FILLON : Défaire le ‘’Totalitarisme islamique’’ à l'aide du "Totalitarisme islamique"

François FILLON prétend combattre ce qu'il nomme le "totalitarisme islamique". Soit. Mais pour ce faire, ce conservateur opiniâtre va s'allier avec un autre "Totalitarisme islamique" : l'Iran des mollahs, le Hezbollah libanais et les milliers de jihadistes chiites opérant en Syrie, tous défenseurs du régime tortionnaire de BACHAR qui a fait le lit de DAECH en Syrie. Des incohérences de taille...

FILLON

L’homme qui voulait combattre le ‘’Totalitarisme islamique’’ en s’alliant avec le... ‘’Totalitarisme Islamique’’

 

Après avoir écouté, avec attention, le vainqueur de la primaire à droite, je suis arrivé à cet implacable constat : François FILLON, puisque c’est de lui dont il s’agit, ne maîtrise absolument pas la question, ô combien majeure, de l’Orient arabe.

Pour s’en convaincre, il suffit de parcourir son dernier ouvrage : Vaincre le totalitarisme islamique, aux éditions Albin Michel, paru il y a peu. On peut y découvrir toute l’étendue de l’ignorance abyssale de son auteur au sujet du monde arabe. Le simplisme intellectuel, voire la caricature, semble être l’aiguillon de François FILLON qui se répand en inepties et en contrevérités de façon éhontée. Il n’est pas question, ici, de mettre en exergue et de commenter  l’ensemble des propos posant problème, bien évidemment. Un livre n’y suffirait pas. Cela dit, et à titre d’exemples, voici un florilège de citations prouvant à quel point celui qui prétend présider aux destinées de notre pays est incompétent dans ce domaine, pourtant crucial tant pour la stabilité du monde que pour la crédibilité de la parole française dans cette région. La première citation, ahurissante, insiste sur les prétendus liens entre la Confrérie des Frères Musulmans et l’ayatollah Khomeiny :

« je rappellerai juste que l’ayatollah Khomeini fut un des dirigeants de la section des Frères musulmans »

Cette allégation, sans fondement aucun, montre combien François FILLON est éloigné, et le terme n’est pas trop fort, de la réalité du monde islamique. Et pour cause ! Khomeiny, d’obédience chiite, n’a jamais été une tête de pont en Iran de l’école de pensée de Hassan al Banna, sunnite faut-il le redire. Outre l’extravagance du propos, le prétendant à la présidence de la République semble, de toute évidence, ignorer les faits les plus élémentaires ayant trait à l’islam. N’y a-t-il pas matière à s’inquiéter de telles lacunes ? Toujours tirée du même livre, cette citation, à l’emporte-pièce, relative à l’influence du wahhabisme :   

« le wahhabisme, c’est l’exception saoudienne devenue la norme dans le monde sunnite »

Là encore, François FILLON fait étalage de son incroyable méconnaissance du sujet qu’il camouffle en écrivant une contre-vérité manifeste car, ne lui en déplaise, l’islam wahhabite reste minoritaire en Afrique du Nord et dans de nombreux autres pays musulmans. Cela dit, il est certain que les pétrodollars saoudiens ont favorisé l’implantation, en Asie ainsi qu’en Afrique, de cette lecture littéraliste et, partant, vermoulue, de l’islam ; mais certainement pas dans les proportions fantaisistes décrites dans le livre de l’ancien Premier Ministre de Nicolas SARKOZY. Dernière citation, de loin la plus problématique. Il s’agit de son analyse du phénomène djihadique qui serait, selon lui, « le produit idéologique, cultuel et culturel (d’une) tendance lourde » qu’il définit en ces termes-là :

« […] totalitarisme né de la conjonction de l’interprétation littérale du Coran, de la soumission du politique au religieux et de la promotion d’un islam conquérant. »

Un tel propos, d’un simplisme intellectuel déconcertant, insulte l’intelligence et discrédite son auteur qui ne prend pas la peine de s’attarder, fût-ce en quelques mots, sur les causes sociales, économiques, politiques, culturelles mais aussi religieuses à l’œuvre dans le processus djihadique. Car DAECH est un symptôme d’un monde arabe à la dérive ; non la maladie[1]. Mais la complexité, grand Dieu ! FILLON n’en a cure ! Du reste, il en a fait totalement fi. Ainsi aucune allusion dans son livre sur la dévastation de l’Irak par l’administration BUSH, sur ces centaines de milliers de civils irakiens tués, sur l’usage, par l’armée américaine, de bombes au phosphore blanc[2] et de missiles à uranium appauvri sur les populations civiles, en particulier à Falloujah. Rien non plus sur la confessionnalisation de l’Irak au grand désarroi des populations sunnites ostracisées et mises à l’écart du processus politique irakien. Même silence sur le sort des populations sunnites d'Irak et de Syrie atrocement affligées par le sectarisme chiite qui a pris corps dans toute la région, aussi bien militairement, sous forme de milices barbares, dénoncées par Amnesty International[3], que politiquement.

