Participation des salariés: la double trahison de Gérald Darmanin

Dans un récent entretien, M. Darmanin se revendique de Gaulle et de sa mère, femme de ménage, pour justifier sa proposition de mettre au coeur de la politique sociale du monde d'après la participation des salariés. Nous montrons dans ce texte que cette double filiation est en fait une double trahison, constitutive de la posture macroniste du En même temps

Participation des salariés: la double trahison de Gérald Darmanin

 

Dans le Journal du Dimanche du 24 mai 2020, Gérald Darmanin exposait sa solution miracle pour résoudre le problème du pouvoir d’achat : la participation salariée. En devenant actionnaires de leur entreprise, les salariés perçoivent « leur part sur les bénéfices [et] augmentent leur pouvoir d’achat, en plus de leurs salaires, par l’intéressement ». Cette association entre le capital et le travail serait selon lui « une solution pour répondre à la lutte des classes sociales que l’on voit ressurgir ».

Dans cette période où naissent des figures héroïques, le Ministre tente d’adopter la posture d’un innovateur social dont les propositions seraient susceptibles d’apaiser la société. En invoquant la figure du général de Gaulle et ses origines modestes, M. Darmanin s’inscrit dans une double filiation visant à légitimer son discours. En effet, le héros de la résistance constitue une figure républicaine historique et fédératrice, qui a œuvré à une troisième voie entre capitalisme sauvage et communisme soviétique. Sa mère quant à elle, ancienne femme de ménage, symbolise la situation des personnes travaillant et vivant dans la précarité. A travers elle, le Ministre cherche à incarner cette lutte des classes, lui conférant ainsi une certaine légitimité.

Mais, en même temps qu’il établit cette double filiation, il la trahit : la participation salariée, dans sa forme actuelle, n’a pas la pertinence que le Ministre veut lui prêter au regard des objectifs revendiqués.

Contrairement à ce que suggère M. Darmanin, le dispositif de participation des salariés est bel et bien généralisé en France. Outre les États-Unis, aucun autre pays au monde n’offre autant d’avantages aux entreprises pour le pratiquer. Aujourd’hui, 20% de la rémunération des français repose sur des éléments variables, dont 4,6% sur des dispositifs de participation, d’intéressement et d’épargne salariale. Il a donc déjà été largement diffusé ces 20 dernières années, la dernière fois sous l’impulsion de M. Darmanin lui-même, dans le cadre de la Loi PACTE votée en 2019.

Si l’ensemble des employés peut aujourd’hui bénéficier de tels dispositifs, les modalités choisies par le Ministre et ses prédécesseurs sont particulièrement adaptées aux personnes ayant des situations stables et relativement confortables. Leurs avantages s’appliquent aux salariés éligibles à l’impôt sur le revenu, représentant seulement 46% des ménages français (retraités inclus). Ces fonds n’étant pas liquides (à l’exception de l’intéressement), les salariés doivent avoir une situation suffisamment stable pour pouvoir épargner ces sommes. Enfin, les personnes subissant régulièrement des vacances d’emploi voient leur protection sociale affectée puisque les primes de participation n’entrent ni dans le calcul des indemnités de licenciement, ni dans celui du salaire de référence fixant le montant des allocations chômage, celles-ci étant exonérées de cotisations... Comme le montrait l’INSEE dans une étude de 2013, les 10% des salariés les mieux rémunérés captaient plus de 57% du montant des participations, d’intéressement et d’épargne salariale alors qu’ils ne représentent « que » 27% de la masse salariale globale[1].

Nous sommes loin de l’esprit de la réforme pensée par de Gaulle cherchant à associer travail et capital pour la création d’une société pancapitaliste[2]. Entre l’idée originelle du Général sur la participation et les dispositifs pratiques déployés par les gouvernements successifs, il y a une rupture significative. Il ne s’agit plus, comme le souhaitait de Gaulle, de créer un dispositif permettant d’harmoniser la relation entre travail et capital, mais de soumettre les intérêts du travail à ceux du capital. Il ne s’agit plus de rendre l’ensemble des salariés propriétaires de leur entreprise, mais de leur transférer le risque en convertissant le salaire fixe et contractuel en rémunération variable dépendante des résultats de l’entreprise.

Nous pourrions multiplier les exemples illustrant cette trahison politique, mais restons sur les propositions de Gérald Darmanin. Il choisit de faire référence à la situation des femmes de ménage pour les justifier. La participation des salariés constituerait un remède efficace à la précarité économique et sociale que vivent des centaines de milliers de femmes et d’hommes. Mais à y regarder de plus près, leur situation ne risque pas d’être améliorée à l’aide de ce dispositif.

