On n'est pas au bout de" Le Pen "!

Suite  aux  inquiétudes  suscitées  par le score de Marine Le Pen  le 22 avril 2012,  voici  l'interview de l'historien Dominique Vidal  par Daniel Mermet , sur France Inter, le 31 août 2011.

 

 L'émission a été rediffusée le 24 avril 2012, avec ce préambule :

 

Record historique pour le FN ? Attention aux chiffres ! Tout le monde l'affirme, avec ses 17.9% du 22 avril Marine Le Pen dépasse son père et ses 16.86% en 2002. Mais on oublie Bruno Megret qui en 2002 faisait 2.34%, soit un total de 19.20% donc on peut dire que Marine le Pen est de 1.3% en dessous de l'extrême droite de 2002 !
N'empêche qu'on n'est pas au bout de Le Pen. Aujourd'hui retour sur un entretien prémonitoire avec Dominique Vidal le 31 aout 2011. Le FN ne peut pas être combattu par l'invective et le rejet. Ce thermomètre qu'est le FN montre le grand corps malade français.

 

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Daniel Mermet , France Inter, le 24 avril 2012:

~ On n'est pas au bout de Le Pen...  Tout le monde est assez stupéfait par les fameux résultats d'avant hier, et de la place qu'occupent désormais le Front National et Marine Le Pen dans la course au second tour, et dans le paysage politique français ;  dans l'émission d' août 2011, on avait été étonné comment Marine Le Pen prenait toutes les idées de la gauche, des idées altermondialistes, et donc c'était notre titre : Marine, altermondialiste ?

On va retrouver cette interview, en se disant qu'il faut être extrêmement prudent, bien vérifier,  recouper toutes les informations qui circulent actuellement, tous ces chiffres qui nous tombent dessus (…) (voir le préambule ci-dessus) notamment sur le vote des ouvriers, des jeunes; tout cela doit être vérifié, tout cela émeut ou au contraire met en colère, voire très en colère;  nous sommes très exaltés par toutes ces questions, c'est normal, c'est bien, mais... gare aux émotions,  gare aux émotions !

 

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 Marine Le Pen :

« Il faut changer ce modèle ultralibéral dont on voit en réalité qu'il est un système de casse économique et de casse sociale

 

 

Dominique Vidal :

~ Ça,  c'est vraiment nouveau;  c'est la reprise de tout le fond de commerce national-socialiste, on oublie que dans national-socialiste il y a aussi socialiste, qui était un discours démagogique à l'égard d'un électorat populaire, ouvrier, qui est parmi les toutes premières victimes de la crise.

 

 

Marine Le Pen :

« IL faut retrouver l'État, en le remettant au service du peuple ; et pour cela, en chasser les coucous, qui en ont fait la courroie de transmission des volontés des multinationales et de l'hyper classe mondiale. A celui qui n'a plus rien, la patrie est son seul bien, disait Jaurès en son temps, lui aussi trahi par la gauche du FMI et des beaux quartiers.»

 

 

Daniel Mermet :

~ Alors, Dominique Vidal,  je vous ai demandé de venir nous voir à Là-bas-si-j'y-suis pour une raison : la raison, c'est Marine Le Pen ;

elle s'est installée dans le paysage politique d'une façon nouvelle, elle a conquis le personnel médiatique, elle a conquis une partie de l'opinion, on l'a vu dans les élections, on le voit régulièrement dans les sondages.

 

Dominique Vidal :

~ Quelques intellectuels médiocrates aussi...

 

Daniel Mermet :

~ Aussi. Et Marine Le Pen semble altermondialiste:  elle est contre la mondialisation, elle est contre les paradis fiscaux, et à bien des égards, elle emprunte aux idées que vous défendez depuis longtemps, collaborateur du Monde Diplomatique que vous fûtes, et que vous êtes toujours en partie, qui sont les idées que nous connaissons, de la gauche critique et altermondialiste, pour caricaturer un peu les choses.

Donc voilà que Marine Le Pen fait son marché en somme chez vous ; très bien ; première chose ;

deuxième chose : en novembre 2009 nous étions en Allemagne et nous avons fait une rencontre avec des jeunes anciens néo-nazis , repentis, et qui nous ont expliqué comment fonctionne ce mouvement ; et, ils nous ont dit, oui, nous étions dans la partie gauche de ce mouvement, dans la partie anti-capitaliste de ce mouvement, dans la partie altermondialiste de ce mouvement ;

nous nous trouvons face à une extrême droite en France qui se dit altermondialiste, et voilà des néo-nazis qui nous disent à quel point ils respectent et ils soutiennent ces idées là ; c'est assez troublant, c'est assez troublant...

alors, pour Marine Le Pen on se rassure en disant:  oh, c'est de la démagogie, populiste, électoraliste, qui n'a pas de fondement, qui est purement opportuniste ;

pour les néo-nazis on se dit:  ah pas chez nous, on se rassure à peu de frais, et donc , je vous ai fait venir pour que vous nous expliquiez un petit peu tout ça...

 

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Rencontre avec un jeune repenti qui milite aujourd'hui dans un mouvement anti néo-nazi :

 

Daniel Mermet :

~ Alors ça consistait à quoi d'intégrer une organisation néo-nazie, quelles étaient les actions, les programmes ?

