DAECH ou le rêve d'une co-radicalisation de notre société

L'on croit souvent, à tort, que l'organisation takfiriste DAECH, via ses attentats sanguinaires, s'attaque à notre mode de vie. La réalité, plus complexe, demande à être nuancée quelque peu. En effet, DAECH, fin stratège, tente de co-radicaliser notre société : son but ultime étant que des populistes stigmatisant les musulmans s'emparent du pouvoir. C'est là le rêve ultime de DAECH...

Daesh, véritable tacticien usant de l’arme de la terreur comme d’un moyen, non comme un but, ambitionne de "co-radicaliser" les sociétés occidentales dans lesquelles vivent des minorités musulmanes.

En effet ; Daesh est conscient qu’une poignée de kamikazes ne peut semer le chaos dans les sociétés occidentales, dotées d’États stables et démocratiques. En revanche, le groupe takfiriste compte sur une modification du regard posé sur les minorités musulmanes qui vivent en leur sein. Professeurs de psychologie sociale, les chercheurs Stephen Reicher et Alexander Aslam ont affirmé clairement que si nos sociétés faisaient peser sur les minorités musulmanes « le poids de la suspicion et de la méfiance", alors celles-ci jetteront bien "plus de personnes (musulmanes) dans les bras des extrémistes (de Daesh) que ne le feraient des bataillons d’enrôleurs de Daesh[1] ». Et de rajouter : « Si vous parvenez à faire en sorte qu’un nombre suffisant de non-musulmans traitent tous les musulmans avec peur et hostilité, alors ces derniers, qui naguère préféraient éviter le conflit, se sentiront marginalisés et commenceront à prêter une oreille attentive aux voies les plus radicales issues de leurs rangs. De la même manière, si vous obtenez que suffisamment de musulmans traitent tous les Occidentaux avec hostilité, alors la majorité de ces derniers souhaitera confier son destin politique à des leaders prônant la confrontation »

Bref, le processus de co-radicalisation, qui s’enclenche après des attentats, permet aux populistes de se renforcer et, par ricochet, de faciliter l’arrivée de nouvelles recrues chez Daesh ou chez tout autre groupe takfiriste. Ainsi, des chercheurs ont montré que les propos de Donald Trump, ceux dans lesquels il préconisait d’interdire aux musulmans de fouler le sol américain, ont provoqué « une hausse des recrutements chez Al-Qaida[2] ». Une question à présent : pourquoi la suspicion, voire l’hostilité, développée par une fraction des sociétés occidentales peut conduire un citoyen de culture ou de confession musulmane à basculer dans la radicalité ? La réponse tient en un mot : la mésidentification !

Processus psychologique complexe, sur lequel ont travaillé les chercheurs précités, Recheir et Haslam, la mésidentification consiste en un affaiblissement des liens d’appartenance à la société d’un individu donné. Ce processus explique, pour une large part, le ralliement à des sectes, quelles qu’elles soient, et Daesh en est une assurément. Ainsi donc, un citoyen de culture ou de confession musulmane peut sombrer dans un processus de mésidentification, fruit malheureux d’une séquence de stigmatisation, du moins vécue comme telle par l’individu en question. Car la stigmatisation agit comme un solvant social et tend à dissoudre ce qui rattache un individu au reste de la communauté nationale perçue comme "hostile". Voilà donc ce que recherche Daesh par ses attentats : une co-radicalisation induite par la peur de l’altérité musulmane, d’une part, et, par la mésidentification, d’autre part. Dans cette perspective, les attentats ne sont que des moyens, aucunement une fin en soi.

Revenons au processus de stigmatisation. A ce propos, il apparait clairement que la suspicion est certainement la forme la plus sournoise de la stigmatisation. Redoutable, cette stigmatisation indirecte permet de montrer du doigt l’autre, le « musulman » sans que cela heurte les consciences qui s’offusqueraient, à juste titre, d’une stigmatisation directe. Car notre société, solidement amarrée à son socle républicain et encore hantée par son sombre passé pétainiste, accepterait difficilement que l’on stigmatise ouvertement un groupe en raison de son appartenance religieuse ou ethnique. Aussi, la suspicion permet, à celles et à ceux qui en usent et en abusent, de stigmatiser à peu de frais. Elle est pour ainsi dire « indolore » moralement ! Du moins pour la majorité qui ne la subit pas, évidement.

Pour comprendre comment cette stigmatisation indirecte prend consistance, un exemple en miroir avec l’effroyable attentat perpétré par le terroriste d’extrême-droite Anders Breivik, le 22 juillet 2011, causant la mort de 77 personnes, dont de nombreux adolescents. A l’époque, il n’est venu à l’esprit de personne de demander aux militants de droite de clamer leur réprobation contre cette idéologie mortifère au possible. Beaucoup de Français de culture ou de confession musulmane ne comprennent pas pourquoi, les concernant, ce doute d’une adhésion éventuelle à l’ignoble pensée takfiriste de Daesh existe. Ils en conçoivent du ressentiment. La question qu’il convient donc de se poser est alors celle-ci : pourquoi avons-nous besoin d’entendre les Français musulmans crier leur rejet du daeshisme ? N’est-ce pas, en principe, quelque chose qui coule de source ? Comment peut-on imaginer que des individus, en nombre, puissent épouser les vues macabres des tenants d’un islam takfiriste se repaissant de sang et de carnage ? N’est-ce pas là, au fond, un aveu de suspicion portée par la société sur les citoyens de culture ou de confession musulmane ? C’est exactement là que réside le processus de suspicion, entendez de stigmatisation indirecte : on n’accuse pas directement l’altérité musulmane mais on lui demande cependant de faire la preuve de son innocence ! C’est terrible et ce d’autant plus que ce poids de la suspicion que l’on fait peser sur les français musulmans participent dramatiquement à la mésidentification, première étapedu chemin conduisant certains individus fragiles vers des horizons de perdition. Quel drame pour notre pays !

 


[1] Cerveau&Psycho, n° 78, juin 2016

[2]Recheir et Haslam, op. cit.

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