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Billet de blog 14 févr. 2021

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Réponse de Ruffin

Publiée le 10 février 2021 par Yannis Youlantas sur infoLibertaire.net

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« Lettre à ma préfète anar (et en grève)

Salut Mily, chère préfète fakirienne,

Tu m’as écrit hier que tu te mettais « en grève », et Jéza aussi, pour « la modo de mes réseaux sociaux ». Sylvain, mon chargé de com’, m’avait déjà alerté, et envoyé un post du copain Yannis Youlountas sur sa page Facebook, « Lettre ouverte à François Ruffin ». Et j’avais auparavant aperçu sur YouTube des commentaires furax.

Et pourquoi ?

Pour avoir déclaré : « On croirait qu’on a des anarchistes au gouvernement ». Mon Dieu ! Quel crime horrible, terrible ! Voilà « le mot sali » ! « Dévoyé de son sens réel » ! « Celles et ceux qui s’en réclament sont insultés » ! « La Cause est trahie », pas de place pour la blague ici… Des fois que, pour de vrai, on prenne Jean Castex pour une réincarnation de Bakounine ! Roselyne Bachelot pour la nouvelle Louise Michel ! Ca me vexe, qu’on me suppose une telle culture politique !

Quand je pense à mes pères libertaires – j’y reviendrai –, Cavanna, Brel, Brassens, ils auraient réagi comment devant ce « on a des anarchistes au gouvernement » ? Devant ce remake de « la chienlit, c’est lui » ? Ils auraient rigolé, je parie, ou haussé les épaules, ou au pire maugréé. Mais à coup sûr, ils n’auraient pas crié au sacrilège, sainte Vierge !, ou hurlé au blasphème, qui peut s’appliquer à tout, à Jésus, à l’Islam, mais pas à l’Anarchie !
Je pourrais me justifier par des : « Au bas de ma vidéo, j’avais inscrit, entre parenthèses : (Je sais : les anarchistes ne veulent pas l’absence d’ordre, mais un ordre sans pouvoir. Tandis qu’aujourd’hui, on a l’inverse: un pouvoir sans ordre) ». Ou encore, m’en référer au dictionnaire, où le sens premier de « anarchie », datant du XIVème siècle, est : « Confusion due à l’absence de règles. Fam. Bordel. », l’autre sens n’advenant qu’en 1840 : « Conception politique qui tend à supprimer l’état » (et on ne m’a pas prévenu, on n’a pas prévenu Le Robert, que le second sens effaçait le premier).

Je pourrais, je pourrais, mais tout ça me fatigue. Ces polémiques numériques, je les prends comme un signe des temps, d’une époque qui m’ennuie, qui nous rétrécit. Et en particulier, peut-être, dans notre camp.

Tu sais, avant de sortir « Merci patron ! », j’ai montré ce film en privé à des camarades, de haut rang, d’à peu près toutes les organisations. Leurs réactions ? C’était « une farce », me reprochaient-ils. Eh bien oui ! Et j’en étais fier ! « Ce n’est pas un film de lutte », « pas assez collectif », « la leçon n’est pas claire ». Ca faisait quinze années, déjà, à travers Fakir, à travers Là-bas si j’y suis, que je me démenais pour que « militant » ne rime pas avec « chiant », mais la bataille était loin d’être achevée…

« J’ai fantaisie de mettre dans ma vie
Un petit brin de fantaisie
Youpi youpi ! »

Ce refrain de Bobby Lapointe, je l’ai fait mien, espérant mettre de la fantaisie dans ma vie, mais aussi dans la vôtre, dans celle des gens, et même des gens de gauche, si sérieux. En m’efforçant d’échapper, au moins par moments, malgré le découragement, à l’ambiante morosité.

C’est pire depuis que je suis député, depuis que je suis scruté. Ouh la ! Un mot de traviole, qui dépasse, et avec Twitter vous voilà allumé ! C’est un combat, dès lors, que de maintenir une langue vivante, que de ne pas lisser ses phrases, que de ne pas rechercher le contrôle, la maîtrise, la mesure du moindre vocable, soupesé au trébuchet des consensus. Je sens cette pesanteur, qui peut me gagner, qui me gagne parfois, cette rigidité naissante.
Il y a les adversaires, les éditorialistes, certes, les affronter, eux, c’est sans surprise, on est prêts, avec vous comme bouclier (merci !). Mais il y a pire, peut-être, pour notre liberté : les alliés, à satisfaire, à qui il faudrait plaire et complaire. Le « premier cercle », qui peut se resserrer jusqu’à vous étouffer, vous asphyxier. Eh bien, je préfère crever – politiquement s’entend –, disparaître de la scène publique, retourner à la solitude, que de remplacer mon ardeur par des calculs, ma chaleur par de la tactique, ma spontanéité par des « éléments de langage ».

