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Billet de blog 23 novembre 2025

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Qui a du caca kaki collé au (mascu)cul ?

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Vous avez sûrement déjà entendu la gracieuse expression « trace de pneus » pour évoquer certains dépôts de matière fécale au fond du slip de ses messieurs…En effet, une partie des hommes ne sait pas se torcher correctement, et ce n’est pas anecdotique.

Vous avez peut-être vu passer des infos – lunaires – et des statistiques – affligeantes – sur les membres de la gent masculine qui, posons les termes, ont le trou du cul sale.

Apparemment, ils ne se torchent pas convenablement – voire pas du tout - aux toilettes après le number 2, mais ne se lavent pas non plus le SIF – ou sillon interfessier en toutes lettres, sous la douche. En découlent, sans mauvais jeu de mots, diverses conséquences que vous pouvez imaginer : odeurs, problèmes d’hygiène, irritations, sous-vêtements et linge souillé etc. Et surtout des centaines de pages de forums et de commentaires sur insta de meufs hétéro désespérées qui n’en peuvent plus de suivre leur mec à la trace. L’emploi des métaphores filées ne doit pas nous détourner de la gravité du problème, il faut sortir la tête du trou – hihi - et regarder la merde en face.

La réalité est celle-ci : des milliers de femmes saines d’esprit – jusqu’à preuve du contraire et si nous laissons deux secondes de côté le fait que le patriarcat a siphonné notre âme à toustes – datent des hommes adultes dont la raie n’est pas clean. Quikalecacakakicolléauculcul ?

Illustration 1
Les traces de pneus viriles jusque dans ton boxer

Sif l’hygiène masculine m’était contée

Juin 2024, je suis en vacances en Italie, sur un balcon donnant sur un superbe lac lombard, un café à portée de main et un livre sur les genoux. Autant vous dire que je ne suis pas dans les dispositions pour le trauma qui s’est abattu sur moi à la lecture du chapitre bien nommé « C’est encore pire que ce que je pensais » du livre de Sabrina Erin Gin  Les hommes ont tué l’amour *. Dans ses pages, l’autrice relate sa stupeur face aux témoignages qu’elle découvre – et retransmet pour notre plus grand malaise – narrant les problèmes auxquels font face des femmes dont le petit ami a le derche sale et puant. Les faits sont explicites et les preuves maronnasses sur les serviettes et les draps de ces pauvres hetera rebutées.

Ma première réaction a été l’incrédulité, la seconde évidemment a été de foncer approfondir le sujet sur internet.

Quelle cuvette de Pandore n’avais-je pas ouverte…

Et je ne suis visiblement pas la seule à m’être penchée sur le sujet, même si en France le sujet demeure une niche, Maël Coutand alias le Trema en a fait le sujet d’un des posts de sa célébrissime série « Est-ce que les hétérosexuels vont bien? » sur instagram**.

La vérité n’est donc pas forcément ailleurs, mais bien dans les caleçons des hommes. Et elle ne semble pas reluisante.

Passé l’effarement du constat – enfin passé, c’est un bien grand mot, je pense que je n’oublierai jamais le choc – on en vient rapidement à s’interroger.

POURQUOI ??? Quelle raison peut légitimer le fait de ne pas se plier aux règles les plus basiques de l’hygiène corporelle (et du confort, pour soi-même et pour les autres).

En creusant toujours plus profond dans les tréfonds d’internet, à la recherche d’éléments d’explication, voici ce que j’ai constaté.

Quand les hommes au cul souillé sont confrontés par leur compagne, deux arguments semblent revenir comme une litanie (car oui ils ont l’audace d’argumenter) : 

1) ma mère ne m’a pas appris

2) s’essuyer l’anus, c’est gay

Comme souvent dans la rhétorique défensive masculine, les coupables sont désignés et par trop évidents : les gays, et les femmes.

Maman a tort

Plus précisément, ici, les daronnes. On croirait la rhétorique de tous les serial killers du monde : j’ai démembré et bouffé 15 meufs mais c’est parce que ma mère était absente/castratrice/étouffante/psychorigide.

Donc si des mecs de trente ans parfaitement valides ne sont pas capables de prendre en charge leur propre hygiène intime (et on parle ici de laver son corps, mais on pourrait aussi parler de laver ses draps ou de désinfecter ses toilettes), c’est de la faute de leur mère. Imparable.

