HEUREUX COMME UN MIGRANT - Quatrième lettre

Quatrième lettre

 

               Vous trouverez ici, en même temps que  mes affectueuses pensées, une relation succincte des événements ou des situations que je vis en ma qualité d'immigré dans l'île de Corsica, île pour l'instant toujours rattachée à la "grande" nation française. Vous observerez au passage que je pare de guillemets le qualificatif de "grande". Ils s'imposent car ils nuancent tant soit peu un qualificatif que certains, ici,  trouvent immérité.

            Dois-je vous rappeler que j'exerce en Corsica, "à l'insu du plein gré de ma volonté", comme le disait un vélocipédiste de grand renom, les fonctions intermittentes d'ouvrier du bâtiment. Elles sont toujours aussi mal reconnues que  mal récompensées.

J'ai failli employer le terme de demeure pour qualifier ma case, car, semblable à tout immigré qui se respecte, pour paraître avoir réussi, j'aurais plutôt  tendance à enjoliver un peu, auprès de ceux qui ont eu la malchance de rester au pays, la description de mes conditions d'existence à l'étranger.

En réalité, je vous le dirai en toute franchise, il s'agit d'une cabane (relevant du développement non durable) que mon employeur a eu la bonté de m'octroyer moyennant une petite retenue sur mon salaire, afin que je lui sois attaché par des liens de reconnaissance et de fidélité. C'est ce que faisaient paraît-il au XIXème siècle les patrons des Houillères du Nord, avec les mineurs qu'ils employaient. Je tiens cela du secrétaire du syndicat, personnage très instruit en matière d'histoire ouvrière à défaut d'être parfaitement soucieux de mes droits d'immigré.

Ma résidence est agrémentée de quelques mètres carrés de terrain que j'ai pu transformer, je crois vous l'avoir déjà dit, en potager que l'ancien Ministre du redressement productif aurait été sans doute heureux de visiter et de louanger, car il témoigne de la  haute contribution légumière d'un représentant de la diversité maghrébine à l'effort national.

            Mais quittons la relation de mon opulence domiciliaire pour nous entretenir de sujets moins terre à terre, (c'est le cas de le dire)  et venons-en à l'actualité d'ici, de là-bas et d'ailleurs.

            Il vous apparaîtra sans doute que ma pratique de la langue française s'est légèrement perfectionnée. C'est que chaque soir, plutôt que de jouer aux dominos comme la plupart de mes frères immigrés, sitôt l'arrosage de mon jardinet terminé (ce qui ne me prend guère de temps vu son extrême exiguïté), je me plonge dans l'étude acharnée de la grammaire et de l'orthographe. Mes deux petits livres rouges sont le Bled et le Bescherelle, ouvrages que ne consultent plus guère les jeunes générations, voire certains "contributeurs" de forums, ce qui pourtant limiterait le massacre indécent, par iceux, de leur langue nourricière.

Je complète le tout par la lecture d'auteurs maghrébins de langue française, comme les illustres "anciens", Mohammed Dib, Mouloud Mammeri, Kateb Yacine, Mouloud Feraoun,  ou les "modernes" comme  le prestigieux Tahar Ben Jelloun, le polyvalent  Rachid Boudjedra,   la regrettée Assia Djebar , le sulfureux Yasmina Khadra, l'iconoclaste Boualem Sansal, et le très lucide Kamel Daoud.

            Je n'omets pas cependant de me livrer, parallèlement, à une studieuse lecture de versets fondamentaux, afin que mon ignorance des saintes écritures ne m'attire d'aventure les attentions  bienveillantes de coreligionnaires aussi fraternels qu'extrêmement rigoristes.

            Je ne disserterai que  prudemment sur  la situation locale, ponctuée de règlements de comptes qui situent, au niveau de la statistique, l'île de Corsica, à une place d'honneur dans le bassin méditerranéen. En ce domaine, l'omerta étant ici de mise, je la pratiquerai en signe de parfaite intégration. Et, au risque d'être accusé de sautillage (terme qui signifie entre autres passer d'une idée à une autre) je vous dirai à présent mon appréciation des  grands évènements nationaux et internationaux.

            L'actualité nationale française, est surtout marquée par les incohérences du nouveau califat, dont je ne puis vanter les mérites, vu qu'ils ne m'apparaissent en aucun domaine.

Mon ami chrétien, qui  tient une sorte de gazette personnelle appelée blog, dont le titre évoque l'oursin de méditerranée, oursin que l'on nomme "zinu" en langue vernaculaire locale, (langue à distinguer de la véhiculaire, la française), mon ami chrétien, disais-je, pour peu que vous sachiez naviguer dans les méandres d'internet, vous apprendra par le menu, en ses chroniques,  le quoi, le pourquoi et le comment de toutes ces affaires de basse politique et de haute économie.

            Pour évoquer des problèmes plus élevés en intérêt que ceux du petit hexagone, je voudrais à présent, ce qui vous passionnera sans doute davantage, vous glisser deux mots des bouleversements intervenus sur toute l'étendue du Machrek et du Maghreb.

