HEUREUX COMME UN ANCIEN MIGRANT - Troisième lettre.

Mon bien cher Frère,

 

            Ne comptant pas finir mes jours dans cette île où m'ont conduit les hasards de la migrance, et caressant l’espoir de revoir le pays une fois fortune faite (fol espoir, j’en conviens), il me plaît assez, dans cette attente, de t’entretenir des conditions de mon existence en terre étrangère.

            J'ai quelques réminiscences du sabir que nos grands parents utilisaient en Algérie française, mais je n'en n'use qu'en des circonstances précises, lorsqu'il s'agit pour moi de répondre à quelque policier qui me tutoie comme si j'étais son frère, ou de me gausser (intérieurement, cela va de soi) de quelque troupier de la franchouillardise dont l'expression relève d'une langue que je trouve fort approximative, alors même qu'il clame haut et fort sa grande fierté d'appartenir à l'identité nationale française.

Le sabir, pour mémoire, était une sorte de langue véhiculaire largement répandue en Algérie, langue faite d'un mélange de parler pied noir où le maltais, l'espagnol et l'italien le disputaient au français, mélange mâtiné d'un arabe dit dialectal fort éloigné de l'arabe classique enseigné en la prestigieuse université Al-Azhar. Le tout était complété par des gestes nombreux, variés et expansifs qui donnaient aux discussions l'allure de disputes véhémentes ou de controverses dignes de celle de Valladolid.

            Je n’ai pas pour autant abandonné,  tu peux t'en apercevoir,  la coutume orientale qui veut que des préliminaires et des circonvolutions inutiles précèdent l’essentiel du propos épistolaire. Ceci étant, j’en viens à la relation de mon actualité immédiate dans l’île de Corsica, île pour l’instant toujours tributaire de l’hexagone français, contrairement à ce qui semble s'annoncer dans la Catalogne voisine par rapport à l'Espagne.

            Ici, après un été caniculaire, nous voici plongés dans un automne estival. Les jeunes sauterelles touristiques ont laissé place aux vieilles sauterelles. Limonadiers, cafetiers et gargotiers fulminent comme à l'accoutumée contre la pingrerie de la clientèle saisonnière, mais à voir les signes extérieurs de richesse qu'ils affichent, et les 4 x 4 rutilants dans lesquels se promènent leurs épouses sur le cours Napoléon, je doute fort de leur misère.

            Mon emploi dans le bâtiment  s'est révélé aussi  intermittent que celui des gens du spectacle. Du moins ai-je eu le bonheur de me loger de manière plus orthodoxe, et ai-je abandonné l'occupation illicite d'une demeure qui n'était pas mienne. Moyennant juste loyer, je bénéficie d'une masure dotée d'un arpent de terre. J’ai pu transformer ce petit morceau de sol en un potager médiocrement productif. Cela m'a permis de récolter quelques modestes courgettes et quelques poivrons décharnés qui ont agrémenté mon couscous quotidien, ainsi que deux pastèques dont Enrico Macias n’aurait certes  pu dire  qu’elles étaient "comme là-bas".

            Alors que je qualifiais un peu sottement d'été indien les ardeurs solaires de ces premiers jours de septembre, de miens amis chrétiens, fort instruits en histoire des saints, m'ont éclairé sur  le caractère erroné de ma formulation. Ces bons croyants (que nous appellerions chez nous de bons incroyants), m'ont expliqué que l'on devait plutôt à Saint Martin le Miséricordieux, la douceur de l'automne. Saint Martin, soit dit en passant, était un officier hongrois au service de Rome, qui fit don de la moitié de son manteau à un pauvre hère mourant de froid rencontré sur sa route.  Je connais un autre Hongrois devenu calife en terre étrangère, mais il n'y a pas lieu d'épiloguer longuement sur cette similitude, car le Magyar en question est loin d'avoir les excellentes qualités prêtées à Saint Martin.

            Où en étais-je avant de m'embarquer dans cette digression?  Mon petit pré carré, disais-je, se dessèche dans l’ardeur d'une canicule interminable. Il exige chaque soir une abondante ration d’eau salvatrice. Mon boucher hallal prétend que mon obstination maraîchère risque de me conduire tout droit à la ruine. Je suis en effet tributaire de "l’eau du robinet" dispensée par la puissante société Veolia, muée ici en Kyrnolia. Il s’agit là d’une sorte de vampire qui n’a souci que de dividendes tout en protestant de son désir constant de préserver l’environnement et de promouvoir un développement durable (le sien en priorité je présume).

            Reviens à tes blancs moutons, et ne t’égare pas dans des  exégèses économiques qui échappent à ton entendement limité d'immigré, dirait mon patron, qui, se targuant de  bien connaître les coutumes maghrébines à défaut du Coran, ne cesse de colporter à travers  la ville des histoires de moutons élevés sur des balcons puis atrocement égorgés dans des baignoires au grand dam de dame Bardot.

