La médiocrité qui cache la colère

Je repensais à Gargamel. Lors de l'une de ses nombreuses expériences, il avait ingurgité quelque chose qui le rendait plus petit à chaque fois qu'il faisait le mal, plus grand à chaque fois qu'il faisait le bien. C'est juste une idée, mais que deviendrait le monde s'il existait une loi autorisant une richesse sans limites du moment que l'on partage avec toutes les personnes qui travaillent pour soi le même niveau de vie... que soi? Le patron s'achète une Ferrari, tournée générale de Ferrari pour tous les employés! Il acquiert une piscine? Piscine pour tout le monde! Il part en vacances aux Bahamas? Tout le monde fait ses valises! Ce serait peut-être une solution pour ne pas frustrer l'ambition tant choyée par certains. Il faudrait en parler à Monsieur Macron, pour l'aider avec ses chômeurs! En tout cas, lorsqu'un patron par exemple se pavane avec ses auto-augmentations et ses moquettes en laine, ce serait une note d'espoir pour ne pas avoir à craindre le mécontentement de ceux qui se font sucer le sang. Après avoir résolu les problèmes de déficit de la Radio et les frais des grands chefs... on s'attaque au pays?

 

Comme quoi cette civilisation manque visiblement de maturité, donc d'éthique et d'empathie, indispensables pour faire fonctionner un système basé sur l'équilibrage et l'équité par les impôts. Si le flicage en continu ne serait pas non plus une solution pour lutter contre la mauvaise foi et le profit plus ou moins par derrière, c'est donc qu'il faut complètement revoir le système. La plupart des 99% feraient comme les 1% à leur place... alors ceux qui ont le privilège d'être dans une position leur permettant de ne pas plonger dans la profonde bassesse humaine ont l'obligation morale de lutter pour le changement vers un système capable de nous protéger de nous-mêmes.

 

Aristote l'expliquait très bien, lorsqu'il disait que l'intérêt d'une tyrannie est de maintenir pauvre le peuple, afin de l'occuper suffisamment à survivre tout en lui faisant croire qu'il est en démocratie. Il se trouve que l'appauvrissement ne se situe pas qu'au niveau des denrées, mais qu'il est notamment implanté au niveau de la matière grise tant convoitée par la propagande industrielle de tous horizons. L'esprit est tellement bombardé de toutes parts, avec un excès d'informations, de documents, les effets pervers des algorithmes qui t'enfoncent dans un sens ou dans un autre de manière exponentielle, qu'il est difficile de ne pas sombrer dans la folie ou de ne pas oublier que de toutes façons, nous serons depuis notre petit niveau à tous, subjectifs. Se contenter donc d'une vie simple serait de nos jours l'ambition la plus spectaculaire de toutes, surtout si on l'associe au désir de ne pas être là pour rien, de servir d'une manière ou d'une autre à la sortie de l'obscurantisme par l'éthique, l'empathie, l'équité, donc le bonheur d'être parce qu'on n'empêche pas d'autres, tout en vivant ses rêves les plus originels.

 

N'importe quel animal, adopté petit, s'adapte au mode de vie ou même à l'espèce qui l'élève. L'état naturel ou sauvage désigne dans notre langage humain celui d'une sensibilité autre que la nôtre, alors que le fait de nous reconnaître dans l'être qui est entre nos mains, ou qu'il s'identifie à nous, nous aide visiblement à le considérer: "sors de ta jungle, mets une laisse, et au lieu de te manger, tu me feras rire". C'est là que nous touchons du doigt l'absurdité du spécisme, lorsque celui qui a retiré un petit à sa mère tiendra compte de celui-ci à sa façon (allant de l'esclavagisme à ce que certains appelleront anthropomorphisme), parce qu'il est sous sa souveraineté, alors que s'il l'avait rencontré une fois adulte, venant d'un autre milieu, sauvage ou pas, il aurait pu aller jusqu'à le tuer pour le manger (ou pour le sport en passant par la fourrure). C'est peu de dire que le parallélisme entre l'adoption d'un humain ou d'un animal et celui d'une idée est d'une ressemblance bien troublante.

 

Aussi absurde donc que le chasseur qui aime son chien alors qu'il fusille le renard ou l'omnivore qui a un lapin "de compagnie" et un autre dans son assiette, on en arrive à même admettre consommer des produits commercialisés objectivement industriels sous prétexte qu'il existe 2% de rarissimes producteurs "éthiques" pour ce même produit...

D'un autre côté se trouvent ceux qui s'engagent pour une cause, on suit un mouvement, certainement par le hasard de nos traditions et de nos rencontres, que la cause soit noble ou pas, puisque tout est relatif. Mais le point commun entre toutes les causes, c'est que bon nombre des militants sont là par besoin d'appartenance, au point de décrédibiliser la cause aux yeux du public.

 

"Nous sommes souvent dépositaires d'une colère qui n'est pas la nôtre" dit Wajdi Mouawad. Et c'est vrai qu'encore plus aujourd'hui, au sortir d'un siècle où les événements se sont entassés comme l'armoire à chaussures d'un bon nombre de personnes que je connais, la transmission du sentiment d'injustice non révolu de génération en génération, voire même désormais avec la profusion de l'information rapide, d'un individu quelconque à un autre, savoir être vulnérable est une force, mais peu le savent. Pouvoir vivre sans carapace, s'autoriser la digestion du vécu, non seulement libérera les autres, mais de plus permet d'agir tout simplement avec son cœur.

 

La tradition est donc dans notre nature animale, rassurés de ressasser même l'absurde au lieu de savourer une nouveauté intelligente qui pourrait faire peur et demander de l'énergie. Accepter de ne pas remettre en cause revient à se soumettre au dictat de ce qui suce notre sang. On dirait même que la tradition nous pousserait à long terme à nous auto-réguler, puisqu'elle pourrait même aller jusqu'à faire éteindre notre espèce jusqu'ici plus parasite qu'autre chose. "L'homme est le seul animal qui détruit son environnement au détriment de son espèce" disent les Verts de Rage, alors qu'à la différence des animaux, "un homme, ça s'empêche" tel que le répétait le père d'Albert Camus.

 

Seulement, voilà comment la vieille école continue son travail. Alors que la virtuosité n'est rien d'autre qu'un mélange d'audace, de courage, d'instinct et surtout le résultat d'une accumulation de paramètres maîtrisés (devenus "accumulation de facilités"), le "maître", inquiet de maintenir l'admiration de ses disciples, se comporte souvent en professeur de tours de magie, faisant à ses élèves éberlués une démonstration, qui au lieu de leur prouver simplement quelles sont les astuces pour le réussir à leur tour, leur montre qu'il s'agirait d'un phénomène paranormal, d'une prouesse insaisissable, tout en leur disant que très bientôt ils y arriveront sûrement, avec la chance du hasard bien sûr. Ainsi naissent et s'entretiennent les frustrés, les complexés, les jaloux, les paresseux, les assistés, les fanatiques, l'obscurantisme, l'absence de rêve, l'insatisfaction permanente.

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