Le blocus du Qatar: les vrais enjeux de la crise

Rupture des relations diplomatiques Fermeture des frontières terrestres, aériennes et maritimes Embargo alimentaire économique et sanitaire Expulsion - Rapatriement des milliers de familles et même… de chameaux Censure d’Al Jazeera en écran noir dans des millions de foyers Menaces et surenchères verbales.

Rupture des relations diplomatiques

Fermeture des frontières terrestres, aériennes et maritimes

Embargo alimentaire économique et sanitaire

Expulsion - Rapatriement des milliers de familles et  même… de chameaux

Censure d’Al Jazeera en écran noir dans des millions de foyers

Menaces et surenchères verbales.

Depuis le 5 juin dernier le blocus imposé au Qatar par l’Arabie Saoudite et ses alliés des Emirats Arabes Unis, du Bahreïn du Yémen et de l’Egypte tourne à la tragi-comédie, au mauvais feuilleton sans intérêt si ses conséquences ne devenaient aussi dramatiques voire dangereuses pour la paix dans le Golf persique. Leurs prétentions sont aussi folles que les exigences formulées pour faire plier le Qatar et le contraindre à appliquer les accords de Ryad de 2013 et 2014. Un document publié récemment par CNN et contesté par Doha semble indiquer que le Qatar s’était engagé à respecter la stabilité politique et les intérêts de ses partenaires du Conseil du Golf, en un mot à rester dans le rang.

Les pays exerçant ce blocus sont allés encore plus loin, mélangeant politique et sport. Les amateurs de sport en Arabie Saoudite, aux Émirats et en Égypte sont privés de la retransmission des chaînes de Beinsports MENA, qui détient les droits des principaux événements sportifs de la région. Les autorités de ces pays ont bloqué toute possibilité de renouvellement d’abonnement de leur propre population, terrorisant même les personnes désirant accéder à ces programmes. Malgré cette situation, le groupe Beinsports a mis en place des alternatives de paiement par carte bleue ainsi que par PayPal. Les différentes initiatives de Beinsports sont avant tout un moyen de garantir à ses plus fidèles téléspectateurs la continuité de ses programmes sportifs.

De fait cette crise a été déclenchée de manière opportune par l’Arabie Saoudite après la visite du Président Américain, nouvel héraut de la lutte contre le terrorisme. La révolution de palais à Riyad et l’intronisation comme prince héritier de Mohamed Ben Salman fils de son père, l’ont sans doute exacerbée, tant est grande l’ambition à l’hégémonie régionale du futur Roi d’Arabie Saoudite.

Nous touchons là le principal enjeu de cette guerre des « dunes ». Derrière les récriminations et exigences formulées par l’Arabie Saoudite, se cache une volonté de mise sous tutelle du riche Émirat gazier dont le rayonnement international gêne son grand voisin saoudien, empêtré dans le conflit au Yémen et les chutes du cours de l’or noir.

Disons le tout net, la prospérité du Qatar, ses riches investissements dans les pays occidentaux, son efficace politique du soft power et la puissante caisse de résonance que représente la chaîne  Qatarie Al Jazeera présente dans  cent trente pays, plaident en faveur de l’aspiration au leadership qui lui est prêtée dans la région. Cela est évidemment insupportable aux Saoudiens qui ont beau jeu d’ostraciser ce petit Émirat coupable de vouloir jouer dans la cour des grands et bouleverser l’équilibre régional.

Suppôt du terrorisme djihadiste. Support de tous les extrémistes islamistes des frères musulmans à DAESH en passant par Al-Qaïda. Allié de l’Iran l’éternel ennemi … Tout est bon pour diaboliser le régime du Cheikh al Thani.

Le Qatar défend  sa stratégie de développement et assume la nécessité d’une diversification de sa diplomatie. En revanche Doha réfute toute accointance avec les organisations terroristes en rappelant sa présence et son implication dans la coalition internationale qui lutte contre l’État Islamique en Irak et en Syrie.

Les Qataris rejettent les exigences de leurs voisins et font remarquer non sans raison que leur modèle ne souffre aucune comparaison avec des régimes enfermés dans le carcan wahhabite qui feraient mieux de balayer devant leurs portes.

Force est de reconnaître que malgré la persistance d’un certain archaïsme de la société qatarie, les contraintes de la Charia et le conservatisme y sont moins importants qu’en Arabie Saoudite ou au Yémen.

Nul ne peut ignorer les 150 exécutions capitales pratiquées en Arabie Saoudite en 2015 et le sort peu enviable réservé aux femmes dans ce pays. On a encore en mémoire la déclaration des autorités Emiraties pour qui la liberté de la presse n’est pas une priorité. Pas étonnant finalement de la part de Monarchies gérontocrates fondées sur une vision rigoriste de l’islam.

Ce qui est troublant c’est l’attitude des dirigeants et de l’opinion publique occidentale bizarrement timorée. Malgré les appels à l’apaisement et les offres de médiation, on parle plus d’allégement, de blocus que de condamnation ferme d’une violation flagrante du droit international.  Les organisations, les belles âmes et grandes voix qui d’ordinaire sont promptes à dénoncer les atteintes aux droits de l’Homme et à la liberté d’expression sont à peine audibles sur les conséquences humanitaires de ce blocus, et la censure injuste qui frappe Al Jazeera.

Certes, quelques soutiens affluent ça et là et Monsieur David HAYE, rapporteur de l’ONU sur la liberté d’expression, n’a de cesse d’interpeller la Communauté Internationale sur les atteintes au pluralisme que représente la fermeture de la chaîne qatarie, porte voix de millions de personnes au Moyen Orient. Cela ressemble tout de même à un prêche dans le désert. La gravité de la situation réclame, à n’en pas douter, des réactions plus vigoureuses et des mobilisations plus fortes de l’opinion publique et des organisations de défense des droits de l’Homme. A cet égard, il faut saluer les manifestations de protestation contre le blocus organisées le samedi 8 juillet, dans plusieurs villes européennes, comme Paris au quartier latin et Genève devant l’Office des Nations Unies. Sans être de grande ampleur, ces rassemblements augurent d’une prise de conscience des vrais enjeux de cette crise et montrent, par la diversité et la détermination des manifestants, l’attachement de la société civile européenne et même mondiale à la défense du droit international et de la liberté d’expression. Cela suffira t- il ?  L’espoir est-il encore permis? Seul l’avenir nous le dira.

 

                                                                                                                                  Daniel AMARA

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