 

Le jeune allemand :

~ On s 'est particulièrement concentré sur le recrutement de jeunes, celui qui peut prendre de l'influence sur la jeunesse actuelle a effectivement de l'influence sur la politique à venir ;

notre but était également de rendre plus convenable l'idéologie au sein de la société ;

 

Daniel Mermet :

~ Par exemple en faisant quoi et en disant quoi ?

 

Le jeune allemand :

~ En s'éloignant de cette image skinhead, du néo-nazi, le look skinhead, le cliché du skinhead, et du nazi ;

en s'ouvrant à d'autres sujets, tels que l'antimondialisation,  l'anticapitalisme,  en reprenant des idées de la gauche de manière ciblée ;

de reprendre le manque de perspectives que les gens ressentaient dans le cadre de la crise économique actuelle, pas de travail etc, donc on essayait de prendre les gens à cet endroit là ;

le problème social était très thématisé ; on soutenait ça par des actions qui étaient fortement inspirées d'actions plutôt gauchistes : faire des squads par exemple, exiger que des centres pour les jeunes soient créés;

évidemment aussi la présence publique était importante , par exemple sous forme de manifestations, parler dans le milieu politique, en organisant des tables rondes ;

on essayait aussi de perturber d'autres manifestations politiques en y allant et puis en essayant de les empêcher de parler par exemple.

 

Daniel Mermet :

~ De quelle époque tu parles, là ?

 

Le jeune allemand :

~ De 1999 à 2005.

 

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Daniel Mermet :

~ Voilà Dominique Vidal, ce dialogue avec cet ex néo-nazi ;

 il évoque une période 1999-2005 ; vous avez travaillé et écrit des papiers sur ce qui se passe aujourd'hui, en Europe;  je voudrais avoir votre sentiment sur ce que vous venez d'entendre.

 

Dominique Vidal :

~ Je voudrais d'abord vous dire que l'Allemagne est vraiment un cas particulier ; c'est bizarre qu'on parte pour cette conversation de cet exemple parce que, c'est presque un contre-exemple ;  et pas pour rien, évidemment,  parce que l'Allemagne a fait un travail sur elle même; vous me direz, elle ne pouvait pas faire autrement,  après la seconde guerre mondiale,  et c'est un des pays où le travail sur l'histoire a été à ce point fait d'une manière massive  - pas seulement des intellos,  mais aussi de la grande masse de la population-   qu'il n'y a pas d'extrême droite en Allemagne ; c'est à dire politiquement, électoralement, l'extrême droite est complètement marginale ;

les républikaners font moins de 1% ; et certains disent que si ils ne sont pas interdits, c'est parce qu'il y a plus d'agents de services de sécurité que de membres réels ;

donc si vous voulez, l'Allemagne,  c'est plutôt typique d'une de ces trois familles de l'extrême droite européenne, qui est la vieille famille nostalgique du néo-nazisme,  du néo-fascisme,  mais qui est complètement marginale,  qui ne joue plus de rôle,  sinon je dirais un peu spectaculaire, un peu presque folklorique ;

 alors que les deux autres familles, elles, sont des familles en plein développement;

d'abord pour commencer,  parce qui est le plus curieux, celle que j'appelle la famille des OVNIS, parce qu'on ne sait pas très bien d'où ils arrivent ;

c'est le Parti de la Liberté néerlandais, le fameux PVV,  qui est issu de la Liste de Pim Fortuyn,  et qui a fait un succès incroyable aux Pays- Bas, pays de la tolérance;  et puis c'est, je ne veux pas rentrer dans le détail, mais c'est plusieurs partis d'extrême droite du nord de l 'Europe ;

donc là,  on a affaire à des partis dont on ne sait pas très bien d'où ils viennent, mais qui ont un succès fou ; certains viennent de vieux partis agrariens, de vieux partis conservateurs, dont ils ont pris les rennes et qu'ils ont transformé.

Et puis on a une troisième famille,  qui est la plus intéressante,  et en tout cas la plus importante,  et certainement pour nous en France la plus significative;  c'est la famille de ceux qui ont cherché à muter,  pour essayer de rompre le cordon sanitaire que les forces démocratiques avaient réussi à organiser autour d'elle, et accéder au pouvoir ;  accéder au pouvoir  en alliance avec tout ou partie de la droite dite républicaine ;  et ça c'est,  d'un côté Haider,  feu Haider en Autriche,  avec le Parti de la Liberté le FPÖ,  qui est quand même monté à plus de 20% des voix,  sans renier lui ses convictions, très proches du troisième Reich,  dont il vantait les louanges ;

c'est de l'autre côté quelqu'un qui était au bout de la mutation, on peut même se demander si on peut encore qualifier l'Alliance Nationale d'extrême droite le parti de Gianfranco Fini en Italie,  qui est complètement intégré à la droite républicaine italienne,  qui est un allié concurrent de Berlusconi;

et puis vous avez un peu Marine Le Pen entre les deux, qui voudrait bien muter, on le voit avec son discours,  mais qui voudrait muter sans renoncer à un certain nombre de thèmes traditionnels du FN ;

elle voudrait faire comme Haider, mais réussir comme Fini ;  il y a une petite contradiction...