Bref, dépassé par la complexité de la situation, François FILLON, à l’instar des ZEMMOUR, RIOUFOL et consorts, en est réduit à essentialiser l’islam prétendument porteur d’un bellicisme irrépressible et irréductible, pour tenter d’expliquer les drames du Moyen-Orient. Cette grille de lecture, aussi naïve que caricaturale, ne rend absolument pas compte de la réalité avec laquelle Monsieur FILLON prend quelques libertés. N’affirme-t-il pas à longueur de temps que les rebelles modérés, en Syrie, sont une vue de l’esprit, un mythe ? Ce faisant, il se fait le bien triste petit télégraphiste du régime de BACHAR qui n’a de cesse de répéter, à qui veut bien l’entendre, qu’il n’y a pas d’opposants à son régime tortionnaire mais seulement des « terroristes » soutenus par des puissances étrangères hostiles à la Syrie et au peuple syrien, selon la rhétorique somme toute stalinienne du clan Assad qui, depuis plus de quatre décennies, règne par la terreur et le crime sur ce pays. Pourtant professeurs et chercheurs de renom tiennent des discours bien différents. Parmi eux, citons le professeur Ziad MAJED[4] et le chercheur Charles LISTER. Ce dernier a réalisé une étude fine sur l’Armée Libre de Syrie[5]. La conclusion de ces travaux, marqués au coin de la rigueur, est bien éloignée des élucubrations de François FILLON qui, dans une émission de Jean-Jacques BOURDIN[6], est allé jusqu’à donner une estimation des partisans de BACHAR en Syrie ; « 25 à 30% », selon lui. Un chiffre étayé par aucune source, bien évidemment. Et de rajouter, dans la même émission, que c’est grâce à cet appui, certes partiel, de la population que le régime de BACHAR « a pu se maintenir » jusqu’à aujourd’hui. Un tel propos, relevant du négationnisme le plus scandaleux, est une insulte à la mémoire des centaines de milliers de civils massacrés par le régime des ASSAD ne perdurant qu’au prix d’effroyables atrocités[7] et d’innommables massacres, constitutifs du crime contre l’humanité. Par ailleurs, aveuglé par ses certitudes, François FILLON oublie de mentionner le rôle de l’Iran et du Hezbollah libanais dans le sauvetage du régime syrien. Et c’est certainement là que se concentre toute l’incohérence de sa réflexion. En effet, pour vaincre le « totalitarisme islamique », ce catholique de conviction prétend s’appuyer sur l’Iran, un régime éminemment intégriste, professant un islamisme chiite radical et pourvoyeur, de surcroit, du Hezbollah libanais, organisation considérée comme terroriste ! Mais quelle est donc cette folie consistant à combattre le « totalitarisme islamique » (sunnite) à l'aide du « totalitarisme islamique » (chiite) ? C'est un peu comme si un médecin, sans diplôme aucun, souhaitant guérir un malade atteint d'un cancer, lui injectait des tumeurs cancéreuses. Concédons que l'on a vu mieux comme thérapie ! Notons, par ailleurs, que les amis de François FILLON, si prompts à jeter feu et flamme sur le Qatar et l’Arabie saoudite, sont étrangement silencieux sur l’Iran des mollahs qui pourtant représente l’autre versant de ce qu’ils nomment le « totalitarisme islamique ». Hégémonique, ce « totalitarisme islamique » chiite incarné par la mollahcratie iranienne affirmait sans ambages ses vues impérialistes (en 2009) : « La Syrie est notre province stratégique[8] » ; mots que l’on doit à Medhi TAEB, un proche de l’ancien président Mahmoud AHMADINEJAB. C’est la raison pour laquelle le régime totalitaire des mollahs d’Iran ne cesse de soutenir, d’armer et de financer des milliers de jihadistes chiites qui se déploient en Syrie, non sans commettre d’effroyables exactions contre les populations civiles sunnites ; comme le viol des femmes syriennes, arme dont le régime de BACHAR a fait une institution[9]. Relevons, là encore, le silence assourdissant de FILLON et de son clan sur ce jihadisme chiite. Fin observateur de la Syrie, Ignace LEVERRIER, ancien diplomate, considère qu’il y au moins une vingtaine de groupes jihadistes d’obédience chiite opérant en Syrie[10]. Voilà donc les futurs alliés de François FILLON, si d’aventure demain ce dernier accédait aux plus hautes fonctions de l’État. Que cela est cocasse ! Combattre le jihadisme en s’alliant avec le jihadisme !

