L'angoisse

L'angoisse, le meilleur traitement qui puisse exister pour la psyché, un traitement très bénéfique mais violent - d'une violence inouïe. L'angoisse est un terroriste bienveillant ! Une bénédiction du ciel ! L'angoisse est une compagne fidèle et intime : elle se glisse dans notre lit comme la fièvre qui réchauffe notre corps pour lutter contre les germes. Cependant, l'angoisse est froide, glaciale, elle nous jette dans les trépas de la solitude extrême... Patience! L

 

 

L’angoisse, c’est-ce qui ne trompe pas - elle n'a pas de représentant dans l'inconscient - !

L’angoisse n’est pas la peur. Dans la peur l’objet est identifié, dans l’angoisse l’objet est une énigme : je sais qu’il va m’arriver quelque chose, mais je ne sais pas quoi. Je sais seulement que ça va être un désastre ! La phobie c’est la peur puisque l’objet est identifié, la phobie n’est pas l’angoisse ; le phobique a peur d’un chien, d’une araignée, d’un serpent, des grands espaces et des espaces confinés, d’endroits surélevés, de la vue du noir à la tombée de la nuit... L’objet phobogène est toujours identifié, il s’agit d’un objet réel. L’objet de l’angoisse n’est pas un objet intramondain, c’est un objet énigmatique. Je pousse la provocation, jusqu’à dire que l’objet de l’angoisse n’existe pas ! Dans l'angoisse, je ne sais pas de quels yeux la mante religieuse me regarde !

 

 

Une histoire juive raconte qu'un jeune noir de Harlem, Mickael, cherchait du travail chez un rabbin à Manhattan. Il allait lui demander du travail presque toutes les semaines : "Monsieur le rabbin avez-vous un travail pour moi ?" "Pourquoi tu cherches un travail ?" lui répondait le rabbin. "Eh bien, parce que j'ai envie de m'acheter un vélo." "D'accord. Reviens la semaine prochaine." Il revint la semaine d'après : "Avez-vous un travail pour moi monsieur le rabbin ?" "Pourquoi cherches-tu un travail mon fils ?" "Je veux m'acheter un vélo." "D'accord. Reviens la semaine prochaine." Et la semaine d'après : "Avez vous un travail pour moi monsieur le rabbin ?" "Pourquoi faire ?" "Je voudrais m'acheter un vélo." "Non je n'ai pas de travail pour toi, mais reviens la semaine prochaine." Le jeune Michael était dépité, mais pas facile à décourager. Il retourna chez le rabbin toutes les semaines jusqu'au jour ou le rabbin lui dit : "Reviens la semaine prochaine, j'aurais besoin de toi. Il va y avoir un pèlerinage, les rabbins vont affluer de tout le pays vers ma synagogue. Ils sont très âgés, ils auront besoin d'aide. Et il pourront t'acheter un vélo."

Il revint la semaine d'après et, effectivement, il y avait beaucoup de rabbins. Ils étaient quatre-vingt-dix, très très âgés, qu'il fallait soulever d'un endroit à l'autre et promener dans New York, dont il fallait s'occuper des bagages, de leurs repas et de leurs toilettes. Mickael se couchait très tard et se levait très tôt pour accomplir sa mission. C'était dur, très dur et il était épuisé - au bord de l'effondrement. Et ça dura une semaine, jusqu'au dernier jour : le soir, il les installa l'un après l'autre dans le bus pour le départ et attendit sa récompense. Ils lui dirent tous une prière : "Michael, que Dieu te protège comme il avait protégé Moïse, que Dieu te couvre avec le manteau de Noê, que Dieu te réserve une place au paradis, que Dieu t'enrichisse et que tu aies une épouse et beaucoup d'enfants." Et ça dura longtemps ; des prières qui le touchaient beaucoup mais qui étaient interminables. Jusqu'au moment ou arriva le Maitre de tout ces rabbins, le dernier à monter dans le bus. Il le remercia et se mit à réciter des prières à son tour. Il était très âgé et très essoufflé, il pesait ses mots, il prononçait des prières presque inaudibles, et très lentement. Michael était très ému, mais avait atteint le degrés suprême de lassitude. Il attendait, cette fois-ci avec impatience, sa récompense qui tardait à venir. Ce dernier rabbin arriva péniblement à la fin de sa dernière prière pour le jeune bienfaiteur. Il monta dans le bus et fit signe au chauffeur qui referma la porte.