Qu'est-ce qui unit ces forces là,  je parle des OVNIS et des grandes forces,  je mets de côté le jeune berlinois;  ce qui les unit, c'est un cocktail de discours qui est un cocktail mortifère, qui explique le succès de tout ça,  y compris celui de Marine Le Pen ;

mais je crois qu'il faut l'inscrire dans un contexte européen ;

cocktail de trois discours;  premièrement, un discours nationaliste,  anti européen,  anti Fédération européenne,  antimondialisation, qui présente la solution à tout comme le repliement de la Nation, sur l'État Nation,  dans sa pureté de la race- c'est pas dit comme ça chez nous, mais c'est dit comme ça ailleurs-  et on a un peu la perpétuation de ce discours nationaliste qu'on a bien connu dans toute l'histoire du 19 et du 20ème  siècles , en Europe ;

 

deuxième discours, lié au précédent, c'est la xénophobie , voire le racisme,  avec cette particularité,  qui n'est pas propre au FN,  qu'on retrouve ailleurs en Europe,  qu'on est passé progressivement de l'antisémitisme qui était le fond de commerce de cette extrême droite dans les années 60 à 90, disons, à l'islamophobie ;

ça ne veut pas dire qu'il n'y ait  pas encore ici ou là ds pointes d'antisémitisme,  mais visiblement tout ces dirigeants d'extrême droite ont compris que leur intérêt était plutôt de développer la haine de l'arabe, et plus généralement du musulman.

 

Évidemment que le 11 septembre est passé par là, et que toute la rhétorique bushienne  et néo-conservatrice sur " l'ennemi c'est l'islam, le choc des civilisations",  a fait que l'Islam a remplacé le communisme, comme ennemi public N°1 ;

tout ça a joué un rôle ;  mais c'est aussi la concurrence dans la crise, " les arabes nous prennent notre pain",  "nous prennent nos emplois, voire nous prennent nos femmes"- on se souvient d'Oriana Fallaci,  le pauvre,  écrivant que " les femmes de bon goût ne devraient pas pouvoir penser à avoir des relations avec des arabes" !  Il faut se souvenir de ça,  approuvé par notre ami  Finkielkraut  à l'époque, (et rencontrant un très très grand succès d'édition) oui, ça c'est le deuxième élément du cocktail.

Et puis le troisième, c'est celui dont nous parle notre jeune allemand,(...) ça, c'est vraiment nouveau,  c'est la reprise de tout le fond de commerce national-socialiste,   qui était un discours démagogique,  aujourd'hui on vous dirait populiste,  mais comme vous le savez au Monde Diplomatique on n' aime pas beaucoup ce terme, ( et je partage cette réticence à l'égard du terme),  je dirais simplement de promesses démagogiques à l'égard d'un électorat populaire,  ouvrier,  qui est parmi les toutes premières victimes,  avec les immigrés, de la crise.

Donc ça, ce cocktail de ces trois éléments, c'est tout à fait redoutable ;

et ce qu'exprimait votre interlocuteur berlinois, c'est, un petit bout de ça, qui est la prétention à voir dans la tradition nationale-socialiste revisitée, évidemment de manière moderne avec des cultures ouvertes comme il dit, en fait ce qu'a été je dirais un des piliers de la montée du fascisme mussolinien et du nazisme hitlérien en Italie et en Allemagne dans l'entre deux guerres.

 

 

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France 2,  3 mai 2011 :

-Vive la France aux français

-Tu dégages ! Tu fais de la provocation devant les journalistes, tu n'es pas là pour servir a soupe à la presse de gauche!

C 'était en 2006,  devant les caméras, Karl Lang,  un des dirigeants du FN,  demande à des crânes rasés de quitter le défilé du 1er mai ; cette année pour que la manifestation soit une réussite,  Marine Le Pen a donné des instructions très claires à ses secrétaires départementaux : elle a prévenu que tout ce qui ressemble de près ou de loin à un skinhead sera exclu manu militari.

Enfin, il y a l 'éviction des militants du FN,  pris en photo en train de faire le salut nazi ;

Alexandre Gabriac,  conseiller régional,  a été exclu par Marine Le Pen ;

la presse d'extrême droite dénonce une purge :

«  Elle est profondément dans son fond anti-fasciste, heu... foncièrement bien pensante, foncièrement de gauche, oui je pense. Et donc je pense qu'elle a vraiment un rejet presque viscéral de tout ce qui est de droite ou de droite radicale. »

 

Et pourtant si Marine Le Pen a relooké l'héritage politique de son père,  elle n'a pas abandonné pour autant la préférence nationale,  thème majeur ; le FN semble en plus à l'abri d'une scission.

 

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Daniel Mermet :

~ Je voudrais quand même utiliser mieux vos qualités d'historien,  parce que ce lien entre l'extrême droite et l'anti-capitalisme,  qui se manifeste et qui s'exprime chez Marine Le Pen,  que vous dites ne pas relever seulement de la simple démagogie,  a une sorte de tradition dans l'histoire ;  il serait bien qu'on comprenne que pour nous, évidemment , l'extrême droite égale le capitalisme puisqu'on est contre l'extrême droite … et contre le capitalisme (rires) ; on met ces deux adversités ensemble ;

je crois qu'on se trompe assez ; il est arrivé souvent dans l'histoire que l'extrême droite s'allie avec le camp anti-capitaliste, ou emprunte ses idées, ou assume ses idées.

