Le cas Quatremer

Le chantre du libéralisme maastrichtien de chez Libé, Jean Quatremer, a un avantage certain par rapport aux autres analystes dits de centre-gauche : on comprend tout de suite dans quelle cour il joue.

Le chantre du libéralisme maastrichtien de chez Libé, Jean Quatremer, a un avantage certain par rapport aux autres analystes dits de centre-gauche : on comprend tout de suite dans quelle cour il joue. Il suffit de choisir n'importe quel papier dans son blog « Coulisses de Bruxelles », et lire n'importe quelle phrase, pour tomber sur des déclinaisons diverses et variées (mais, à la longue, assez monocordes) des deux mêmes litanies de la doxa libérale, qui, en fait, n'en forment qu'une : (1) apologie structurelle, quasiment ontologique, de la « construction européenne » dans son orientation actuelle, libérale et austéritaire, et (2) dénigrement systématique de toute dissidence ou déviation de cette orientation spécifique, aussi démocratiquement légitime ou épistémologiquement valable qu'elle puisse être. Au fil des ans, les analyses de Jean Quatremer sont devenues une sorte d'institution en cela qu'elles ont su inculquer le consensus idéologique des élites européennes à un lectorat d'une importance stratégique (et traditionnellement apte à l'endoctrinement), celui des « pro-européens de gauche » français.

Or, Jean Quatremer a aussi un faible, qui va souvent de pair avec le militantisme subventionné : l'intempérance. Le traitement de la « situation grecque » en a récemment révélé toute l'ampleur. Jusqu'au dernier moment des négociations menées par le gouvernement grec avec ses créanciers – négociations dont dépendait la subsistance matérielle de millions de gens –, le correspondant ne cessa de rapporter le storytelling invariable de l'establishment euro-groupé : Imprévisibilité grecque (traduisez « culot grec »), arrogance de Varoufakis (« combativité »), signer ou sortir (« saigner »), réalisme (« soumission ») réformes, réformes, réformes... (« coupes, licenciements, liquidation totale »). Bon, on connaît tout ça.

La capitulation progressive de Tsipras (brillamment identifiée sur ce site dès le mois de février dernier par Ludovic Lamant), et l'acte de la reddition finale de juillet, n'ont pas suffi pour rassurer Jean Quatremer. Ainsi, pris dans son propre vortex narratif, il réalisa un documentaire (diffusé sur Arte), dont presque tous les intervenants grecs font partie de l'appareil idéologique pro-Mémorandum – appareil lourdingue d'ailleurs, qui échoua lamentablement de façonner l'opinion de 62% de mes compatriotes. Après avoir emporté la séquence d'une guerre, il faut s'assurer que l'Histoire n'en retiendra que ce qu'il faut qu'elle en retienne afin de pouvoir également emporter la prochaine. Il faut commenter la séquence, en rédiger soi-même l'épilogue, et commenter son propre épilogue de surcroît.

Dans les pages le Libération, et à l'occasion de son interview accordé à un quotidien grec, Jean Quatremer décrit ainsi son propre travail : « À la suite de mon documentaire, Grèce, le jour d’après, qui a fait du bruit en Grèce (sic), le quotidien grec de référence, Kathimérini, m’a interviewé ». Les passages de l’entretien sont d'une hargne stupéfiante. Florilège :

« Sur le fond, il n’y a pas vraiment eu de différences avec les épisodes précédents : on a toujours un gouvernement grec hésitant à réformer son État clientéliste, bureaucratique, incompétent et corrompu ».

« [Le moment le plus dramatique des six derniers mois pour Jean-Claude Juncker, Pierre Moscovici et Wolfgang Schäuble (pauvres choux, ndlr) à été] l’annonce du référendum, sans aucun doute. Ça a été ressenti comme un coup de poignard dans le dos d’un partenaire décidément totalement imprévisible ».

« Les Grecs savent bien que c’est son (sic) État et son (sic) oligarchie qui sont responsables de son (sic) malheur et non les Européens ou les Allemands ».

« Il ne faut pas se laisser impressionner par le bruit fait par la gauche radicale très présente dans les médias et sur les réseaux sociaux... ».

« [Yanis Varoufakis est] un bateleur, une sorte de clown chargé d’amuser la galerie. Il s’est tout de suite grillé auprès de ses interlocuteurs en affichant avec morgue sa méconnaissance totale des mécanismes européens, des rapports de force politique ».

Et pour finir joliment, la préconisation paternelle obligée :

« Il faudra que Tsipras ait le courage de se fâcher avec les lobbies des avantages acquis, les oligarques ».

 

Je ne souhaite pas ici analyser ce discours, ni le documentaire de Jean Quatremer ; ceci n'aurait aucun sens. Tout lecteur et spectateur avisé pourra le faire sans le moindre décryptage. Je ne souhaite pas, non plus, parler du combat politique mené (et perdu) dans mon pays, un combat populaire héroïque d'une inégalité d'armes écrasante. Je veux juste m’arrêter un instant sur cette dernière préconisation, aux allures si tristement suffisantes. Puisque le correspondant de Libération aime parler de « lobbies », il faudrait lui faire remarquer que le lobbying le plus féroce, le plus dommageable aussi, est justement celui qui s'effectue auprès des centres du pouvoir politique. Washington en a des plus légendaires, et, depuis plusieurs années, Bruxelles développe aussi, assez solidement, les siens : une véritable armée de technocrates, d'avocats, de managers, d'agents financiers, d'experts politiques et économiques, relayés par des correspondants de grands médias dont la fonction principale est de faire avaler du consensus prémâché. Je suggère à monsieur Quatremer, s'il est réellement préoccupé par ce fléau antidémocratique (et puisqu'il se fait qu'il habite à quelques pas de là où ça se passe) de s'intéresser plutôt au phénomène de la concordance parfaite de deux discours ambiants dont il est désormais difficile de faire la moindre distinction : celui de la grande finance et celui des analystes politiques des médias corporatistes.

Une dernière remarque. Le « quotidien grec de référence » auquel Jean Quatremer a confié sa passion anti-oligarchique, le journal Kathimérini, appartient à l'entrepreneur Giánnis Alafoúzos. Issu d'une vieille famille d'hommes politiques et d'armateurs, Alafoúzos est en tête du groupe SKAÏ qui détient également plusieurs magazines (dont l'édition grecque du Economist), une grande chaîne télé, quatre stations radio, ainsi que la principale équipe de football d'Athènes. Il s'agit du groupe de presse grec le plus viscéralement néolibéral, se situant à l'avant-garde assumée d'un système oligarchique pour qui les Mémorandums constituent, pour la sixième année consécutive, l'âge d'or d'un recul des droits sociaux sans précédent dans l'histoire de la fameuse construction européenne.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.