            J'ai, bien sûr, suivi avec un vif intérêt les évènements de Tunisie, qui ont vu s'enfuir la famille Ben Ali, avec plus de succès apparemment que ne le fit Louis XVI, honnête et bon roi dont nul n'ignore qu'il fut rattrapé à Varennes. C'est, vous en souvient-il, ce que nous racontait notre grand-père, qui,  au temps béni des colonies, fut obligatoirement, laïquement et  gratuitement instruit de cette escapade manquée. Nos mœurs étant plus civilisées que celles des révolutionnaires français, il n'est pas encore venu à l'esprit des Tunisiens d'aller quérir la tête de ce Ben Ali en Arabie où elle se cache pour la présenter à une foule en furie sur un quelconque échafaud populaire.

            Pour l'Égypte, il apparaît que l'armée de ce pays, avec la bénédiction de ses protecteurs américains, après avoir chassé l'impopulaire raïs, n'a pas, pour autant, cédé aux Frères musulmans qui les avaient conquis à l'occasion d'une imprudente consultation démocratique, les pouvoirs de gouvernance auxquels ils aspiraient.

            S'agissant de la Libye, il devient de plus en plus évident qu'il s'agissait davantage d'une croisade que d'une rébellion spontanée. Certes, le soi disant philosophe Bey Hachel, que ses détracteurs tiennent pour un irréversible bouffon, s'est démené et se démène encore dans les salons parisiens, dans les officines, dans les studios et dans les déjeuners mondains, dont ceux du CRIF, pour donner à penser qu'il s'était agi d'y établir la démocratie, mais cela ne convainc que les jocrisses et les benêts.

J'y ai vu pour ma part, je crois vous l'avoir déjà dit,  une expédition destinée à faire tomber dans l'escarcelle des grandes compagnies occidentales les richesses énergétiques de la contrée, et accessoirement une opération visant à éliminer un  "ami qui en savait trop". Dès lors qu'il a été plus prestement que proprement lynché, le voici à jamais hors d'état de médire.

            Pour la Syrie, contrairement à l'opinion générale, une opinion soit dit en passant soigneusement manipulée par une campagne de désinformation aussi massive, sinon plus, que celles de Yougoslavie, d’Irak, et de Libye, j'incline à penser qu'il s'agissait  d'y installer un régime "aux ordres", d'y contrecarrer l'influence russe, voire chinoise, et surtout d'y constituer aux marches de l'Iran, une base opérationnelle "de proximité" au profit des puissances occidentales et d'Israël, avec l'aide de nos frères qataris et saoudiens, exonérés  pour la circonstance de tout péché wahhabite  ou fondamentaliste.

            Une autre région est en passe de connaître quelque agitation inquiétante : il s'agit du Sahel, où s'opposent désormais de multiples factions rivales. Les frontières héritées de la colonisation contraignaient nos frères Touaregs à être Maliens. Ils avaient décidé de s'ériger en Azawad indépendant, (ce que je considérais avec quelque sympathie), mais voilà qu'ils ont été "doublés", comme il se dit de manière triviale, par des Jihadistes  qui ne rêvent que d'installer des mœurs  talibanesques en ces contrées où régnait jusqu'ici un Islam relativement débonnaire.

            Mais bon, voilà que je me perds en considérations contraires à la retenue qui sied tout immigré de bonne composition.

            Vous me permettrez, avant de vous quitter, de vous confier une sorte de secret intime. Peu importe si cette information parvient aux oreilles de la toute puissante NSA.

J'ai dernièrement refusé de partager un couscous avec notre cousine Morano. Vous serez surpris de ce cousinage. Je tiens Nadine pour une parente par alliance, car le patronyme qu'elle se plaît à porter est également celui d'un village calabrais, village qui doit certainement son nom au fait d'avoir en des temps reculés été visité par des Mores de notre famille. J'ajouterai à cela que la dite Morano serait de surcroît, par sa mère, plutôt piémontaise que lorraine.

Il en va généralement ainsi des nationaux de fraîche date, qui dans leur désir absolu de faire oublier d'où ils viennent, se montrent souvent plus patriotes et plus exclusifs que les natifs. Nous avons connu cela, autrefois, avec les Berbères enrôlés sous notre bannière, qui nous aidèrent à porter en Andalous et jusqu'à Poitiers notre gloire et notre foi.

Je me fie pour affirmer cela, aux éminentes compilations du grand historien persan al-Balādhurī, qu'il ne faut pas confondre avec un al-Balādhurī de bien moindre envergure, oublié de tous, qui est notre contemporain, et dont les parents auraient  francisé le nom en Balladur.

Celle qui clame dans toutes les lucarnes qu'elle n'est pas raciste, car elle a "des amis arabes, et que sa meilleure amie est tchadienne, donc plus noire qu'une arabe", (ce qui est une évidence, car les Arabes sont en général plus blancs que les noirs), nous voue une détestation particulière, et bien qu'elle se défende de pactiser avec notre pire contemptrice, en est fort proche par les sentiments et les idées.

Sans aller, comme l'excellent Guy Bedos, jusqu'à lui accoler un qualificatif judicieux mais judiciairement pénalisable, il me semble que ce qui reste d'opinion  publique intelligente en France, n'a pas tout à fait tort de la trouver tout à fait digne de deux professions hautement estimables, celle de poissonnière et celle de cantinière napoléonienne.

J'ajoute napoléonienne, vous le comprendrez aisément, pour faire honneur aux indigènes de  mon île d'adoption, celle de Corsica, qui pour l'instant ne m'ont pas encore prié de faire appel à quelque passeur pour me transporter à mes risques et périls (et non aux siens, cela va de soi) vers les deux récifs chantés par une antique odyssée.

 

  

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