L'acte de tuer

Il faut voir ce documentaire : The Act of Killing de Joshua Opphenheimer est un chef-d’œuvre. Et une expérience. Au-delà de toute aventure cinématographique traditionnelle, ce film met en scène plusieurs bourreaux des massacres qui firent entre 500 000 et un million de victimes en Indonésie en 1965

"The Act of Killing" - "L'acte de tuer" - © Joshua Opphenheimer

Il faut voir ce documentaire : The Act of Killing de Joshua Opphenheimer est un chef-d’œuvre. Et une expérience. Au-delà de toute aventure cinématographique traditionnelle, ce film met en scène plusieurs bourreaux des massacres qui firent entre 500 000 et un million de victimes en Indonésie en 1965 après la tentative du coup d’état du 30 septembre et la répression organisée par l’armée et Soeharto (ou Suharto), futur président du pays pendant 30 ans. Le documentaire filme l’un des plus respectés tueurs de ce génocide, Anwar Congo, auteur d’un millier de meurtres environ, et certains de ses compagnons alors qu’ils rejouent, pour un film de fiction et dans leurs genres favoris – comédie musicale, film de gangster et western – leurs actes de tortures, de massacres, d’assassinats. Du jamais vu.

Lorsqu’en 1965, suite au coup d’état, l’armée blâme les communistes et organise une répression sanglante, elle fait appel à des groupes de paramilitaires et à des gangsters pour perpétuer les massacres qui vont s’étaler sur quelques mois seulement. Toute personne opposée à l’armée pouvait se trouver accusée d’être « communiste » – ainsi en est-il des syndicalistes, intellectuels, pauvres paysans ordinaires, et tous les Chinois, minorité ethnique résidant en Indonésie. La particularité de cette histoire est que ceux qui ont commis les tueries à l’époque n’ont jamais été jugés par la justice, n’ont jamais fait face à leurs crimes : depuis ce temps-là ils ont été liés et protégés par le pouvoir. Les criminels parlent donc librement, devant la caméra et en public, dans la rue et à la télévision (oui, à la télé nationale), de l’ « extermination des communistes », de leurs méthodes de torture... Le principal groupe paramilitaire a aujourd’hui plus de 3 millions de membres à son actif. Des parlementaires et gouverneurs de certaines régions sont directement liés aux massacres et à cette organisation. On en voit d'ailleurs plusieurs pendant le documentaire, discuter librement. Il y a même un ministre qui participe le temps d'une scène de carnage pour motiver les tueurs.

Les survivants de ces massacres, les familles des victimes, eux, ont peur de s’exprimer, qui plus est de demander quelque forme de justice que ce soit. Le film ne les présente pas: il se concentre sur les tueurs et leur rapport à ce passé. Car les bourreaux, par contre, n’ont aucune gêne, aucune timidité pour pavoiser sur leurs actes passés, leurs crimes. Ils s’en vantent, en rigolent, et pensent à les rejouer dans un souci de glorification. Ils sont fiers et enthousiastes devant l’opportunité qui leur est offerte de rejouer leur histoire. On en voit même un se vanter, entre deux scènes et avec la complicité de ses camarades, d’avoir violé toutes les femmes et jeunes filles « qui étaient jolies » avant de les tuer.  Il dit sans complexe à ses amis et devant la caméra : « Surtout si tu en prends une qui a 14 ans. Délicieux. Je lui disais: "ce sera l’enfer pour toi mais le paradis sur terre pour moi" »). Et les mots qui précèdent sont à saisir dans toute leur ampleur : « dans ce temps-là nous étions la loi ».

Ce film va loin, très loin. Deux mesures à prendre parmi tant d’autres. D’une part, ce qui est sous-jacent, silencieux, mais présent à l’esprit pour ceux qui connaissent un peu l’histoire de cette région, est que ces massacres furent « la meilleure nouvelle pour l’Occident depuis des années en Asie » selon le Times Magazine de l’époque (Time, 15 juillet 1966). Un évènement bien préparé par l'Occident il est vrai : les États-Unis et la Grande-Bretagne ont donné armes et listes de noms aux militaires coupables. Puis les États-Unis ont soutenu militairement l'Indonésie pendant longtemps, et ont aussi donné le feu vert à Soeharto pour un autre génocide en 1975, au Timor oriental. La CIA elle-même a écrit qu’en termes de nombres de tués, les massacres de 1965-1966 en Indonésie sont « l’un des pires crimes de masses du XXème siècle, à ranger parmi les purges soviétiques des années 1930, les crimes de masse des nazis durant la seconde guerre mondiale et les bains de sang maoïstes des années 1950 » (CIA, Directorate of Intelligence, Intelligence report : Indonesia-1965, The Coup that Backfired, Langley, 1968). Imaginons un instant voir les bourreaux d’un de ces massacres qui rejouent leurs crimes devant une caméra, et qui s’en vantent. Je répète : du jamais vu. Et une toute autre dimension à cette « banalité » dont parlait Hannah Arendt.

D’autre part, c’est la question sans fond de notre humanité à nous tous qui est au centre de ce film. La tuerie légitimée par le pouvoir, encouragée, récompensée. Le meurtre et le pouvoir, et la personne face à son crime. Si la plupart des tueurs n’ont aucun remord, Anwar Congo, sur qui le film se concentre et qui pendant toutes ces années n’a pu se débarrasser de ses cauchemars la nuit, ne termine pas cette expérience comme il l’a commencée. Au début du film on le voit sur un toit raconter comment il a tué ici même des centaines de personnes avec un fil de fer après s’être vite rendu compte que les battre à mort faisait trop de sang et une mauvaise odeur lorsqu’il fallait nettoyer. Il montre comment il procédait : il attachait le fil de fer à un poteau, faisait assoir sa victime à côté (jouée par un ami dans la scène), enroulait le fil autour de son cou une fois, puis se plaçait à un mètre de sa victime placée entre lui et le poteau, et il tirait sur le bâton sur lequel était accroché le fil. Il tirait fort. Il en rit, il danse même en se remémorant cette époque. Plus tard dans le film il joue la victime d’une scène de torture, et pour la première fois se retrouve, le temps d’une mise en scène, de l’autre côté de la torture. Il a du mal à continuer. Puis on le voit regarder cette scène sur sa télé. Il dit au réalisateur qu’il a, à ce moment, « vraiment ressenti » ce que ses victimes ont vécu. « La terreur a soudainement pris possession de mon corps. Elle m’a entouré, elle m’a possédé ». Mais le réalisateur, Joshua Opphenheimer, de derrière la caméra, lui rappelle que ce fut bien pire pour les victimes de ses tortures, car si lui jouait une scène sachant que c’était un film, ses victimes savaient qu’elles allaient se faire tuer. Et alors pause, silence. Finalement: « Mais je peux le ressentir Josh. Je peux vraiment le sentir.... Ou alors, ai-je pêché ? ». Et les larmes aux yeux, pour la toute première fois en plus de 45 ans : « J’ai fait ça à tant de monde, Josh. Est-ce que tout est en train de me revenir ? »

« Sans précédent dans l’histoire du cinéma » s’est exprimé le cinéaste Werner Herzog. Sans précédent, point. À voir, absolument.

 

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