            Localement, rien de bien extraordinaire. Deux partis se disputent toujours les faveurs du peuple corse résiduel, l’indépendantiste et l’autonomiste. Pour le reste, nous trouvons ici les mêmes chapelles que sur le "continent" (comme il se dit dans l’île), à savoir la sarkoziste, qui n'a rien perdu de sa superbe passée, la communiste (qui bouge encore un peu, contrairement à celle de l’hexagone), la radicale (indéracinable mais amoindrie par des disputes internes), et la socialiste (réduite à une expression fort exigüe).

            Je me garde bien sûr de dévoiler en public mon sentiment sur les évènements locaux, les évènements nationaux et les évènements internationaux, car les mœurs de la contrée interdisent aux allogènes d’exprimer une opinion trop tranchée. Je réserve donc mes avis et mes commentaires à mes coreligionnaires, dans le secret de nos conversations privées. Certes, sur les chantiers, il m’arrive d’échanger quelques bribes de conversation avec mon contremaître portugais, mais je m’astreins à une certaine prudence. Je crains en effet que son désarroi devant les qualités de ma dialectique, largement supérieure à la sienne, ne le conduise à me "débaucher" illico.  Mais laissons là ces considérations personnelles, et intéressons nous plutôt aux choses de ce monde.

            J'ai suivi, comme tout un chacun, les déboires des pauvres cigales grecques qui, ayant chanté durant tous les étés durant les années écoulées, se trouvent fort dépourvues à présent que s'abattent sur elles les rigueurs de la sainte ligue bruxello-germanique.

Les voici sommées de devenir fourmis et de boucher prestement le tonneau des Danaïdes qui leur sert de budget national. Adieu feta, ouzo, olives, sirtaki ! Place aux pleurs et aux lamentations dignes de tragédies antiques.

            J'ai bien sûr suivi avec grand intérêt les merveilleuses "révolutions" qui ont agité le monde arabe.

            Nos Frères Yéménites, dont le seul tort est d'être plus ou moins chiites, après avoir presque conquis la péninsule toute entière au détriment de leurs dominateurs sunnites, ont vu une étrange coalition menée par leur puissant voisin saoudien et d'autres émirs golfiques de moindre importance, sous la houlette bienveillante et bienfaitrice de l'inévitable yankee, entreprendre de châtier leur folles velléités émancipatrices.

            En Libye, ce pauvre Mouammar s'était révélé, il t'en souvient sans doute, de plus en plus imprévisible, mais il avait surtout manifesté la sotte prétention de vendre son pétrole au plus offrant. Il a donc subi les foudres d'une  justice occidentale toujours plus  prompte à poursuivre les supposés crimes arabes que les méfaits de Monsanto.

Le grand nobélisé, je veux parler de l'infidèle Barack Hussein, avait donc enjoint à ses deux caniches de l'époque, Cameron et Sarkozy, d’aller mordre les jarrets du récalcitrant Mouammar. Au motif que ce dernier était devenu un abominable tyran, les bonnes âmes occidentales ont recruté des Benghazis authentiques et des Qataris déguisés en Benghazis pour garnir les maigres rangs de combattants affidés promptement baptisés "démocratiques".

Un tapis de missiles, de bombes et d’obus est venu secourir ou seconder ces vaillants insurgés. Mouammar a été proprement lynché par des patriotes justiciers parmi lesquels on a cru reconnaitre quelques agents spéciaux occidentaux.

Au final, le pétrole appartient on ne sait plus trop à qui, mais il est exploité par diverses factions locales, (l'islamiste se taillant la part du lion), Sarkozy ne craint plus les médisances de son ex-ami Mouammar, et le pseudo philosophe Bey Hachel promène en d'autres lieux sa suffisance, ses chemises immaculées et ses troubles desseins. Mais surtout, le désordre et le chaos les plus absolus règnent en cette contrée.

            Nos Frères Égyptiens, après avoir pendant quelques semaines mené grand barouf sur la place Tahrir,  sont parvenus à chasser un Moubarak déjà branlant. Mais il semblerait que rien n’ait beaucoup changé à l’heure où j’écris ces quelques lignes, car l’armée, comme toute armée qui se respecte, prend dame Démocratie pour une femme de chambre de Sofitel et maintient d’une main de fer un ordre souverain.

            A propos de Sofitel, je t'apprendrai qu'il en existe également un à Ajaccio, mais de moindre renommée que celui de New York , et dans lequel, à ma connaissance, il ne s'est jamais déroulé d'abominables turpitudes, et moins encore de scènes orgiaques du genre de  celles qui ont illustré le Carlton de Lille. Il se dit à ce propos que, soucieuse de sa vertu, dame Aubry n'a jamais mis les pieds dans le fleuron hôtelier de la ville qu'elle administre.

