"JE VAIS DIRE A TOUT LE MONDE QUE TU ES UN ARABE !"

Ce texte est l'introduction originelle de mon premier livre "France-Islam : Le choc des préjugés" (PLON). D'ailleurs, le titre de ce livre était, au départ, "Je vais dire à tout le monde que tu es une Arabe !' Il a été modifié avant sa parution en septembre 2015. Cette introduction, basée sur une vraie histoire, fait tristement écho à l'affaire "Farid FILLON"...

 

« Je vais dire à tout le monde que tu es un Arabe ! »

 

"Nous sommes en 1992. Mon frère s’exerce au métier de surveillant dans un collège. En cette veille de week-end, comme tout surveillant, il veille au grain. Une nécessité au vu de la situation. En effet, certains élèves, aux attitudes goguenardes, s’agitent plus que de raison. Une situation d’autant plus difficile à gérer que l’équipe chargée de la surveillance est réduite à la portion congrue : mon frère. Et pas question de compter sur l’aide du personnel de la Vie scolaire ; le maintien de l’ordre n’est pas de son ressort. Reste son séide, Laurent, un écolier, un tantinet jocrisse, dont la fidélité ne lui a jamais fait défaut.

Après cet état des lieux promptement établi, l’attention du garant de l’ordre se porte sur un élève particulièrement chahuteur : le petit Frédéric. Un garçonnet sémillant, intelligent et retors à souhait. Bref, un vrai meneur en culotte courte à qui il convient de tenir la bride haute. Soucieux d’éviter une escalade, notre ami intervient en sermonnant le grimaud qui rechigne à rentrer dans le rang. Il le fera malgré tout. Toute forte tête qu’il est, il ne saurait remettre en cause l’autorité d’un chaperon scolaire passé maître dans l’art de canaliser les débordements juvéniles. Son juste dosage de bienveillance et de sévérité a fait merveille et lui a permis, jusqu’à présent, de venir à bout des comportements les plus difficiles. Pourtant, en ce jour, les états de service du sermonneur assermenté ne paraissent guère impressionner des collégiens de plus en plus excités. En témoignent les actes d’indiscipline à déplorer ici et là. Ces incidents bénins mais répétitifs révèlent l’ampleur du danger. À terme, c’est la cour de récréation qui risque d’échapper au contrôle de celui sur lequel toute la quiétude du collège repose. Et si rien n’est tenté pour juguler l’offensive de ces scélérats, c’est une partie importante du contingent scolaire qui risque de basculer dans le camp de la sédition. Pis encore ; des groupes d’élèves, jadis fidèles au pandore, semblent aujourd’hui acquis aux thèses des agitateurs, très bien organisés du reste. Même Laurent, si réservé d’habitude, se prend à badiner. Assurément, il y a péril en la demeure. Pas de quoi pour autant entamer la détermination du valeureux bien décidé à faire pièce aux semeurs de zizanie. À n’en point douter, en un tournemain, les trouble-fête seront interpellés et la rébellion matée. Oui, mais face à de tels sacripants, des intentions ô combien louables sont loin de suffire. Des actes forts s’imposent. Qu’à cela ne tienne.

Afin de mettre en œuvre une politique répressive – car c’est bien de cela dont il s’agit –, le bras séculier de l’autorité scolaire se lance dans une opération de maintien de l’ordre tous azimuts. Des suspects, à défaut de coupables, sont admonestés, d’autres mis à l’index, sans autre forme de procès. Le tout sous un déluge de punitions. Et ce ne sont pas les moyens de dissuasion qui manquent ! Avertissements, heures de colle, menace de mise à pied constituent un stock inépuisable de munitions qui, après les sommations d’usage, sont utilisées sans vergogne par un cerbère exaspéré par tant d’incivilités. Décontenancée par la violence des coups s’abattant sur elle comme une nuée de sauterelles, une fraction importante des effrontés s’interroge. Abasourdis, apeurés, nombre de diablotins issus de ses rangs abdiqueront. Pragmatiques, cauteleux, ils ont compris que la partie était perdue. Toutefois, des poches de résistance, disséminées de part et d’autre de la cour de récréation, attestent de la vigueur de la dissidence. Faisant feu de tout bois, celle-ci tente de rallier à sa cause des élèves restés jusque-là circonspects à l’égard de l’insurrection. Vainement. Craignant que l’ire du sage ne les foudroie, ces élèves, au caractère ondoyant, préféreront se réfugier dans l’expectative. Voilà qui arrange les affaires du préposé à l’ordre qui se garde de tout triomphalisme. Les factieux, dont la détermination est intacte, n’ont pas dit leur dernier mot et comptent bien tirer profit du rapport de force qui leur est favorable. Diantre ! Comment circonscrire ce désordre provoqué par des émeutiers refusant obstinément d’entendre raison ?

