Cassel-Athènes, documenter le souffle des survivants

Un bâtiment doit être conçu et construit de telle sorte que,

 si jamais il s’effondre, il laisse derrière lui des ruines esthétiquement acceptables.

Albert Speer

 

Time is on my side.

The Rolling Stones

 

Après treize éditions quinquennales devenues – toutes, sans exception – des points de référence incontournables dans l’historiographie de l’art, la « documenta 14 » s’aventurera sur le terrain concret d’un rapport dialectique, celui de la relation Nord/Sud dans sa version contemporaine la plus exacerbée : la dualité Allemagne/Grèce. Premières impressions.

 

Je marche dans Cassel, entre le musée Fridericianum et le bâtiment qui abrite les archives de la documenta. De temps à autre, un soleil blanc fait son apparition au-dessus du land de l’Hesse. Les chênes plantés par Joseph Beuys en 1982 afin de « reboiser » le paysage urbain plutôt que de « l’administrer », n’ont pas encore atteint leur hauteur maximale.

Autour de moi, des journalistes grecs de médias plus ou moins influents venus couvrir la conférence de presse de ce soir. Dans quelques heures, Adam Szymczyk, nouveau directeur artistique de l’institution légendaire va ébranler le monde de l’Art contemporain par une déclaration officielle, aussi incroyable qu’inattendue : la prochaine édition de la documenta (2017) sera partagée entre Cassel et Athènes. La plus grande exposition du monde quittera provisoirement l’Allemagne pour la première fois depuis sa création en 1955 pour s’installer au bassin de l’Attique. Une exposition de création contemporaine, une exposition de « mémoire contemporaine », de documentation.

Je marche dans Cassel, foulant un pavé sous lequel rugit le souvenir pulvérisé de la Seconde Guerre mondiale. Une ville qui a été intégralement rasée après avoir terrassé le monde. Des histoires de désolation qui, quand bien même seront-elles contées, demeureront indicibles à jamais. Tout un segment de l’art, le plus dynamique, le plus subversif aussi, a dû être extirpé de ses refuges pour qu’il soit enseigné à nouveau au public allemand – voire mondial –, après avoir été qualifié de dégénéré et expulsé sèchement de l’Histoire. La mémoire et l’enseignement, la reconstitution du langage critique même, ont été pris en main par les vivants. Par les survivants. (Afin qu’ils puissent survivre eux-mêmes). Et ils se sont mis à se souvenir.

   

La documenta tente d’attraper le Temps par les cheveux et de lui murmurer à l’oreille qu’il doit poursuivre sa marche. La mémoire de l’après-guerre construit, par la force des choses, sa propre chimère, son propre fourvoiement. On croit que, si l’on parvient à emprisonner le présent dans l’attrape-rêve de l’Art, Ça – un Ça ténébreux et indicible – ne se répètera pas. Or, rien ne se répète, jamais. Les rescapés ne s’arrêtent pas. Ils s’attardent juste un instant pour regarder le sol, et ils avancent.

À côté du Fridericianum, les archives de la documenta enflent telles les mers du Temps. L’après-guerre, par définition, ne s’achève jamais. Un critique visionnaire décide de déplacer la documentation de l’Art près des ruines contemporaines des nouvelles dévastations. Le devoir de la parole revient aux survivants.

 

Je marche dans Cassel. Les chênes de Joseph Beuys n’ont toujours pas atteint leur hauteur maximale.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.