Il me faudrait vous répondre quoi, en politicien ? Que vous avez bien raison, faire le chienchien à l’arrière des voitures, oui oui oui oui, pour ne pas vous perdre. J’espère ne pas vous perdre, et pourtant, par respect pour vous, et pour moi, je vais vous dire : « Vous exercez une pression de normalisation, de consensualisation… Souhaitez-vous cela ? Moi pas. »
Enfin bon, votre interpellation, ça m’a plutôt conduit à cogiter, à m’introspecter : quelle est ma relation à l’anarchisme ?

1 – Artistico-libertaire
Ma « formation politique » à moi, ce ne furent pas les jeunesses socialistes, ni un groupuscule trotskiste, ni le Parti communiste. Rien de tout cela. Mon adolescence fut, si j’y réfléchis, solitaire et libertaire (dans ma tête, hein, juste pour l’imaginaire). Mes premiers émois, de collégien, je les dois à des chanteurs : avec Brel, « jeter des pierres au ciel et crier Dieu est mort une dernière fois ! », se rebeller avec le Renaud de Ravachol, se réchauffer à la moustache solaire de Brassens. Je vivais avec ces amis, voyais le monde à travers leurs vers.

Puis est venue la passion Cavanna, ses cinq volumes d’autobiographie, l’histoire d’Hara-Kiri, m’identifiant tellement, ratant ma vie parce que je ne deviendrais jamais lui ! Dans sa lignée, du moins les percevais-je ainsi, le Yves Gibeau d’Allons z’enfants ou de Mourir idiot, Alphonse Boudard et sa Métamorphose des cloportes, Octave Mirbeau et sa Femme de chambre, le Jean Meckert de Je suis un monstre, le Céline du Voyage bien sûr, Michel Ragon et le Makhno de la Mémoire des vaincus, la Guerre d’Espagne qui m’occupa un été, avec Koestler, avec Orwell, avec Guilloux, un inventaire qui se poursuit avec Prévert, tout le courant populiste, d’Henri Calet à Eugène Dabit, et leur ancêtre, notre aîné, le Vallès du Bachelier et de L’Insurgé.
Je ne parle que de livres ? Oui, j’ai baigné dans les mots, et mon existence s’est longtemps confondue avec eux. C’est dans ces pages, plus que dans des rencontres, que ma sensibilité s’est forgée. Une sensibilité libertaire, je dirais, c’est-à-dire un attachement à la liberté, à l’individu, à son indépendance, et en même temps, pourtant, une attention au peuple, aux gens de peu, à la société – ne serait-ce que pour la critiquer.

De ces oeuvres, je suis imprégné, comme une éponge. Et même, quelque part, je pensais, je pense toujours : il n’y a pas d’artiste, pas de créateur, sans une part de libertaire en lui, sans un élan vital, libéré, assumé, et individuel.. « L’art socialiste », « l’art communiste », on voit bien la friction que portent ces deux termes : c’est toujours en rognant leurs ailes de géant, avec la conscience de rogner leurs ailes, avec la fierté parfois de concéder ce sacrifice, que les surréalistes entrent dans le Parti, ou Roger Vaillant, ou même Sartre. Ils y « entrent », oui, mais un peu en forçant, comme on fait entrer un rond dans un carré ! Il leur faut du courage, aussi. Il leur faut espérer, je pense, une transcendance, un dépassement de leur condition. Et je lis le poignant roman Martin Eden ainsi, également : tout « socialiste » qu’il soit devenu, quel individualiste, quel formidable individualiste, demeure Jack London ! Et Rabelais, et Cervantès, et Diderot, n’étaient-ils pas des libertaires avant l’heure ?
Je m’égare.

S’y ajoute, enfin, une mythologie de mon coin (la politique est beaucoup affaire de mythologie) : la Somme fut, au début du XXème, un terreau d’anarcho-syndicalisme, le château de Fressenneville (entres autres) brûla en une jacquerie ouvrière. C’est ici que le voleur Marius Jacob fut arrêté et jugé, et à l’occasion de son procès, pour le défendre, pour menacer les jurés, fut lancé à Amiens le journal Germinal… dont Fakir et son « Fâché avec tout le monde ou presque » sont une lointaine résurgence.
Voilà.