Michael, ne comprenait plus rien. Il désespérait : il n'aurait pas sa récompense, le vélo tant attendu ! Il était prostré et sombrait très rapidement dans la stupeur la plus profonde, quand soudain, la porte du bus s'ouvrit de nouveau et le rabbin descendit, faisant signe au chauffeur qui tendit à Michael un vélo de couleur rouge, flambant neuf. Le rabbin lui dis : "Tiens ta récompense, je l'avait complètement oubliée." Michael, n'en croyant pas ses yeux, s'effondra, éclatant en sanglots et s'écriant : "Non ! Vous les juifs, vous n'avez jamais tué le christ, il est mort d'angoisse !"

 

 

L'angoisse c'est l'attente ! L'attente de quoi ? Attente d'un objet qui tarde à venir, attente d'un objet non identifié. Attente d'un ovni, donc le sujet est complètement esseulé, dans un vide sidéral. Le sujet est confronté au vide, à l'absence d'objet, il n'y a plus rien, rien au sens radical du terme. Plus de béquille, plus de nom, plus d'argent, plus de famille, plus de de corps, les jambes tremblent, l'impression de marcher sur du coton, rien ne tient, rien ne retient.

Comme dans le film de Roman Polansky, le Bal des vampires : dans la scène de la danse, le sujet découvre qu'il danse tout seul au moment ou la valse les emmène devant un miroir. On dit que le vampire n'a pas de reflet devant un miroir. Vous êtes en train de faire quelques pas avec une dame. Vous passez devant un miroir, vous vous trouvez tout seul et c'est la chute ! Et la c'est l'angoisse, sensation de quelque chose qui vous creuse de l'intérieur. Dans l'angoisse, le loup est dans la bergerie ! La sensation de danger vient de l'intérieur et non pas de l'extérieur, et je dis bien sensation de danger et non pas danger, puisque l'angoisse n'est pas un danger mais une alarme, une sirène qui s'est déclenchée, mais sans qu'on ne sache pourquoi.

L'angoisse a une fraternité de structure avec la mélancolie, sauf que dans la mélancolie le sujet est dans l'attente d'un objet identifié et "imaginarisé". Le mélancolique est dans la stupeur la plus totale. Il nous dit : "je sais que j'ai volé une poule il y a vingt ans et je sais que les gendarmes vont arriver d'un moment à l'autre pour me mettre en prison pour l'éternité ; il vaut mieux que je me donne la mort tout de suite, et si je peux tuer ma femme et mes enfants, je le ferai pour qu'il ne souffrent pas et qu'ils ne soient pas embêté et mis en cause à leur tour par ma faute". On appelle cela un suicide Altruiste.

Le mélancolique a déjà rencontré l'objet - imaginarisé - : j'ai volé une poule, cinq francs, un tasseau, ou n'importe quel autre objet insignifiant . Le mélancolique a déjà eu l'objet dans sa poche, il l'a rencontré il y a très longtemps, mais on va venir le lui réclamer ! Et il va se faire justice lui même. Cet objet, a une fraternité de structure avec l'objet de la passion, l'objet du passionné avec un grand P - je ne parle pas du collectionneur ou du chineur - : une femme qu'il adore, une célébrité qu'il adule, c'est le même objet que celui du mélancolique. Il a le même statut, sauf qu'il est beaucoup trop signifiant à ses yeux. Et il ne l'a pas dans sa poche, il le garde à distance et le surveille comme le lait sur le feu. Personne n'y touche sinon c'est le drame et le crime passionnel comme le désignent les juges.

