et autres matériaux insolites abandonnés par les tempêtes de l'hiver. L'ancien maire de la Cité, uniquement préoccupé de son avenir électoral, n'avait  pas songé à y envoyer régulièrement une petite escouade de Frères éboueurs municipaux.

Certes, je crains toujours qu'un Frère intégriste de passage, ivre de colère à la vue d'un mécréant contemplant des créatures totalement dépourvues de voiles, ne me jette par-dessus bord, ou qu'à l'opposé, un Français jaloux de ses origines (même si ces dernières relèvent uniquement d'un incertain droit du sol) ne fasse de même, mais pour d'autres raisons.  Cette crainte salutaire écourte parfois ma contemplation, car mon regard est contraint de se porter alternativement sur les promeneurs de la corniche, et (plus longuement) sur  les splendeurs qui rôtissent au bas de la jetée. Je cède donc comme tout un chacun aux peurs sécuritaires.

A bien y réfléchir, mes craintes relèvent un peu du fantasme, car en Corsica les mauvais barbus ne sont pas légion. Mais il n'est nul besoin d'être barbu pour muer un jour ou l'autre en terroriste aveuglé par une foi malsaine ou de méchantes prédications, diront certains. Ce genre de propos est colporté, cela va de soi, par les émules de Charles Martel, encore qu'ils ne soient pas non plus en nombre dans notre île (ce possessif que d'aucuns trouveront abusif me sera, j'espère,  pardonné).

Ceci dit, la Corse offre un paysage particulier, en ce sens qu'elle est composée de factions dont les effectifs respectifs n'ont pas grand-chose à voir avec ceux des partis hexagonaux.

Ainsi, ceux qui après une salutaire immersion sont devenus miraculeusement "républicains" grâce à un habile prédicateur, clone ou ersatz de celui que les Chrétiens appellent Jean le Baptiste et les Musulmans le prophète Yahyâ ibn Zakariya, ceux-là, disais-je, sont largement majoritaires en Corsica.

Par contre, les socialistes, qu'ils soient légitimistes ou frondeurs, sont quantité négligeable, préfigurant ainsi le devenir de leurs homologues continentaux, tandis que les communistes résiduels peuvent être considérés comme relevant d'un folklore révolutionnaire révolu. Subsiste à l'état de fossile encore remuant une sorte de mouvance électorale accrochée aux fiefs du passé radical insulaire.

Enfin, ceux que l'on appelle ici les "natios", divisés en ce qu'en d'autres lieux et d'autres temps on aurait appelé mencheviks et bolcheviks, donnent au  paysage local une spécificité très particulière.

Voilà ! Je t'ai décrit peut-être avec quelque excès de longueur la coloration politique locale. Il est temps, je crois, de revenir à des choses plus immédiates.

Au 15 août dernier, donc tout récemment, les actuels édiles, républicains et bonapartistes tout à la fois, ont célébré avec solennité l’Assomption en même temps que l'anniversaire de la naissance du grand Nabulione. Ceux de l'ancienne équipe, bien que socialistes et même communistes pour certains, chassés hors de l'hôtel de Ville en février 2015, célébraient aussi ce double anniversaire. Ils faisaient mine de prier, psalmodier et chanter sous les voûtes ancestrales de la cathédrale, puis défilaient à travers les rues de la vieille ville pour témoigner de leur foi, ce qui ne laissait pas de me surprendre.

Les anciens combattants des guerres coloniales (fort nombreux en cette contrée) ont sorti, comme à l'accoutumée, pour les cérémonies patriotiques, les bérets de leurs cartons. Ainsi les mites ravageuses ont cessé momentanément leur combat traditionnel contre  la naphtaline.

Ces combattants en retraite, mais s'honorant (disons le vite) de ne jamais avoir battu retraite, ont orné leurs vaillantes poitrines de médailles gagnées sur  des champs de bataille authentiques ou glanées sur des champs de batailles plus hypothétiques. Il faut te dire en effet, mon bien cher Frère, que nombre de décorations, si j'en crois mon boucher hallal, aussi médisant qu'une concierge portugaise, ont été obtenues à force de suppliques adressées aux élus locaux introduits dans les hautes sphères parisiennes.   