La capacité de déni de responsabilité à son paroxysme. Et le pire c’est que ça fonctionne. Dans les récits que j’ai épluchés sur le net, les conjointes de ces mecs culpabilisent davantage de les « juger » (je cite) sur leur hygiène corporelle, que les mecs de puer du cul. Inversement de culpabilité totale.

Les témoignages que j’ai lus émanent de femmes en couple hétérosexuel avec ces hommes. Des femmes, qui, pour beaucoup (il existe des dizaines d’études statistiques sur le sujet, je vous enjoins à chercher les sources par vous-même) prennent donc la majeure partie des tâches liées à l’entretien du foyer, lorsque cohabitation il y a, en charge. Dans ce cas, elles font le ménage du lieu de vie de leur, lavent leur cuisine, leurs chiottes, leurs housses de couette et leurs vêtements. La seule chose dont une femme ne s’occupe pas pour ces messieurs, c’est leur hygiène corporelle. Et il s’avère donc qu’une partie d’entre eux échouent à la prendre en charge.

Et que quand on le leur reproche, la responsabilité retombe quand même sur la première femme qui a pris en charge pour eux le care.

Quoi qu’un homme hétéro fasse mal, c’est rarement de sa faute, on connaît la rengaine. Souvent misogyne.

Mais aussi souvent homophobe. Comme le second pilier argumentaire des mecs à l’anus souillé.

A première vue, il y a en effet peu de raisons tangibles pour ne pas se laver l’anus. Mais il faut bien en trouver lorsque l’on est pris en défaut du SIF. Alors, on vise les cibles bien connues de la communauté masculine hétéro : les femmes… et les gays.

Savonner c’est pédé

Car oui, ces hommes affirment sans trembler qu’ils ne se lavent pas l’anus car toucher son propre anus serait… gay. Quand je lis pour la première fois cet « argument », j’hésite entre pouffer de rire, eye roller et chialer. Mais je ne veux pas en rester là, je veux, dans la mesure du possible, comprendre. Tentons de dénouer quelques fils de la pelote qui mène du trou de balle de quelqu’un à ses idées sociales et politiques en matière d’orientation sexuelle.

Le premier lien qui me semble évident, c’est la question de la virilité.

Je me demande même si quelque part l’absence d’hygiène ou la mise en place de pratiques très rudimentaires dans ce domaine ne serait pas une preuve de virilité. Si, pour résumer, ce n’est pas « se laver » ou « être trop propre » qui est gay ?

J’en veux pour preuve la quantité d’hommes hétéro qui lavent leur peau au Petrol Han ou leurs cheveux au savon de Marseille, se lavent les dents quand ils pensent et ont des ongles de pieds plus crasseux que ceux de Frodon Sacquet à la fin de son périple.

Je pense aussi aux senteurs et aux design spécifiques développés pour les gammes masculines. Je ne résiste pas au plaisir de partager avec vous l’accroche utilisée par une marque estampillée masculine sur son site internet, parce que franchement c’est chantant comme du Pagnol et tendre comme du Tibo Inshape :

Des savons naturels puissants pour les gars qui transpirent.
Chez *** chaque savon est un concentré de tradition, de technique et de virilité. (...) Rien que de l’efficace. (...) Que tu sortes d’un entraînement de MMA, d’une session de muscu ou d’une journée bien remplie, nos formules techniques agissent pour apaiser, hydrater, tonifier ou régénérer ta peau.

J’en choisi cette marque au pif, sans mauvais jeu de mots, mais internet regorge de propositions similaires. Marketing agressif, savons en forme de brique, coloris foncé, aromatisés au rhum, senteur « bûcheron », « superior » ou encore « Durden », c’est une farandole de clichés virilistes pressés à froid qui s’offre pour accompagner « l’Homme » jusque sous la douche. Les égéries des savons mascu ? Des champions de MMA, anciens des Forces spéciales de préférence. Tout est dit.

Je vous laisse tout de même admirer le bandeau publicitaire du savon « bûcheron », la référence la plus vendue du site.