 

Dominique Vidal :

~ Je dirais non pas : ni s'allie, ni reprenne ses idées,  non,  je dirais que l'extrême droite et notamment le national-socialisme,  pour parler des années trente,  ont  su  récupérer  à  leur  profit  la  colère  populaire,  que  la  gauche  n'arrivait  pas  à  incarner,   du fait de sa division,  dans laquelle les communistes allemands portent une responsabilité importante, mais aussi la sociale démocratie allemande, on l'oublie, ( ce ne sont quand même pas les communistes allemands qui ont assassiner Rosa Luxembourg ni Karl Liebknecht),  c'est un gouvernement dont le ministre de l'intérieur était un social-démocrate;  disons, si on réfléchit sur les responsabilités à l'époque,  elles sont moins partagées,  entre communistes et sociaux-démocrates;  mais le fait est,  que la gauche n'était pas capable dans la crise, incomparable avec celle que nous vivons, qui était celle de l'Allemagne de l'époque, d'offrir une alternative à des millions, des millions de chômeurs ;

ce qui me fascine, j'ai sous les yeux deux graphiques ; un graphique qui est l'irrésistible ascension du parti national-socialiste d'Allemagne et un autre graphique de l'évolution du chômage ; ils sont quasiment parallèles ; ces deux graphiques sont parallèles ;

mais dès qu'on fait les comparaisons historiques, on risque gros.

 

 

Daniel Mermet:

~ Comparaison n'est pas raison.

 

Dominique Vidal :

~Comparaison n'est pas raison,  c'est une belle formule,  mais plus précisément,  nous ne sommes ni dans la même période,  ni dans les mêmes pays;  il faut tout de suite dire attention,  avec trois poins d'exclamation ;  la France est un vieil état-nation,  avec des traditions démocratiques enracinées depuis la révolution française,  même avant ( les Lumières),  alors que l'Allemagne est un état-nation récent,  qui n'avait pas d'expérience démocratique avant la République de Weimar,  juste après l'écrasement de la révolution spartakiste en 1919 ; deuxièmement la crise,  même si elle prend des proportions graves aujourd'hui,  n'est pas comparable avec ce qu'était la crise en Allemagne qui a fait tomber dans la misère des millions d'Allemands , et pas seulement des couches populaires, mais des classes moyennes en masse ;

et d'ailleurs, je le dis tout de suite, dans l'électorat d'Hitler, qui passe pour mémoire de 2,4 % en 1924  à  37 %  et plus en 1932,  les gros bataillons viennent des classes moyennes ;  ils ne viennent pas de l'électorat socialiste ou communiste ;

donc, c'est pour dire qu'il faut bien faire attention quand on analyse ;

je reviens à ma comparaison ; troisième élément,  évidemment important,  la stratégie qui était celle des extrêmes droites avant guerre, et celle des extrêmes droites aujourd'hui, n'a pas de point de comparaison ;

les extrêmes droites avant guerre veulent prendre le pouvoir pour elles ;  et si ça passe par des élections et par des alliances, ça passe aussi par l'exercice d'une terreur de masse ;  on ne peut pas comparer ce qui se passe en Europe aujourd'hui  avec ça;  le but d'une Marine Le Pen, ou d'un Fini,  ou même d'un Haider,  sans parler des OVNIS,  c'est simplement de faire progresser leurs idées le plus loin possible,  de telle manière qu'à un moment donné,  une partie de la droite soit amenée à faire alliance avec ces extrêmes droites,  et à les intégrer  au  pouvoir; mais je crois qu'il ne faut pas donner l'impression, si on veut comparer, qu'il y aurait point à point,  des ressemblances entre Marine  Le Pen , Mussolini ou Hitler ;  ce serait stupide,  absurde,  et en plus dangereux ,  parce que ce serait complètement démobilisateur,  on aurait l'impression d'une espèce de fatalité qui nous...non;  mais ce qui est frappant quand même,  et ça je veux y insister,  parce que sinon on tient  seulement un  bout de la chaîne:   il y a l'autre bout aussi, qui est la coïncidence de ce cocktail ;  ce cocktail que j'ai décrit, nationalisme exacerbé,  xénophobie,  racisme,  en l'occurrence chez nous islamophobie,  et populisme au sens de la démagogie ouvriériste ;  ça, ça se trouve aussi bien dans le national-socialisme, ou dans le fascisme mussolinien , que dans les extrêmes droites d'aujourd'hui ,y compris Marine Le Pen.

 

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Marine Le Pen,  BFMTV,  26 janvier 2011:

«  IL faut retrouver l'État, en le remettant au service du peuple, et pour cela , en chasser les coucous,(...) car l'État est devenu l'instrument du renoncement devant l'argent. Face à la volonté toujours plus insistante des marchés financiers, des milliardaires qui détricotent notre industrie, et jettent des millions d'hommes et de femmes de notre pays, dans le chômage, la précarité, et la misère ; à l'heure où la crise et la mondialisation font rage, quand tout s'effondre, il y a encore l'État. A celui qui n'a plus rien, la Patrie est son seul bien disait Jaurès en son temps, lui qui fut aussi trahi par la gauche du FMI et des beaux quartiers

 

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Daniel Mermet :

~  Il y a de quoi quand même être troublé;  on se souvient comment Nicolas Sarkozy a utilisé l'image de Guy Moquet,  citant Jaurès,  à l'envi; aujourd'hui,  Marine Le Pen elle aussi fait son marché chez Jean Jaurès,  cite Jean-Pierre Chevènement,  cite Emmanuel Todd,  et elle a, semble-t-il,  quand même un certain nombre de conseillers , d'intellectuels ou de journalistes,  qui sont des gens disons... des républicains, des souverainistes, voire même carrément des gens de gauche ; ce qui est troublant là-dedans, c'est par répercussion, le discrédit que ça apporte sur les idées de gauche, ou les idées égalitaires, l'horizon socialiste.