J'avais rencontré notre ami et regretté Jacques Hassoun en 1990 qui avait beaucoup écrit sur la mélancolie et qui disait que l'objet dans la passion - une femme adorée, une célébrité, un gourou - est le porte manteau d'objets rescapés de je ne sais quel désastre !

 

L’angoisse c’est l’alerte, une alarme qui se déclenche pour indiquer quoi? Pour indiquer rien, le rien au sens radical du terme . Il n’ y a rien, même pas un danger, l’angoisse indique l’absence d’évènements, elle indique la proximité de l’océan pacifique, elle indique la plénitude, elle indique que le sujet est plein qu’il est sphérique, qu’il ne lui manque rien qu’il n’a plus rien à demander!

C’était à Strasbourg que Lacan entouré de ses élèves lors du séminaire sur l’Angoisse qu’il avait poussé son fameux : « je manque de manque ! ». Et lors d’une autre journée, entouré par les philosophes, mathématiciens et tous les intellectuels et psychanalystes qu’il trainait avec lui, il leur avait posé cette question : « pourquoi les planètes ne parlent pas ? » Tous le monde s’est regardé avec perplexité, y a-t-il un astrophysicien dans la salle, qui peut répondre à une telle question ?!

Après un long moment de silence, il leur répond : « parce qu’elles n’ont pas de bouche ! » C’est évident, c’est tellement évident que personne n’ y a pensé ! Elles n’ont pas de bouche, quand on a pas de bouche, on ne parle plus parce qu’on a plus rien à demander . A Marseille quand quelqu’un parle beaucoup et la ramène, on dit qu’il a plein de bouches ! Il en a plusieurs, il est perforé, il est traversé de part en part, il parlerait aux murs, il a tellement de choses à demander !Le Marseillais ne connait pas l’angoisse, il n’est pas lisse, il n’est pas sphérique, il est plissé, crevé…Il ne peut plus rouler .

Oui l’ angoisse a une fraternité de structure avec la mélancolie, le mélancolique est sphérique, il est rond, il ne parle plus, il ne demande plus rien, il ne manque de rien, il n’a plus de trou, il n’a plus de manque, il est éternel, une éternité pesante, avoir l'impression de ne jamais mourir ... Et il va manquer pour l’ultime fois pour inscrire le manque comme possibilité, il jettera dans le précipice le dernier objet qui lui reste et qui est son corps et souvent avec violence. Parce qu'il ne sent plus rien, il est comme anesthésié il se jette de l'endroit le plus haut de la ville, il utilise des objets destructeurs très puissants : une arme à feu, une tronçonneuse, se jette sous un train . Le suicide chez le mélancolique est une tentative de retour à la vie, c’est une tentative de vie au lieu d’une tentative de suicide, il veut inscrire la mort comme possibilité . Une grande championne du suicide, c’est l’hystérique, à chaque fois que ça coince, elle tente de se suicider, elle tente de revenir à la vie en jetant quelques objets, elle en a amassé pas mal d’objets depuis son enfance et le suicide pour elle c’est une manière de se délester de quelques objets en trop . Comme quelqu’un qui est plein, qui est lourd qui traine un sac plein d’objets, d’ailleurs, il ne se rappelle même plus à quoi ils servent et décide d’en perdre quelques uns pour continuer sa route avec moins de pénibilité . C‘est comme dans le conte d’Hoffmann, le Hans Im Gluck, ou Jean le chanceux : Hans a travaillé sept ans chez son maître et lui demande de lui donner sa récompense avant de retourner chez sa mère . Son maître pour le remercier lui donne un morceau d’or de la taille de la tête de Hans . Content, il prend ce gros morceau d’or, lourd et marche, à un moment ça devient pénible et décide d’échanger ce morceau d’or contre deux chevaux d’un seigneur qu’il rencontre, ces chevaux trop énergiques qu’il n’arrive pas à maîtriser, il les échange contre deux mulets chez un maréchal ferrant et continue sa route. Ces deux mulets pas très dociles, s’arrêtant à tout moment finissent par le lasser il les échange contre deux vaches chez un éleveur. Les vaches trop lente, le retardent trop pour ses retrouvailles avec sa mère et finit par les échanger contre deux cochons chez un fermier. Il arrive à une rivière, voulant s’arrêter et s’abreuver, il croise le chemin du gardien de cette rivière qui lui interdit de boire à condition d’échanger les deux cochons contre une pierre, Hans accepte, met la pierre à côté, se met à plat ventre pour boire et par inadvertance, il pousse de son pied la pierre qui roule dans l’eau et plouf ! Plus de pierre et plus rien, il se lève heureux et rentre chez sa mère .