Illustration 2
Vrai homme laver tranchant © copyright Honae

J’ai l’air de digresser avec mes délires saponaires, mais pas tant. Ce qu’il faut comprendre en résumé, c’est que l’homme, le vrai – comprenez cis-genre, hétéro, valide et blanc de préférence », transpire et exhale des odeurs corporelles. C’est le marqueur de sa puissance physique et de sa virilité naturelle. Et qui, par définition, ne doit pas trop être corrompue. Plusieurs éléments semblent en effet pouvoir la corrompre assez facilement : d’abord l’excès de soin. Trop de variété de soins, de temps passé ou de récurrence fait de vous automatiquement une femmelette.

S'occuper de soi... c'est pour les gonzesses

Rappelons-nous qu’à l’aube des années 2000 les publicitaires et les médias ont même inventé un terme, métrosexuel***, pour désigner les hommes qui prenaient correctement soin de leur corps. Il fallait les caractériser en employant un vocable spécifique car ils constituaient une sorte d’anomalie dans la norme masculine. Ce qui n’est pas anodin non plus, c’est que ce vocable se compose du mot sexe. Comme si prendre soin de soi était quelque part une orientation sexuelle différente de la norme hétérosexuelle, comme si mettre de la crème hydratante, ou, au hasard, se savonner le cul, était… un peu homosexuel.

Être trop propre sur soi, et par raccourci trop propre tout court, c’est donc, pour certains mecs hétéro et selon une certaine logique bien enracinée dans la culture viriliste, une remise en question de leur hétérosexualité.

Peut-être aussi que la notion de « care»**** est tellement reliée au féminin par des stéréotypes écrasants sur la féminité maternelle et maternante, qui s’occupe des âmes et des petits bobos du corps, que même le soin de soi-même est perçu par certains hommes comme trop féminin ?

Illustration 3
© copyright Corbis

Ensuite, il y a la question du contact digital avec l’anus. Oui, même le sien. Car l’anus semble totalement connecté dans l’esprit de certains parangons du masculinismes aux pratiques sexuelles l’impliquant, notamment la sodomie. Dans la situation qui nous occupe, les hommes impliqués semblent immédiatement relier le contact avec un anus avec l’idée d’une pratique homosexuelle. Je ne m’étends pas ici sur le double standard concernant la sodomie, rappelons cependant que si elle est encore souvent jugée dégoûtante par les hommes hétéro lorsqu’elle concerne les hommes (pénétrés ou pénétrants) dans un contexte homosexuel, elle passe en fantasme top 1 lorsqu’elle se pratique dans un cadre hétérosexuel (tant que l’homme reste éternel pénétrant et jamais pénétré).

Alors d’où vient cette aversion étrange pour leur propre sphincter ? Certainement à la profondeur de l’ancrage des stéréotypes sur la sexualité gay… et sur une homophobie érigée en argument valable.

Ainsi, par une sorte de pirouette dont le patriarcat a le secret, les femmes et les hommes appartenant aux masculinités subordonnées - ici les hommes homosexuels - se retrouvent responsables d’une large partie des manquements des hommes bénéficiant de la masculinité hégémonique*****… Y compris lorsqu’il s’agit de leur propre corps.

C’est aussi ça le grand tour de passe passe du patriarcat. Faire passer pour anecdotiques des faits qui ont tout à voir avec son système. Et accessoirement, pour coupables des victimes. Même quand elles doivent racheter un canapé à cause de ses ravages organiques.


* Énorme reco par ailleurs : Les hommes ont tué l’amour, Sabrina Erin Gin, Leduc Société, 2023.

** Si vous n’avez pas immédiatement l’air en tête, il est plus que temps d’aller streamer l’hymne « Est ce que les hétérosexuels vont bien ? » sur toutes les plateformes. Et de faire un tour sur l’instagram @le_trema https://www.instagram.com/p/DNFsKzhNQm0/

*** Voir notamment cet article édifiant publié dans Marie-Claire en 2010 : https://www.marieclaire.fr/,metro-c-est-trop,20258,852.asp

**** Joan Tronto, politiste et féministe américaine, le définit comme « une activité générique qui comprend tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre monde» (Tronto, 1993)

***** La masculinité hégémonique et les masculinités subordonnées ont été théorisées par la sociologue Raewynn Connel dans son ouvrage de 1995, Masculinités.

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