À la tête de cette fronde résiduelle, quelques gredins bien connus des services de la surveillance scolaire. Souvent insolents, parfois discourtois, ils s’évertuent à redonner un second souffle à la mutinerie. En pure perte. Son ressort, devenu lâche, a perdu de sa puissance. Conséquence inéluctable : l’insubordination s’essouffle. Les redditions, nombreuses, sont un signe qui ne trompe pas. À l’évidence, le rouleau compresseur de la répression a eu raison des frondeurs dont la plupart est aux abois. La révolte récréative est maintenant exsangue. Il était temps. Il reste cependant un carré d’irréductibles emmené par un jusqu’au-boutiste. Grâce aux renseignements fournis par le dévoué Laurent, le boutefeu est identifié. C’est le petit Frédéric. Le neutraliser marquera la fin d’un chaos qui n’a que trop duré. Et inutile de perdre un temps précieux à le circonvenir ! Avec ce fripon, aux manières si rogues, il faut se comporter en soudard ! Intercepté, le primesautier, à l’humeur agreste, tente de résister en se débattant avec l’énergie du désespoir. Que n’a-t-il pas claquemuré à mille lieues du collège ce querelleur ! regrette le surveillant stupéfié par la fougue de l’impétueux ! Il se serait évité bien des souffrances. Hélas, les règles sociales d’aujourd’hui n’autorisent plus guère que l’on s’abatte sur de tel expédient. Maudit progrès ! Pour éviter de se prendre aux crins, le freluquet est sommé de tendre l’échine à ce maître qu’il ne cesse de défier. Excédé, celui-ci use de l’arme psychologique : si l’aigrefin refuse d’abdiquer, ses parents seront convoqués.

Alors que la partie semble être gagnée, l’écolier lance à la figure de mon frère, dans un ultime baroud d’honneur, des pierres en forme de mots :

« Si tu fais ça, je dirai à tout le monde que tu es un Arabe ! »

Le vigile scolaire, surpris par l’audace de la riposte, est désorienté. Il vacille. Va-t-il s’en remettre ? Oui, car bien que rude, la charge du chenapan ne suffira pas à le déstabiliser. Ses esprits recouverts, il confie le chahuteur au service Vie scolairequi décidera des mesures coercitives à prendre à son encontre. Cette fois, c’en est fait de la contestation.

 

Dix ans plus tard, cette volée de mots jetés à la face de mon frère par le garçonnet me hantait toujours. Résistant à l’usure du temps, résonant avec la même intensité, ces paroles allaient me rappeler inlassablement une réalité terrible. Celle d’un enfant considérant l’arabité comme une tare, une infamie. Persuadé que le pion la dissimulait, il était sur le point de la révéler au grand jour ! Moyen infaillible, devait-il penser, pour calmer les ardeurs répressives du surveillant et lui ôter l’envie de mettre ses menaces à exécution. Bref, un chantage que l’on brandit telle une arme afin d’effrayer un ennemi tétanisé à l’idée que son identité raciale, qu’il tiendrait secret, ne soit un jour dévoilée. Juste ciel ! Comment ce collégien en est arrivé là ? Est-ce son milieu familial qui l’y a conduit ? Ses camarades ? À moins que ce ne soit la société ou les médias charriant chaque jour un flot continu d’informations morbides en provenance du Moyen-Orient ? Et si, en réalité, le problème était en moi ? Que d’interrogations, de mystères  qui ne pouvaient rester lettre morte. Trouver des réponses devenait un leitmotiv, une obsession ! Je décidais donc de partir en quête d’éclaircissements, bien résolu à comprendre pourquoi Frédéric a fait sienne l’idée selon laquelle l’arabité est une maladie infamante, couvrant de honte celui qui en est porteur

Après des années de réflexion, d’étude, de lecture, cette quête allait enfin aboutir ; sous la forme d’un ouvrage qui va nous plonger au cœur d’un univers étrange, familier, lointain et proche à la fois. Celui des préjugés.

Constituant l’ossature d’un système de représentations singulières de l’Arabe en France, nous découvrirons que la masse de ces opinions préconçues va se développer, siècle après siècle, par des dépôts successifs d’idées reçues dans l’imaginaire français. Incapable de se dégager de ces sédiments accumulés durant l’extraordinaire histoire de France, l’image stéréotypée de celui que l’on nommera tour à tour Sarrasin, More, Mahométan, indigène, bougnoule, etc., va se substituer à une réalité que l’on ne cherchera pas ou peu à connaître. Plus inquiétant ; la somme de ces stéréotypes, formant une sorte de témoin, va être transmise, sans discontinuer, à travers les âges.

C’est le périple de ce témoin, un peu particulier, que nous allons conter. Périple qui nous conduira du Moyen Âge aux années François Mitterrand, en passant par la Renaissance, le siècle des Lumières et l’ère des grands empires coloniaux. Des périodes clés correspondant à la formation de nouvelles perceptions de l’altérité arabe.

Commençons ce voyage temporel sans plus tarder. Notre première escale, la plus importante, va nous ramener à l’époque des croisades. Un temps où l’Arabe était assimilé à un être démoniaque et Mahomet au messager du diable. C’est dans ces temps reculés que le témoin primordial, chargé aujourd’hui de clichés hostiles, apparaît. Voici son histoire…"

 

 

Il est bien triste, aujourd'hui, de constater que dans l'entourage de François FILLON, certains considèrent que le surnom "Farid" est diffamant.

De toute évidence, le petit Frédéric n'est pas le seul à penser que l'arabité est une tare, une maladie honteuse...

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