Le secteur du nettoyage est nettement moins concerné par ces dispositifs que d’autres : moins de 1% de la rémunération variable y est versée en épargne salariale et celle-ci ne concerne que 27,6% des salariés du secteur. Si la majorité des employés y sont en CDI, 75% d’entre eux et elles travaillent à temps partiel. On remarque d’ailleurs que l’embauche actuelle se fait quasi exclusivement en CDD (83%) et plus de la moitié des salariées et salariés du secteur ont moins de 5 ans d’ancienneté ce qui traduit un turnover important (26%). Cela s’explique en partie par la difficulté de la tâche et par une rémunération très faible[3].

Dans Quai de Ouistreham, Florence Aubenas a bien analysé cette réalité qui éloigne structurellement un agent d’entretien de l’actionnariat salarié. Ces personnes cherchent avant tout des heures de travail pour boucler leurs fins de mois, sachant que plus d’un tiers d’entre elles travaillent moins de 16h. Durant son enquête, Florence Aubenas ne réussira à gagner que 400€ par mois en cumulant deux emplois fixes en CDD. Dès son inscription à Pôle Emploi, elle avait été prévenue de la difficulté de trouver un CDI : « Ce type d’emploi n’existe tout simplement plus dans votre circuit à vous. Bientôt, il n’existera peut-être plus nulle part. On ne sait pas. » Comment imaginer remplacer une partie de leur salaire fixe, déjà précaire, par de la participation à des résultats, de surcroît incertains ? Car si les entreprises du CAC40 obtiennent des bénéfices, leurs prestataires se livrent bataille pour obtenir des marchés en diminuant leurs marges, se répercutant in fine sur les salaires.

C’est donc une seconde trahison qu’opère Gérald Darmanin lorsqu’il revendique ses origines sociales pour justifier une mesure dont il ne peut ignorer l’inefficacité.

La crise sanitaire a révélé le caractère essentiel du travail de ces femmes (73%) et de ces hommes que l’on a qualifiés de « première ligne ». Mais la pandémie a aussi révélé leur précarité, leurs conditions de travail, leurs horaires décalés, la solitude de ces personnes qui partent avant que les autres n’arrivent, et reviennent une fois que tous sont repartis. Et l’on imagine tout ce que cela peut engendrer dans leurs vies.

Cette prise de conscience enjoint le gouvernement de combattre cette souffrance quotidienne. En toute logique, il devrait agir concrètement pour protéger ces femmes et ces hommes de donneurs d’ordre et d’employeurs aux pratiques souvent peu scrupuleuses. C’est le fond des revendications portées par la grève des femmes de chambre de l’hôtel Ibis Clichy-Batignolles avant la crise sanitaire, ou actuellement celle des employés de la société Onet à l’hôpital de Valenciennes. En ce sens, M. Darmanin aurait pu soutenir la proposition de loi portée par François Ruffin, mais balayée d’un revers de main par la majorité présidentielle, qui visait à majorer de 50% les heures de travail effectuées entre 18h et 9h afin d’inciter les prestataires à faire travailler les agents d’entretien en journée ou, à défaut, que ces horaires atypiques soient dédommagés financièrement. Au lieu de cela, cet homme fort du gouvernement dissertait sur ce dispositif inopérant, après leur avoir demandé de travailler plus longtemps (réforme des retraites) dans des conditions de plus en plus précaires (loi travail).

La proposition de M. Darmanin est donc déconnectée de l’ambition originelle du Général et des besoins des acteurs de terrain dont il revendique sa filiation. Cette double trahison est constitutive de la posture du en même temps, qui promet monts et merveilles aux plus vulnérables, tout en appliquant des mesures qui ne peuvent qu’accroître leur vulnérabilité. Comment s’émouvoir alors que les citoyens se détournent de la classe politique française ?

 

Co-auteurs:

  • Yoann BAZIN, Professeur en éthique des affaires, @BazinYoann
  • Raphaël MAUCUER, Professeur de Stratégie, @R_Maucuer
  • Alexandre RENAUD, Professeur de Stratégie, @renaud_alx


[1] Amar, E., & Pauron, A. (2013). Participation, intéressement et plans d’épargne salariale : quelles différences d’accès et de répartition entre les salariés. Insee, Emploi et salaires.

[2] Loichot, M. (1966). La réforme pancapitaliste. FeniXX.

[3] 19 600 euros en ETP, soit 8 000 euros de moins que le salaire médian dans le secteur du service aux entreprises.

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