Non, Oui, Guerre et Paix

« Faut-il lâcher les laisses ? », se demanda Nicolaï. Le loup, s'écartant de la forêt, s'avançait en droite ligne sur lui, sans se douter de rien. Tout à coup il tressaillit : il venait probablement de découvrir les yeux d'un homme, chose inconnue pour lui jusqu'à cette heure...Léon Tolstoï

« Faut-il lâcher les laisses ? », se demanda Nicolaï. Le loup, s'écartant de la forêt, s'avançait en droite ligne sur lui, sans se douter de rien. Tout à coup il tressaillit : il venait probablement de découvrir les yeux d'un homme, chose inconnue pour lui jusqu'à cette heure...

Léon Tolstoï

 

La guerre a ses propres règles. Pour Clausewitz, Kondylis, Sun Tzu, Machiavel, une des règles fondamentales et intemporelles du conflit, du combat, de la confrontation, est qu'ils doivent se dérouler de telle sorte que, lorsqu'ils touchent à leur fin, chacun des deux camps puisse se dire – jusqu'à un certain point – qu'il a gagné. Dans notre cas, prétendre qu'il a obtenu quelque chose. L'exception, la transgression de cette règle s'appelle guerre totale, laminage complet de l'adversaire, débâcle, terrassement, Totaler Krieg.

Effectivement, « à l'avenir, les historiens auront beaucoup de mal à comprendre pourquoi un accord n'a pas été conclu pour un différend de 500 millions » (Al. Tsipras, 29/06/15). L'écrivain de politique-fiction du présent en revanche n'aura pas tant de mal, comme d'ailleurs tout observateur avisé. L'affrontement entre le gouvernement grec et les « institutions » est, en fin de compte, de nature philosophique, et, en cela, revêt une dimension holistique. C'est une erreur de penser qu'il s'agit juste d'une affaire de pognon – de beaucoup de pognon, en effet. L'enjeu de l'affrontement est l'hégémonie absolue (ou pas) d'une superstructure historique spécifique. La partie grecque veut obtenir « quelque chose », les autres tiennent justement à ce qu'elle n'obtienne rien, qu'elle ne puisse même pas faire croire qu'elle a obtenu quoi que ce soit. Car dans ce cas, c'est tout simplement le caractère absolu de l'hégémonie qui serait mis en péril. Seule l'humiliation complète, l'anéantissement de l'expérience Syriza à tous les niveaux – surtout au niveau narratif – peut apaiser l'insécurité existentielle d'un système qui est tout à fait conscient de son immoralité. C'est cette conscience qui le rend d'ailleurs monstrueusement dangereux.

Il existait deux voies pour que la défaite de Syriza soit totale, au point que personne en Europe n'entreprenne un tel projet de Gauche pour au moins une génération. La première prévoyait sa mutation volontaire en un centre-gauche bienséant de plus. C'est ce qui semblait se produire lorsque soudain, au tout dernier moment, Tsipras retira sa main de l'acte de décès que les partenaires-fossoyeurs, institutionnels ou pas, lui indiquaient de signer. Il la retira brusquement, instinctivement, ne laissant entre leurs mains que sa manche déchirée. Il sauta par la fenêtre du commissariat et se mit à courir vers les quartiers populaires athéniens de son enfance, vers son seul allié (et ami) potentiel : le peuple. Par cette identification dialectique, il imposa aux institutions – que nous nous permettrons désormais d'appeler à nouveau « la Troïka » – sa propre modalité de combat : venir le traquer là où il se trouve, car le sujet auquel s'identifie l'adversaire dialectique devient automatiquement le sujet à muter. S'il s'agit du ministère des Finances, on mutera le ministère des Finances ! S'il s'agit de Syriza, on mutera Syriza ! S'il s'agit du référendum, on mutera le référendum ! S'il s'agit d'un peuple, on mutera le peuple ! En une semaine? Oui, en une semaine, et comment.

Le waterboarding médiatique que subit la population grecque depuis samedi dernier, combiné aux tirs financiers croisés de la BCE et du FMI qui étranglent délibérément les plus faibles – ceux-là même pour qui Syriza voulait obtenir ce « quelque chose » – met à nu la véritable nature de l'adversaire, intérieur comme extérieur. Or, c'est peut-être là que résidait l'erreur, dès le départ. Lors de ces cinq mois de négociations, Tsipras a côtoyé de si près ses interlocuteurs qu'il a peut-être fini par croire qu'ils étaient des gens normaux. Ce qui n'est évidemment pas le cas. Et le fait qu'ils soient disposés à sacrifier sans scrupules des tas de gens pour un misérable petit « quelque chose », en réalité pour éviter un éventuel kyste démocratique de Gauche de type latino-américain en pleine Europe pour les années à venir – avec redistribution des richesses, référendums et autres horreurs –, les a transformés en Pinochet économiques en un clin d'œil. Monsieur Schulz, en particulier, en avait sans doute toujours rêvé ; et l'uniforme d'apparat lui va si bien… Silvio lui-même l'avait bien vu venir.

Les unes des canards déchaînes de droite, les hurlements sinistres des chaînes privées corrompues, les mocassins chryséléphantins qui battent le pavé du « Oui pour tous » ne gagnerons pas. Mais ils risquent de régner à nouveau, plus acharnés que jamais. Les masques tombent. À présent, on est avertis.

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