 

 

Dominique Vidal :

~ Il y a quelque chose qui est fascinant;  vous parliez de Jaurès,  cela me fait me souvenir d'une phrase très importante du discours de Le Pen, Jean-Marie,  le 1er mai 2011,  lors de la fameuse fête annuelle de Jeanne d'Arc ; parce que il y a une fascination pour Marine Le Pen que personnellement j'ai du mal à expliquer ;  dans la classe médiatique,  même dans la classe politique,  on a l'impression qu'il y a là une espèce de génie de la politique;  excusez moi,  il faut rendre à César ce qui est à César:  le tournant dont nous parlons en ce moment, c'est Jean MarieLe Pen qui l'a pris : je cite, c'est donc le mai 2011, devant les troupes du FN :

«  Marine, dit son père, me disait l'autre jour à propos de ce discours du 1er mai: Jaurès, et pas Thorez. »

Et Le Pen ajoutait :

«Et pourquoi pas ? Avant que le parti communiste français et les syndicats n'eussent trahi les ouvriers, en acceptant la mondialisation et l'Europe, et en devenant immigrationnistes,  Georges Marchais ne réclamait-il pas son arrêt immédiat,  et ne défendait-il pas le produisant français ? Il avait raison, comme nous avions raison

Et Le Pen ajoutait :

«  Pourquoi ne pas le dire, cette gauche là, qui vit encore, celle de la défense des opprimés , des exploités , des petits patrons, des petits fonctionnaires, des petits paysans, est certainement plus éloignée de la gauche américaine, des Strauss-Kahn et des Aubry, que nous ; elle est plus proche de nous, que cette droite de l'argent roi, des Rollex et des chanteuses, celle qui finance les banques, qui verse des milliards de bonus à ses traders, pendant qu'un de nos paysans se suicide chaque jour. »

Donc c'est une pensée collective ; 

ce n'est pas Marine Le Pen qui l' a sorti de son chapeau ou de son expérience dans le Nord-Pas-de-Calais, c'est une stratégie qui a été mise en œuvre consciemment par son père, et qu'elle poursuit avec l'avantage de la jeunesse, d'une tradition débarrassée des petites phrases, et des relents puants de papa ; tout ça est oublié avec elle, et à mon avis le but est triple :

premier but, draguer l'électorat ouvrier, on va y revenir, parce qu'elle réussit à le faire;

deuxième but, redonner, ou donner, plus de respectabilité au FN ; en faire un parti comme les autres ; l'idée que le FN est un parti comme les autres est devenue une idée majoritaire, alors qu'elle était minoritaire ;

et troisièmement, faire avancer l'idée de l'alliance possible, voire, probable, entre, une partie de la droite, républicaine, l' UMP en l'occurrence, et le FN ;  alliance locale, d'abord,  régionale et puis éventuellement nationale ;  et là encore, une partie de l'électorat UMP est sensible à cette éventualité, même si, ils résistent quand même ;

mais ce qui est le plus frappant, et le plus intéressant, c'est que Marine a réussi là où son père n'avait qu'à moitié réussi ; c'est à dire, draguer une partie de l'électorat ouvrier.

 

 

Daniel Mermet :

~ A moitié réussi, cela dit;  en 2002,  lorsque le FN et le Pen se retrouvent au deuxième tour,  il déclare que le Front National est devenu le premier parti ouvrier de France .

 

 

Dominique Vidal :

~ Oui mais remontons un petit peu en arrière :

il y a un très beau travail qui a été fait par plusieurs chercheurs, mais un en particulier qui mérite d'être cité, qui s'appelle Florent Gougou, sur l'évolution de l'électorat ouvrier pendant toute la Vème République ;

ce chercheur montre, qu'il y a la génération héroïque, celle du Front Populaire,  de la Résistance, de la Libération,  qui est une génération ouvrière, entièrement à gauche, ou quasiment ;

ensuite vous avez la génération ouvrière de la modernisation ; qui commence à donner des signes de désarroi, qui reste encadrée par le Parti Communiste , par la CGT,  par la gauche traditionnelle ;

et maintenant vous avez la génération ouvrière de la crise ;  et là, ce n'est pas seulement Marine Le Pen ou son père ou que sais-je, c'est la sociologie du travail qui a changé ;  le fait qu'on soit passé des grandes entreprises,  collectives,  où la classe ouvrière est organisée, consciente d'elle même,  à un travail de plus en plus individualisé,  où les gens sont isolés,  le télé travail étant la forme ultime de cette parcellisation ;  tout ça évidemment a créé les bases même de l'effondrement du parti communiste et du Parti Socialiste comme parti ouvrier qu'était la SFIO,  indépendamment des erreurs des directions de ces partis, de leurs erreurs politiques, de leurs erreurs tactiques, etc ; ce qui se passe à partir de 73,  est absolument incroyable ;  jusqu'en 1973,  70 % , vous entendez bien,  70 % des ouvriers votent à gauche ; le fameux 21 avril 2002,   43 % des ouvriers votent à gauche ;

il y a une déconnexion entre vote ouvrier et vote de gauche, vote communiste, vote socialiste, vote d'extrême gauche ;

et en plus, ce fameux 21 avril,  le décalage qui avant était en faveur de la gauche,  dans l'électorat ouvrier,  devient un décalage favorable à Jean Marie Le Pen,  qui fait 24 % du vote ouvrier ;  ce qui est déjà pour le FN un grand succès ;  et un succès très préoccupant ;  mais alors quand on regarde,  je les prends avec des pincettes parce que ces sondages datent du printemps 2011,  et que au printemps 2011,  il y avait une espèce d'engouement autour de Marine Le Pen;  on la donnait autour de 23, 24, 25 % des intentions de vote,  donc ce que je vais dire mérite d'être nuancé;

