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Billet de blog 6 déc. 2014

S'éduquer, en faim

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Du pain et de l'éducation !

Danton

Il semble criminel de se coucher de bonne heure en Grèce ; même les petits enfants ont la permission de veiller très tard, de sorte que, quand ils s'endorment enfin, ils dorment à poings fermés.

Lawrence Durrell

Ne plus se nourrir pour ne plus se laisser mourir. Telle est la décision prise par le jeune Níkos Romanós le 10 novembre dernier dans son quart de cellule des prisons d'Athènes où il est détenu depuis plus d'un an pour tentative de vol à main armée. Il revendique son droit de sortie pour assister à ses cours d'université. On le lui refuse d'un revers de la main. Il arrête donc d'accepter la nourriture que cette même main lui accorde une fois et demie par jour.

Il faut savoir que Romanós vient de loin. Du soir fatidique du 6 décembre 2008, très précisément. Rappel des faits :

Il y a six ans, jour pour jour, au début d'une soirée athénienne imprégnée de quiétude pré-mémorandaire, deux policiers en patrouille se garent pour interpeller une « bande de jeunes » (je me permets d'utiliser ici l'expression consacrée en France afin que le lecteur ne se sente pas trop dépaysé). Ceux-ci n'ont pas encore quinze ans, et ne sont armés que de leurs regards qu'ils ne veulent pas baisser. Notons que le quartier s'appelle Exárcheia (étiqueté « anarchiste » ou « contestataire » selon le degré de paresse de l'envoyé spécial), ce qui rend les passants – jeunes de surcroît – suspects jusqu'à preuve du contraire. Les policiers avancent, arrivent à quelques mètres des jeunes, l'un d'entre eux sort son arme de service et, en dehors de tout contexte de défense, tire. Il est neuf heures du soir. Une balle touchera Aléxis Grigorópoulos en plein cœur. Il en meurt sur le coup devant les regards horrifiés de ses camarades de classe, dont son ami proche Níkos Romanós. L'événement sera suivi d'un mois d'émeutes sans précédent qui mobilisera une grande partie de la jeunesse, politisée ou non, et dont la capitale grecque porte toujours quelques stigmates carboniques. 

On perd depuis la trace de Romanós, entré dans une longue fugue, pour le retrouver des années plus tard sur des drôles de unes de journaux – du genre vraiment pas drôle –, le visage grossièrement photoshopé par les Rembrandt des services de police qui venaient de l'arrêter, dans le but de dissimuler ses hématomes post-interrogatoires. Bande organisée, braquage, résistance avec violence, 15 ans de taule.

Il décide de poursuivre son parcours scolaire interrompu, et réussit à passer son bac depuis la prison centrale de Korydallós. Entré en IUT, il clame depuis des mois un droit à l'éducation supérieure garanti aux détenus par la Constitution grecque. Or la Constitution grecque garantit un tas de choses : audiovisuel public, sécurité sociale, droit de grève, conventions collectives… autant de droits en voie d'extinction à l'avènement de l'époque austéritaire.

Depuis quelques jours, la jeunesse du pays se rassemble à nouveau autour d'un combat individuel qui parvient à symboliser un désarroi collectif. Le sixième anniversaire du meurtre d'Aléxis Grigorópoulos trouve Níkos Romanós – en grève de la faim depuis 26 jours – dans un état critique, et la ville d'Athènes asphyxiée par des milliers de policiers anti-émeute déployés pour maintenir un ordre social et économique toujours plus fragile. Un ordre qui règnera sans doute, mais qui ne gouvernera pas pour autant.    

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