Ancêtres sur mesure, épigones décousus

« Nous ne nous contenterons plus d’une intégration qui ne marche plus, nous exigerons l’assimilation. Dès que vous devenez français, vos ancêtres sont gaulois. »

Les « Gaulois » dont Nicolas Sarkozy se gargarise depuis la rentrée pour faire vibrer les petits-bourgeois déchus, ses Gaulois à lui, qui sont-ils, au juste ? Qu'est-ce qu'ils représentent ? Nous parle-t-il des irréductibles de Gergovie, par exemple, en exhortant le peuple français à réinitialiser son ascendance ; de ces glorieux jusqu’au-boutistes qui résistent à tout prix à la tyrannie, au centralisme, à l'Empire ? Difficile à croire, car les interventions impériales, les traités atlantistes, les « Oui », les alliances, les réseaux, les discours suprémacistes, le goût militariste et autoritaire, normativiste aussi, c'est tout lui : il en a fait un personnage, une carrière.

Voit-il peut-être dans les Gaulois des paysans paisibles, des traditions telluriques sans âge, des druides, une société proto-écologique et égalitaire ? Absolument pas. Le libéralisme économique que Sarkozy incarne depuis l'ère balladurienne (et même avant) est celui des grands trusts financiers, des conglomérats énergétiques, pharmaceutiques, agroalimentaires ; c'est le monde de la Bourse, le fric, la loi du plus fort, la dévastation des zones rurales, la morale du commerce, la réification du monde.

Aspire-t-il à imprégner ainsi son auditoire de magie païenne, d'innocence pré-productiviste, de joie de vivre non judéo-chrétienne ? On est en droit d'en douter : le langage sarkozien s'articule toujours autour de France-qui-se-lêve-tôt, d'austérité et de châtiment.

Non, les Gaulois servent ici de prétexte pseudo-historique pour exprimer « légitimement » le souhait d'une exclusivité tribale (hiérarchie selon l'ancienneté). Peu importe si les Français contemporains, y compris « de souche » (et sans compter Corses, Flamands, Basques et autres Gascons), sont très peu Gaulois d'un point de vue ethnique (Vandales, Wisigoths, Burgondes, Francs, Vikings...), et pas du tout Gaulois d'un point de vue culturel (langue, religion, coutumes...) : les « Gaulois » doivent devenir le dénominateur commun d'une nouvelle conscience collective. Car, exactement comme on avait essayé de faire avec le sinistre ministère « de l'Identité nationale », le débat sur cette fameuse identité ne sert jamais à décrire ce que sont les Français mais à dépeindre ce qu'ils ne sont surtout pas : des Musulmans. Ainsi, cette fuite en arrière, cette plongée dans un temps « premier » où tout le monde devrait être plus ou moins pareil, vierge, protégé du brassage historique et de ses mélanges douteux, devient le bouclier symbolique (et, en cela, impénétrable) face à la nouvelle menace. Une menace qui ferait partie à la fois de la Nation – depuis maintenant quatre générations – et des problèmes existentiels de la Nation. Sans ancêtres communs, point de valeurs partagées : une régression philosophique majeure.

Toute tradition ancestrale possède des aspects glorieux et d'autres, innommables. Nicolas Sarkozy n'invoque pas ici l'esprit insoumis et débonnaire des Gaulois mais, visiblement, leur recours rare mais réel aux pratiques cannibales.

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