mais dans un sondage qui date d'avril 2011,  Marine Le Pen nous est donnée comme faisant 36 % de l 'électorat ouvrier ;  et le premier qui arrive derrière, il était encore candidat à l'époque,  il s 'était tenu bien ou du moins on le croyait,  je parle de DSK, il faisait 17 % de l'électorat ouvrier,  suivi par Nicolas Sarkozy 15 %,  les autres candidats socialistes,   Aubry, Royal, Hollande,  étant entre 15,  16 % ;

donc il ne restait à la gauche de la gauche si j'y inclus le Front De Gauche de Mélenchon et le NPA,  que quelques % ;  voyez quel renversement historique, dans une période qui n'est pas si longue que ça, qui est celle de la Vème République .

 

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Daniel Mermet , le 24 avril 2012:

~ Je rappelle que cet entretien avec Dominique Vidal date du 31 août 2011;  on voit que pour beaucoup,  on apprend beaucoup de choses sur le fond,  mais concernant précisément aujourd'hui le vote du dimanche 22 avril,   les indications ont été données selon les sondages sur 3152 personnes inscrites sur les listes électorales publiés dans le journal Le Monde du 23/04/12,  on voit que concernant le profil ds électeurs classés par profession et catégories socio-professionnelles concernant ce point des ouvriers votant pour le FN , ils sont 29 % à voter pour le FN,  mais ils sont 28 % à voter pour le PS,  et 12 %  pour le FDG ;

donc au total FDG + PS , ça fait 40 % d'ouvriers qui votent à gauche,  29 pour le FN, 18 pour l'UMP,  8 pour Bayrou;  

on voit donc que les choses changent ; il faut être encore une fois extrêmement précis sur ces notions, sur ces chiffres ; essayons de faire extrêmement attention à nos sources, et aux mots que nous employons ; par exemple très près des ouvriers,  il y a les employés ; ce n'est pas tout à fait la même catégorie socio-professionnelle;  mais, qui se définit :  bonjour, je suis un ouvrier ?

Ce n'est pas toujours aussi simple que ça pouvait l'être dans les années d'avant guerre,  même d'après guerre,   où il y avait une fierté de s'afficher comme ouvrier;  mais ça n'était pas toujours le cas ;  j'ai connu dans mon enfance des gens que ça gênait de dire qu'ils étaient ouvriers et qui disaient  je suis un employé ;  ces catégories socio-professionnelles sont des notions peut être indispensable mais éminemment floues ;

on retrouve Dominique Vidal autour de cet entretien qui partait de l'idée que Marine Le Pen emprunte et détrousse les concepts de gauche.

 

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 DominiqueVidal :

~ On parle aujourd'hui,  dans une journée on nous a annoncé ce matin qu'un français sur sept vivait en dessous du seuil de pauvreté,  que le nombre de chômeurs était en train de repartir vers les trois millions ;  il faut bien mesurer ce que tout ça veut dire ;  il y a 5000 enseignants de moins  alors qu'il y a 20 000 élèves de plus ;  que dans la santé,  les hopitaux , bref,  il faut bien mesurer dans quelle merde vivent les gens ;

 

Daniel Mermet:

~Il y a une vieille idée reçue, une illusion, qui est que ces désarrois populaires, ces souffrances populaires , gonflent la gauche ;  que quand on est perdu, quand on est un ouvrier,  quand on est un dominé ,  qu'on aille vers la gauche ;  ce n'est pas toujours le cas ;  l'histoire montre que parfois, et même assez souvent, ça a été l'inverse.

 

 

Dominique Vidal :

~ Je crains même que effectivement, ce ne soit l'inverse ;   c'est à dire que la misère n'est pas bonne conseillère ;  comme disait l'autre, le racisme, le fascisme ,  c'est une colère qui se trompe d'ennemi ;  et qui se trompe de solutions ; 

je cite cette très jolie phrase de Pierre Mauroy,  socialiste,  mitterrandiste,  qui a été Premier  Ministre,  à qui on doit tout de même quelques mois d'espoir,  même si ça n'a pas duré ;  un mois avant le 21 avril 2002,  dans une réunion du staff du candidat Lionel Jospin,  Mauroy dit à Lionel :

«Nous devons parler plus fort aux travailleurs, Lionel, il faut que tu adresses un message à la France qui travaille.»

et Pierre Mauroy ajoute :

«Le mot ouvrier n'est pas un gros mot tu sais.»