Au-delà de cette boutade, qui hélas n’en est pas une puisque tel est là le projet – inconsistant - de François FILLON, on ne peut que déplorer cette méconnaissance dramatique de l’Orient arabe qui caractérise une partie de la classe politique française. FILLON n’en est qu’une sinistre illustration. Pis encore ! Il a été jusqu’à dire, en septembre 2015, qu’il était nécessaire de soutenir « le régime deBACHAR qui, avec tous les défauts qui sont les siens, est sur le point de tomber». Non, Monsieur FILLON, les abominations perpétrées par le régime de BACHAR ne sont nullement des « défauts » de gouvernance mais des crimes contre l’humanité avec lesquels la morale, la justice, l’humanité même nous commandent de ne pas transiger. Après le « détail » (de l'histoire) de Jean-Marie Le PEN, voici donc le « défaut » (de gouvernance) de François FILLON !

On se souvient tous des propos exécrables de Michèle Alliot Marie, durant la révolte du peuple tunisien cherchant à se libérer du joug du tyran Ben-Ali, dans lesquels elle suggérait d’aider les policiers du régime à mater la contestation populaire. Ces mots, révoltants, en disent long sur le suprême mépris affiché par certains de nos dirigeants de droite pour les aspirations démocratiques des masses arabes. Ceux de FILLON, binaires, réduisant le conflit syrien à la formule « soit BACHAR, soit DAECH », sont de cette nature. Ils disent, en filigrane, que seul le despotisme est capable de réprimer l’inclination au fanatisme des masses arabes. Un mode de gouvernance avec lequel, tout compte fait, les Arabes peuvent s’accommoder. Au reste, c’était la vision de Montesquieu écrivant, dans L’esprit des Lois, « que le gouvernement modéré convient mieux à la religion chrétienne et le gouvernement despotique à la mahométane ».

La vision de Monsieur FILLON de l’Orient arabe, désuète, si elle venait à prendre consistance, rajoutera de la conflictualité au drame que vit cette partie du mode en accentuant la polarisation chiito-sunnite. Enfin, au risque de me répéter, croire que l’on arrivera à bout du « totalitarisme islamique » en soutenant un autre « totalitarisme islamique », c’est poursuivre une chimère aussi inepte que dangereuse ! Ce dont le monde arabe a désespérément besoin, c’est de liberté, de pluralisme politique, seuls capables d’absorber puis de dissoudre dans la confrontation des idées l’extrémisme religieux qui se nourrit du despotisme politique affligeant le monde arabe et enfantant tous les fanatismes, toutes les violences. Mais cela, hélas Monsieur FILLON ne le comprend pas. Un dernier mot ; cette citation de BOSSUET qui incarne le mieux le projet inconséquent du vainqueur de la primaire de droite : « Dieu se rit des hommes qui se plaignent des conséquences alors qu'ils en chérissent les causes. »

  


[1] Malik BEZOUH, CRISE DE LA CONSCIENCE ARABO-MUSULMANE, Fondapol, septembre 2015.

[2]http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2005/11/09/irak-des-bombes-au-phosphore-sur-le-bastion-de-fallouja_708332_3218.html

[3] https://www.amnesty.fr/controle-des-armes/actualites/le-terrible-sort-des-sunnites-en-irak

[4] Professeur de science-politique à l’université américaine de Paris, il est l’auteur du livre remarqué Syrie la révolution orpheline, aux éditions Actes Sud, 2014.

[5] The Free Syrian Army: a decentralized insurgent brand, Center for Middle East Politics, November 2016.

[6] Émission du mercredi 11 janvier 2017. 

[7] Lire l’insoutenable ouvrage de Garance Le Caisne, Opération César, Au cœur de la machine de mort syrienne, Stock, 2015.

[8] Dans Les fondements de la politique iranienne en Syrie, par Daniel Bernard Hourcade, géographe, directeur de recherche émérite au CNRS.

[9]http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2014/03/04/syrie-le-viol-arme-de-destruction-massive_4377603_3218.html

[10]http://syrie.blog.lemonde.fr/2015/04/01/les-djihadistes-chiites-lautre-menace-pour-lavenir-de-la-syrie-et-des-syriens-23/

 

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