C’est en révolté esseulé, en vaguement « libertaire », sans chapelle ni sigle, que je suis né à la politique, ou du moins à l’écriture publique. Et le choix, car ce fut un choix, de fonder mon propre canard, d’être pauvre (un temps, plus maintenant) plutôt que bien nourri chez Drahi, « loup » plutôt que « chien » avec gamelle et collier, ce désir par-dessus tout de défendre ma liberté, ma liberté d’expression, c’est à ces hommes, à ces lectures que je le dois.

Une liberté que j’espère conserver, sans me trouver prisonnier de moi-même, de mon image, de mon statut, de mon ambition. C’est pour chacun une bataille à livrer, toujours renouvelée.
(Je viens de regarder « libertaire » dans le dictionnaire, c’est plus raide que je pensais : « Qui n’admet aucune limitation de la liberté individuelle. » Bon, je garde l’idée de « liberté » et d’ « individu », mais en nettement plus modéré.)

2 – Mais pas anarchiste, c’est vrai
L’anarchie, en revanche, ne m’a jamais tenté. D’abord, les systèmes ne m’intéressent pas trop : ils figent la vie, je trouve, ils l’écrasent, ils l’emprisonnent. Même la doctrine qui voudrait que, sans Etat, sans autorité, la vie soit libérée, ça me paraît doctrinaire. Je ne doute pas que, ici, mille théoriciens pourraient m’expliquer que je me trompe, que je ne comprends rien à la théorie sur l’anarchie, mais inutile : les débats sur la théorie, celle-là ou une autre, je l’admets, ça n’est pas mon truc, inapte à l’abstraction.
A des anars, des vrais, à drapeau noir, je disais, à moitié pour rire : « Je suis trop libertaire pour être anarchiste ! » Tout comme mon camarade Sébastien Jumel s’amuse : « Je suis trop insoumis pour être Insoumis ! »

Il faut dire que j’ai choisi, aussi.
C’est à la fin du XIXème que l’histoire bifurque, et que je choisis. Contre « la propagande par le fait », qui rebute ouvriers et employés, qui les éloigne, contre-productive à mon sens, je choisis Jaurès et le courant socialiste. Je choisis la transformation par les luttes et par les lois, par les urnes et par la rue. Je choisis la masse, les manifestations de masse, les partis de masse, plutôt que l’avant-garde. Collectivement, politiquement, donc, je ne crois pas à l’anarchie.

Malgré ces réserves, j’aperçois bien, néanmoins, les apports des anarchistes tout au long du XXème siècle : ils sont, bien souvent, les éclaireurs, les inventeurs sociaux – parce qu’ils n’hésitent pas à avancer seuls, avec liberté, dans les marges, sans attendre « l’opinion », « la majorité », sans « la masse », c’est la force de leur faiblesse. Le féminisme, le nudisme, le végétarisme, parmi cent autres trucs, ils en sont des précurseurs, ou des compagnons de route. Et encore aujourd’hui, dans les bagarres sur l’environnement, contre les technologies, avec les ZAD et ailleurs, ils sonnent l’alarme en première ligne. Ils rouvrent un imaginaire, qui a bien besoin d’air.
Il est 19 h 07, je fatigue.

Tu feras comme tu voudras, Mily, avec les copains, y a sans doute d’autres lieux où agir, d’autres gus, qui répondent mieux à ton idéal, et je suis sûr que, si tu t’éloignes, on se croisera sur des combats. Quoi qu’il en soit, je vous remercie pour le boulot accompli.
De mon côté, je protège, je préserve, la part de moi qui me paraît essentielle, ma liberté. Ma liberté d’expression. Ma liberté d’user d’ « anarchie », même pour me moquer des ministres. Ma liberté de dire, parfois trop vite, parfois trop fort, parfois à côté de la plaque, parfois en songeant que je devrais prendre des cours de media training. Enfin bref, j’espère que dans ces pages tu verras un gage de ma sincérité et de mon respect.

Bises, en tout cas.

François. »

https://www.infolibertaire.net/la-reponse-de-ruffin/?hilite=%27Ruffin%27&fbclid=IwAR1DAwnxPZITdhh18t5DF0X_qx1AWj0nOq3oUIX5ADGm1myUqLiOSetm1s4

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