A chaque échange qu‘opère Hans, l’objet perd de sa valeur . L’hystérique se livre au même troc que Hans sauf que ce n’est pas dans un ordre décroissant, il n’ y a pas d’ordre et elle n’a pas de chance puisqu’elle ne rencontre jamais le Maître qu’elle sert, on verra de plus près quand il s'agira de décrire l'hystérie et ses tourments.

Quant à l'angoisse, elle est un appel d'air comme la pierre de Hans qu'il faut perdre pour se sentir plus léger. Comme si on se trouvait dans une pièce à vivre encombrée par tant de meubles, il n' y a plus de place et vous entendez la voix de quelqu'un de l'extérieur, un appel de l'angoisse : "quelque chose à vendre, quelque chose à perdre ou à donner.." L'angoisse s'invite chez vous comme le père Noël, sauf qu'elle n'est pas attendue, elle n'apporte pas de cadeaux, elle vient prendre quelque objets. L' angoisse est un vide-grenier improvisé à votre insu, et il n'est pour personne et ce n'est pas une vente de charité. l'angoisse c'est comme un artisan peintre, maçon, artiste éboueur, décorateur venu rénover votre intérieur et travaille à sa manière, déplace les objets change les couleurs, casse et pousse les murs, dérange et ne vous demande pas votre avis, ni quels sont vos goûts. Il a un travail à accomplir, il ne partira pas tant qu'il n'a pas fini, et plus on essaye de le chasser, plus il s'incruste (et c'est la que ça devient une maladie, ça aboutit à la dépression grave avec le repli total et parfois le suicide). Il faut respecter cet artiste le suivre et apprendre de lui. L'angoisse vient vous rappeler que vous avez laissé quelques terres (taires) en jachère, qu'il faut redécouvrir, refleurir. L'angoisse invite à emprunter les chemins de campagne, fini les autoroutes, elle invite à la promenade bucolique au milieu des herbes folles et orties. L'angoisse est aussi un boursier venu vous réévaluer votre monnaie afin que vous commerciez de nouveau avec le monde à la mesure de vos faibles moyens sans chercher à trop gagner, juste de quoi acheter le vélo de Michael ! Elle vous aide à tracer une ligne rouge dans le sable du désir, à ne pas dépasser. L'angoisse est un professeur venu vous enseigner un savoir nouveau qui vous permettra de continuer votre route comme Hans,sauf que vous apprenez à ne servir aucun maître. Et le rôle du psychiatre c'est d'expliquer les bénéfices du passage de cet artiste de ce Tsounami et d'indiquer aux angoissés les endroits des abris pour se réfugier et leur prescrire quelques anxiolytiques,hypnotiques et les écouter afin qu'ils soient patients et pour qu'ils apprennent à respecter cette maîtresse d'un jour, d'une semaine de quelques mois qui les a planté dans son décor !... Elle partira bien un jour on emportant avec elle quelque souvenirs restés coincés dans l'engrenage de l'inconscient, dans l'engrenage de l'histoire ! L'angoisse n'appelle pas, ne convoque pas l'être devant le tribunal de la parole, elle n'est pas au service de la culpabilité, il n ' y a pas de faute à absoudre, elle indique juste que le sujet est plein, plein d'histoires, badigeonné par les traces de l'autre, pris depuis longtemps dans les filets des symptômes des autres, il a trop gobé de choses, il est engoncé, il a besoin d'espace; il a un trop plein de sens, il est reput, l'angoisse c'est le vomissement de l'esprit, comme le vomissement gastrique, c'est le grand dégazage de l'inconscient...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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