Le 15 août a vu aussi, en vertu d'une persistante coutume locale, les ménagères d'Ajaccio se ruer vers la poissonnerie qui jouxte l'édifice municipal. Elles y ont fait  ample moisson de langoustes censées provenir du golfe, mais souvent importées de Mauritanie, langoustes dont elles ont  fait en sorte que la queue ou les antennes débordent  généreusement de leur panier à provision, afin que nul n'ignore, surtout parmi leur voisinage, qu'elles ont pour leur part les moyens de s'offrir ce crustacé de luxe.

Mais voici que je cède à la tentation du bas commérage ajaccien ou bien encore à des propos dignes de "Voici" ou de "Gala" alors qu'en bon immigré qui se respecte, ma lecture quotidienne est celle du "Figaro". Revenons donc à des choses plus sérieuses.

Les indigènes de cette île qui se considèrent (à tort ou à raison) comme des colonisés, viennent pour leur part de terminer leurs "journées" cortenaises, journées au cours desquelles quelques peuples ou nations sans État ont pu exprimer leurs désirs d'identité et vilipender l'oppresseur. Je m'y serais certainement rendu si quelque Frère palestinien y avait été invité. Mais ce ne fut pas le cas cette année.  Il faudra sans doute qu'ils y remédient l'an prochain. On y aperçut un frère Azawad, et cela m'a réjoui, car j'ai pour cette nation sans état quelque faiblesse idéologique.

Il n'a pas été fait mention, même à titre posthume, du noble et fier Khadafi, pourtant apparenté par cuisse paternelle, au peuple de Corsica. Il était en effet le fils d'une princesse du désert et d'un Corse pur sang, aviateur de la France libre, mort en Lybie durant la seconde guerre mondiale après avoir connu le bonheur d'une liaison secrète avec cette belle bédouine présumée descendante de la reine de Saba. Ayant moi-même comparé les photos de Mouammar et du capitaine Preziosi, son présumé père,  j'avoue avoir retrouvé dans celle de ce pauvre Mouammar le portrait craché du héros corse.

Il n'est plus possible d'envoyer dans l'île le fameux Clavier-Palmer, grand ami du prince déchu Sarkozy,  pour explorer cette piste digne de l'enquête corse. Le célèbre détective y est interdit de séjour. Je n'ai guère le temps aujourd'hui de te conter les péripéties qui ont entouré l'occupation de son domaine corse, mais je te promets de le faire un jour.

Pour revenir à des considérations plus immédiates, ma modeste condition de travailleur immigré m'interdisant une intolérable intrusion dans les affaires de la France et surtout l'expression de mon sentiment sur sa gouvernance, tout au plus te dirai-je ma vertueuse indignation devant la campagne qui vise à nous présenter tous comme des voleurs, des assassins, des narcotrafiquants, des incendiaires et des voyous, si ce n'est comme l'avant-garde d'une invasion pire que celle des Huns qui ravagèrent l'Europe voici quelques siècles.

"Plus français que moi tu meurs", telle est la devise qui semble avoir  remplacé la célèbre formule républicaine qui a longtemps fait la réputation universelle de la France.

Sous le règne de Sarközy Nagy Bocsa, et de son épouse la ravissante Carla, dont le filet de voix m'enchantait, ma condition n'était pas des plus agréables. J'ai donc espéré, comme tout un chacun,  un changement radical lors des dernières présidentielles françaises. Las ! Les promesses du l'anormal que les Français ont  choisi pour les diriger se sont évanouies comme le ferait neige au soleil du Sahara. Je ne t'en dirai pas plus pour aujourd'hui, réservant pour une prochaine lettre les faits et méfaits de son règne maléfique. 

Simplement te confierai-je que l'avenir me paraît bien sombre, et qu'il me faudra envisager peut-être une nouvelle migration, en sens inverse celle-là, en direction d'un quelconque émirat paradisiaque, celui d'Abou Dhabi ou celui du Qatar, tant prisés par les Présidents français, à défaut de celui de Daesh, qui me parait un peu  trop rigoureux en ses pratiques.

En effet, les prochaines échéances présidentielles laissent entrevoir l'arrivée au pouvoir de notre pire calomniatrice et de ses partisans. Ce sont les plus acharnés à vouloir nous bouter hors de leurs frontières. Aussi ai-je déjà fait emplette de l'un de ces sacs de plastique rayé qui servent ordinairement et généralement de valises aux migrants de mon espèce.

A plus, comme disent les djeuns en leur patois, et Dieu te garde des djinns, mon très cher Frère.

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