Les enfants handicapés abandonnés face aux violences sexuelles

Dans la foulée des mouvements # MeToo et #MeTooInceste, les langues se délient sur les violences sexuelles envers les enfants. Mais ceux en situation de handicap, qui y sont surexposés, demeurent sous les radars. Entretien avec la docteure Muriel Salmona, psychiatre et présidente de Mémoire traumatique et victimologie sur le site faire-face.fr

Faire-face.fr : Le gouvernement souhaite une évolution de la loi pour que tout acte de pénétration sexuelle commis par un majeur sur un mineur de moins de 15 ans constitue automatiquement un crime. Est-ce que ce seuil d’âge de non-consentement est pertinent pour les enfants ayant des troubles du neuro-développement (déficiences intellectuelles, autisme…) ?

Muriel Salmona : Nous demandons qu’il y ait un seuil d’âge spécifique pour ces mineurs en situation de handicap. Au même titre qu’il y en aura un pour l’inceste, à 18 ans. À défaut, les juges pourront continuer à se demander si un enfant âgé de 15 à 18 ans était consentant.

Prenons le cas d’une jeune fille handicapée mentale ayant un comportement ou des propos sexualisés. Comportement ou propos qui pourraient d’ailleurs être liés à une agression sexuelle antérieure. Cela pourrait suffire à la considérer comme consentante à un acte sexuel, en réalité imposé, alors qu’elle ne dispose manifestement pas du discernement nécessaire.

Il faut absolument protéger tous les enfants. Ce qui suppose d’accorder une attention spécifique aux mineurs en situation de handicap, qui sont les plus exposés.

« Les violences sexuelles sont guidées par la volonté de détruire, d’exploiter, de dégrader. »

FF : Les enfants en situation de handicap sont-ils réellement plus exposés aux violences sexuelles ?

M.S : Les violences sexuelles n’ont rien à voir avec la sexualité. Ce sont avant tout des violences qui s’exercent dans le cadre d’un rapport de force et de domination. Elles sont guidées par la volonté de détruire, d’exploiter, dégrader… Elles sont par conséquent d’autant plus fréquentes que les victimes cumulent des facteurs de risque liés à des discriminations et des situations de vulnérabilité : âge, sexe, handicap, précarité….

Les enfants sont donc les principales victimes. Et parmi eux, ceux en situation de handicap sont trois fois plus exposés que les autres. C’est même cinq fois plus pour les enfants ayant des déficiences mentales ou intellectuelles, comme le montre une étude de l’Organisation mondiale de la santé.

« Les troubles du comportement qui résultent des violences sexuelles sont souvent mis, à tort, sur le compte du handicap. »

FF : Cette réalité est méconnue.

M.S : C’est bien le problème. Parce qu’elles sont impensées, les violences sexuelles sur les enfants en situation de handicap ne sont presque jamais envisagées. Ces mineurs ne sont donc pas, ou si peu, protégés. De plus, les signes de détresse psychologique, les troubles du comportement et les symptômes psychotraumatiques qui résultent des violences sexuelles sont souvent mis, à tort, sur le compte du handicap.

« Il faut mettre en place un dépistage systématique et régulier. »

Nous avons abandonné les enfants handicapés face aux violences sexuelles et à leurs conséquences, terribles. Les choses commencent doucement à bouger, à la faveur du mouvement #MeToo, notamment. Mais il faut que l’État lance un véritable plan Marshall de protection des enfants en situation de handicap contre les violences sexuelles car ce sont les plus menacés.

FF : Concrètement, que demandez-vous aux pouvoirs publics ?

M.S : D’abord, informer sur la réalité de la situation et l’ampleur du phénomène. Ensuite, il faut former au dépistage professionnels et parents, avec l’utilisation d’outils adaptés à l’âge et au handicap. Celui-ci doit devenir systématique et régulier. 

« Former des soignants à la prise en charge des victimes. »

Il est également impératif de former des soignants à la prise en charge des victimes. Car les troubles psychotraumatiques se traitent, y compris chez des personnes atteintes de déficiences importantes. Il n’existe aujourd’hui que dix centres de psychotraumatologie. Il en faudrait au moins dix fois plus. Avec des professionnels ayant une double compétence psychotraumatisme et handicap.

Et puis il faut prévenir les violences. Entre autres, en obligeant les établissements à vérifier les antécédents judiciaires des professionnels qu’ils recrutent. L’État français ne doit plus manquer à ses obligations de protection de l’enfance. 

 

https://www.faire-face.fr/2021/02/19/nous-avons-abandonne-les-enfants-handicapes-face-aux-violences-sexuelles-et-a-leurs-consequences/

 

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