Nationalismes à deux balles cinquante

Le jeudi 18 juin 2015, plusieurs pays européens célébreront le bicentenaire de la bataille de Waterloo qui marqua le terminus politico-militaire définitif du Premier Empire, dont bien évidemment l'anachronique pays-hôte du théâtre des opérations : la Belgique.

À l'occasion de ces célébrations, l'audace belge alla jusqu'à vouloir frapper une pièce commémorative de deux euros représentant la « Butte du Lion », monument érigé en 1826 à la demande du roi Guillaume Ier qui voulut ainsi marquer l'endroit présumé où son fils cadet – le prince Frédéric – fut blessé à l'épaule à la fin de la bataille. Les représailles françaises furent tout aussi terribles car l'émission de pièces commémoratives doit être approuvée par l'Eurogroupe, noble assemblée réunissant les ministres des Finances de la zone euro : Bercy y apporta son opposition outragée qui ne tarda de convaincre une majorité suffisante de ses homologues. Bruxelles dut retirer son projet avant le vote. Allez les Bleus !

Or, le désir commémoratif des cousins belges n'a d'égal que leur ingéniosité. La Monnaie Royale présenta un nouveau modèle de « pièces non standardisées » d'une valeur faciale de 2,50 euros, réservées exclusivement à un « usage belge ». Guillaume d'Orange ricane de l'au-delà. Et pour remettre une couche, une deuxième pièce, celle-ci en argent, a également été présentée : dix euros avec Wellington dessus. La légende-photo de l'article du Figaro.fr (09/06/2015, sans signature) nous apporte les informations suivantes : « La pièce de 2,50 euros reproduit le lieu de la bataille tel qu'il est aujourd'hui, assorti d'un schéma présentant la position des troupes pendant la bataille. Celle de 10 euros représente le moment où le duc de Wellington, chef de l'armée anglaise, apprend l'arrivée des renforts russes ».

Alors là, les « renforts russes », c'est vraiment chou. Étant donné que (1) les Russes n'étaient pas parmi les forces belligérantes de Waterloo, et que (2) entre « Russes » et « Prussiens » il n'y a point de faute de frappe possible, on ne peut avancer que deux explications au sujet de ce lapsus –  explications qui, d'ailleurs, ne s'excluent pas mutuellement : soit l'éditorialiste anonyme du Figaro ne connaît pas bien son histoire du XIXe, soit l'atavisme germanolâtre de l'establishment français du XXIe arrive à transfigurer spontanément les baïonnettes allemandes en chars russes. Dans les deux cas, il urgerait de savoir lire l'esprit du temps plutôt que le commémorer.

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