On est presque dans la caricature ;   on a d'un côté un PC,  qui pour des raisons historiques,  c'est embarrassé d'un modèle qui l'a rendu incapable d'offrir une perspective , enthousiasmante, durablement, pour, pas seulement les couches populaires, mais aussi les intellectuels, enfin, la société française ;  on a un PS qui a trahi tous les espoirs qui avait été mis en lui notamment en 1981 ;  au fond le travail de Marine Le Pen est assez simple,  si je peux le résumer,  il s 'agit d'opérer le rassemblement des cocus ;   les cocus de Nicolas Sarkozy , qui viennent eux de droite,  c'est les deux tiers des nouveaux électeurs du FN;   et les cocus de Mitterrand et de Jospin,  qui ne viennent pas directement, mais qui sont passés par l'abstention pour beaucoup d'entre eux,  et qui forment en gros,  un tiers des nouveaux électeurs du FN ;  le rassemblement des cocus,  grâce à ce cocktail des  trois discours,  c'est ce à quoi MLP s'est attelée;  et il est particulièrement inquiétant de voir que le débat politique continue à s'enliser dans des questions qui n'intéressent absolument pas la réalité de l'immense masse de nos compatriotes,  au lieu de traiter des questions qui les concernent ; 

et c'est là la difficulté : c'est que le discours de MLP, qu'il porte sur le nationalisme, et les dégâts de la mondialisation ou de la politique de l'Union Européenne,  qu'ils portent sur la xénophobie et la concurrence sociale réelle,  telle que les gens la vivent,  ou qu'ils portent sur ce discours presque socialo-communiste,  si j'ose dire,  ils s'enracinent pour les gens dans des réalités vécues,  et faute d'autres réponses,  ils vont chercher ailleurs  - vous vous souvenez de ce que disait Le Pen-   on a tout essayer, sauf le Front National ;

tout ça, ça travaille.

 

* * *

 

 

 

Marine Le Pen,  22 avril 2012:

«  Ce premier tour n'est pas une fin en soi, mais le commencement d'un vaste rassemblement des patriotes, de droite, comme de gauche ; les amoureux de la France, et des défenseurs de son identité, les amoureux de l'exception française ;

chers amis, français,  rien ne sera plus jamais comme avant, car, face à tout le système coalisé, à coup de mensonges, et de faux sondages, nous tous, ensemble, avons fait exploser le monopole des deux partis de la banque, de la finance, des multinationales, du renoncement, et de l'abandon. Nous avons porté plus haut que jamais, les idées nationales ; mais il ne s'agit là que d'un début ; maintenant, face à un président sortant à la tête d'un parti considérablement affaibli, nous sommes désormais la seule, et véritable opposition à la gauche ultralibérale, laxiste et libertaire !


* * *

 

 

 

Daniel Mermet :

~ Alors, en étant très prudent toujours avec les comparaisons, la politique économique du FN a été quand même très souvent de l'ultralibéralisme déchaîné,  si on lit les programmes et les projets du FN;  a été, je dis bien ;

aujourd'hui, si on écoute Marine Le Pen, elle est devenue semble-t-il altermondialiste, contre les paradis fiscaux ; elle va soutenir, sans doute comme d'autres d'ailleurs la taxe Tobin chère au Monde Diplomatique ; c'est quand même encombrant !

 

 

Dominique Vidal :

~ Je crois, pour être bien précis,  qu'il y a ça,  et le reste;   je crois que Marine Le Pen et  les  dirigeants du  Front Nationa  savent que le gros de leur base ,  ce  n'est  pas  la  classe  ouvrière,  ou ce qu'il en reste ,  au sens où ceux qui ont conscience d'en faire partie ;   en soi, des ouvriers,   il y en a toujours beaucoup en France,   mais il y en a très peu qui ont conscience de faire partie d'un ensemble qui s'appelle classe ouvrière,  ou qui s'appellerait classe ouvrière ;   donc il n'y a pas de doute que dans le programme du FN et dans sa politique,  l'attention portée  aux  artisans,  aux  commerçants,  aux  petits  patrons,  aux  classes  moyennes,  aux  cadres  etc,  est  une  attention  maintenue  et développée ; 

ce qui est nouveau, c'est effectivement le  camouflage  dans  les  promesses  démagogiques  à  l'égard  des  catégories  populaires,  qui était beaucoup moins présent avant ;  et c'est un camouflage qui a pour but je le répète, à  la  fois  de  draguer  cet  électorat,  comme force d'appoint ;  ça ne va pas être l'électorat décisif ;

mais c'est une force d'appoint indispensable, pour la stratégie qui est celle de MLP ,  et d'autre part pour la légitimation du FN,  comme un parti respectable,  comme un parti comme les autres,  qui a donc droit d'aller au pouvoir,  en alliance avec d'autres etc...

C'est donc un discours complexe, il ne faut pas le simplifier ; c'est pour ça par exemple que quand on interroge Marine Le Pen sur la question des retraites, elle est bien ennuyée ;

parce qu'elle ne veut pas désavouer les positions qui ont été celles du FN,  et elle ne veut pas non plus les répéter,  donc en général elle fait comme d'autres dirigeants politiques que je ne citerai pas, autrefois, et qui disaient votre question est excellente, passons à la suivante ;

c'est un peu une des difficultés du discours du FN, c'est qu'il doit tenir beaucoup de fronts à la fois ;

je crois que la stratégie qu'elle met en œuvre, c' est qu' elle n'est  pas dans la conquête du pouvoir, du grand soir, avec les forces de je ne sais quels SA, SS et autres, elle est dans ce que Gramsci appelait la conquête de l'hégémonie dans la société civile.