Je te confierai que j’ai admiré en leur temps les exploits du vigoureux Djawad Saddam Khan, alias DSK, qui a trouvé le moyen de transformer en quelques minutes torrides et précipitées une femme de chambre assez ordinaire en une Shéhérazade planétaire dont les récits épicés ont tenu en haleine tous les peuples de la terre. Bon, il est vrai qu’après avoir imaginé que son innocente proie avait été une frêle et chétive, mais fort belle  soubrette noire, j’ai découvert une personne de forte corpulence au visage massif, que la bienséance et l’éthique m’empêchent de qualifier plus avant. Il est vrai aussi qu’après avoir cru initialement au récit policier d’une pauvrette violemment agressée par un satrape démoniaque, j’ai,  l'ayant mieux aperçue à travers diverses lucarnes, tempéré mon jugement initial. J’accorde donc quelque crédit aux rumeurs selon lesquelles Nafissatou aurait été - excuse ce langage de basse police -  une "chèvre" destinée à appâter celui que dans les couloirs du FMI on avait surnommé complaisamment The French Rabbit et dans les bonnes sacristies le bouc lubrique et malfaisant.

Mais quittons prestement ces  contes merveilleux dignes de Mille et une nuits, et revenons à nos révolutions.

            Que dire de la Syrie ? Désirant rivaliser en ardeur démocratique avec son prédécesseur Sarkozy, le coryphée Hollande, auquel les Français ont inconsidérément accordé leurs derniers suffrages, avait décidé d'en chasser le frère Bachar, accusé opportunément de toutes les turpitudes dictatoriales. Secondé par le très catholique Fabius (qualificatif volontiers attribué à ce dernier par le défunt Frèche), le "Président normal" tenait absolument à  vaincre sans péril, mais avec une gloire qu'il pensait certaine, l'abominable "boucher" de son peuple. Le résultat est pire encore que celui de Libye. Accourues de toutes parts, et même de France, des cohortes de démocrates libérateurs se sont muées en troupes islamistes virulentes sitôt parvenues en terre syrienne, et des centaines de milliers de migrants affluent désormais, en conséquence, vers ce qu'ils croient être un eldorado salvateur.

            Las ! L'accueil qui leur est réservé en terre chrétienne (que  d'aucuns se plaisent curieusement à qualifier de judéo-chrétienne) n'est pas à la hauteur de leurs attentes ingénues et de leurs espoirs  innocents.

            Certes, démentant à la fois sa propre réputation et les tristes antécédents historiques de son pays, l'Allemande Merkel s'est employée à réveiller les consciences des autres nations d'Europe, mais ces dernières parmi lesquelles s'est distinguée la hongroise, se sont solidement calfeutrées en leurs égoïsmes et leurs peurs sécuritaires.

            En France, une méchante personne que la charité m'interdit de nommer est allée jusqu'à proposer de remettre illico dans leurs bateaux tous les immigrés échoués sur les côtes d'Europe.

D'autres, sans doute instruits du fameux épisode des noyades de Nantes, qui virent sous la grande Révolution française, quantité de femmes, d'enfants, de vieillards et de fanatiques  de l'ordre ancien embarqués dans des barges et coulés par centaines dans les eaux de la Loire, ont suggéré de confier à la Méditerranée le soin de ramener en une sorte de voyage retour vers les côtes de l'Orient les heureux rescapés du voyage aller.

            Ici même, un édile téméraire ayant proposé que la Corse renoue avec ses traditions séculaires et prenne sa part dans l'accueil des migrants, n'a obtenu pour toute réponse que des discours alambiqués dans lesquels le cynisme du refus le disputait à l'hypocrisie larmoyante et aux protestations charitables.

            Bref, comme vous le voyez, en pays chrétien,  les préceptes évangéliques semblent ne plus avoir cours, et la haine de l’étranger tient désormais lieu de ciment national.

            Je me promets pour ma part, en souvenir de ma propre errance migratoire, et non pour faire mine de cultiver des valeurs et des idéaux humanitaires, de secourir dans la mesure de mes modestes moyens tout frère migrant que les flots jetteraient sur les rivages de Corsica.

En cela,  j'imiterai  le ressuscité Jean François Copé qui vient de rappeler vertement à son ancien calife l'oubli de ses propres origines.

Saint Copé, puisque désormais il mérite cette noble appellation, aurait en effet tout crûment déclaré: "Sarko, dont le grand-père maternel était juif, oublie vraiment d’où il vient."

Du coup, je crois à la rédemption, et je te quitte sur l'annonce de ma quasi conversion aux sages préceptes d'un syncrétisme islamo-judéo-chrétien digne de celui que connut Al Andalus aux temps heureux de sa splendeur.

  

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