Convaincre la société française, le plus largement possible, qu'effectivement la mondialisation c'est pas bon, qu'effectivement l'UE , il faut sinon sans retirer, parce que ça , ça ne  marche pas, mais en tout cas ,sortir de l'euro ;

qu'effectivement il faut réserver l'emploi aux français de souche, les prestations sociales réservées aux citoyens,etc,etc...

quand on fait la liste de ce qu'est le programme de Marine Le Pen, ce sont les idées qu'elle essaie de faire passer dans la classe ouvrière, et bien plus largement dans la société française ;  en moins d'un an elle a réussi à faire avancer ce que Gramsci appelait des positions dans la société civile, ces fameuses casemates qu'il ne faut pas investir violemment , mais investir progressivement,  et on aurait tort de sous-estimer le danger ;  encore une fois, on n'est pas dans les années 20,  on n'est pas dans les années 30,  mais quand même ; l'ampleur de la crise, et on n'est pas au bout de nos peines, c 'est un élément qu'il faut prendre en compte ;

deuxièmement, la vague islamophobe, avec les alliés qu'elle a su trouver dans une partie de la gauche, voire de l'extrême gauche, c'est un deuxième point qui est en route ;

et troisièmement, l'état d'errance, de liquéfaction, de destruction des appareils traditionnels de la gauche et même de l'extrême gauche, tout cela, c'est quand même des éléments qui sans amener au catastrophisme, on n'est pas en 1933, ni en décembre 32, il faut être attentif à tout cela, ne pas sous-estimer le danger.

 

 

Daniel Mermet :

~ C'est à dire qu'on ne peut pas se contenter face à cette remontée du FN sous cette forme là,  celle que Marine Le Pen lui adonné, on ne peut pas se contenter comme on l'a fait avec son père, de diaboliser, de rejeter, de se pincer le nez, face à une horreur comme on l'a beaucoup fait au cours de toute ces années ?

 

 

Dominique Vidal :

~ C'est contre-productif :  c'est pire que inutile,  c'est nuisible ;  ça n'est pas sur ce terrain là qu'on fera reculer le FN et ses idées ;  on ne peut faire reculer le FN et ses idées qu'en apportant des réponses à la fois radicales, sérieuses, convaincantes, aux questions que les gens se posent dans la crise ;

ce qui me frappe, dans toutes les conférences que je fais, il y a un moment où je m'arrête, et je dis aux gens:  attendez, on oublie le Proche Orient, la Palestine, Israël,  tout ça : nos logiciels ne sont plus au point ; l'histoire va plus vite que nos grilles de lecture ; donc il faut absolument prendre le temps de faire ce que les jeunes appellent  reset,  on remet le logiciel à plat,  et on l'adapte à la réalité d'aujourd'hui ; quand on met bout à bout les intifadas arabes,  les indignés, la poussée des émergents,  la nature de la crise mondiale,  le recul de l'hégémonie américaine,  volontairement je mets tout ça dans un grand sac et je secoue,  on est obligé de penser et de remettre à jour l'ensemble de nos grilles de lecture ; sinon, on ne répondra pas aux questions posées, et si nous, c'est à dire le mouvement démocratique dans son ensemble, ne le faisons pas,  d'autres y répondront , et ces autres là,  quand même l'histoire montre qu'on ne saurait trop sous-estimer leur danger.

 

 

Dominique Vidal est l'auteur avec Alain Gresh de   Les 100 clés du Proche-Orient

et avec Michel Warschawski de  Un autre Israël est possible - vingt porteurs d'alternatives

là-bas.org

 

Voir aussi l'argumentaire du PCF, à télécharger ici

Marine Le Pen et le FN : argumentaire

"Marine Le Pen, une extrême-droite bien réelle

 

L'opération est menée depuis plusieurs années, sortir le FN de son isolement en lui donnant un visage plus acceptable pour un maximum d'électeurs. Si sur l'image le passage du père à la fille favorise totalement cette évolution, sur le plan des idées l'enrobage de circonstance ne modifie pas le fond. Pourtant, Marine Le Pen ne ménage pas ses efforts, avec la multiplication des références à la liberté (80 fois dans le discours du 1er mai), au peuple (50 fois dans celui du 19 novembre), la tournure sociale de ses discours, sans parler sur le constat de la crise. Une reprise pure et simple d'analyse et de propositions que nous pouvons faire ! Mais cette tentation de coller à des thématiques sociales ne doit pas faire illusion, le fond de commerce et les motivations profondes du FN restent les mêmes, ce sont celles de l'extrême droite.

 

Le FN dans sa version Marine, joue toujours sur les mêmes ressorts, la peur, la stigmatisation de l'autre, de l’étranger, pour capter un électorat bousculé par la crise. Un électorat qui a peur du déclassement social, de la précarisation et qui veut trouver un responsable à cela.

 

Jouant sur toutes les ambiguïtés, Marine Le Pen n'hésite pas, dans ses interventions, à dénoncer les spéculateurs et les marchés financiers. Mais elle se garde bien, dans son programme, de s'attaquer à ces derniers. Bien au contraire, en portant la division entre les opprimés, en dénonçant les syndicats, Marine Le Pen fait le jeu d'un patronat qui n'a de cesse de vouloir rogner sur les droits des salariés.

 

Cet argumentaire met en évidence la filiation historique du Front national (fiche 1) qui se retrouve dans ses thèmes de prédilection et qui structure son électorat (fiche 2). Il y l'immigration (fiche 3), le combat contre les syndicats ouvriers (fiche 4), son positionnement économique libéral (fiche 5), sa conception de la place de la femme dans la société (fiche 6) ou bien encore la sécurité (fiche 7). Sur l'ensemble des thématiques qu'elle peut aborder dans la présentation de son programme, Marine Le Pen se contente de décliner la «priorité nationale ». Pour bien mettre en évidence le fossé qui sépare ses propositions des nôtres à chaque fois est redonné l'essentiel de notre programme (fiche 8).

 

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