Élections américaines: démocratie en danger malgré la victoire annoncée de Joe Biden

Les sondeurs croient en leurs pronostics annonçant la victoire de Joe Biden. Mais la démocratie américaine reste menacée à court et long terme, avec des conséquences immenses pour ce pays et le reste de du monde.

Crowds protest outside the White House. © Photograph: Jim Bourg/Reuters Crowds protest outside the White House. © Photograph: Jim Bourg/Reuters

Cette fois, les sondeurs sont confiants dans leurs pronostics annonçant la victoire de Joe Biden. Si Donald Trump devait l'emporter, la débâcle des sondages de 2016 passerait alors pour une excellente performance prévisionnelle. L’écart des intentions de vote avec Joe Biden à l’échelle nationale et dans les États-clés a en effet été constant et le nombre de votants « indécis » est beaucoup plus réduit qu’il y quatre ans.

Pourtant, une rapide comparaison avec les erreurs de 2016 donnent des frissons aux démocrates : dans le Wisconsin par exemple, Hillary Clinton menait de 6,7 points de pourcentage (Joe Biden mène de 6,6) et avait été finalement battue. Si plusieurs facteurs incitent à l’optimisme pour le ticket Biden-Harris, la démocratie américaine demeure menacée à court et long terme, avec des conséquences immenses pour ce pays et le reste du monde.

Selon les simulations poussées du « Transition Integrity Project », le seul scénario de transition pacifique du pouvoir s’opèrerait dans le cas d’une vague démocrate sans précèdent, une claire victoire de Joe Biden au collège électoral, et un écart record au « vote populaire ». Tous les autres scenarios mènent à de longues procédures judiciaires au sein des États jusqu’au Congrès et à la Cour Suprême, une crise constitutionnelle généralisée, voire à un conflit violent.

Donald Trump a régulièrement incité à la violence pendant la campagne de façon peu subtile, encourageant ses supporters à « surveiller » les bureaux de vote, exhortant des milices d’extrême-droite à être sur le qui-vive le jour des élections et célébrant les intimidations envers les équipes de campagne de Joe Biden. Il a jeté le discrédit sur le processus électoral, faisant circuler des accusations de fraudes électorales diverses et variées mais systématiquement infondées contre les démocrates (le seul cas de fraude massive ces dernières années fut le fait du parti républicain en Caroline du Nord).

Parallèlement, les républicains se sont évertués à restreindre le nombre de votants. En plus des tactiques traditionnelles de suppression des voix qui touchent les minorités et les populations pauvres – purges de votants sans adresse fixe, lois multipliant les preuves de citoyenneté pour réduire les inscriptions, limitations du nombre de bureaux de vote engendrant de très longs temps d’attente dans certaines circonscriptions, etc. – les républicains ont lancé de multiples procédures judiciaires pour invalider les votes par courrier reçus après le jour des élections.

Si les élections sont contestées, les républicains ont un ascendant légal certain. Ils contrôlent le Sénat et la majorité conservatrice de la Cour Suprême a été étendue à 6-3 grâce à la nomination expresse et controversée d’Amy Coney Barrett. Même en cas d’une « contingent election », où aucun candidat n’obtient la majorité au collège électoral et l’élection du président revient à la Chambre des représentants, les républicains ont encore l’avantage. Malgré la majorité démocrate à la Chambre, ce type d’élection octroie un vote à chaque délégation d’États, donnant une courte majorité aux républicains.

Les démocrates ont malgré tout de solides raisons d’espérer. L’opposition à Donald Trump et à sa gestion dramatique de la crise sanitaire du COVID-19 suscite un engouement sans précèdent. Elle a rassemblé des groupes et individualités aux horizons éloignés : des républicains modérés du Lincoln Project, qui mène des campagnes médiatiques acerbes contre l’administration Trump avec beaucoup de réussite, à Barack Obama. Lebron James, et Michael Bloomberg, qui ont lancé des initiatives diverses et complémentaires pour faciliter la participation électorale. Un nombre impressionnant d’anciens élus, dignitaires militaires, diplomates et membres d’administrations précédentes (démocrates et républicaines) soutiennent Joe Biden.

Surtout, dans un pays où la participation est historiquement faible comparée aux autres grandes démocraties (elle n’a pas dépassé 60% ces 50 dernières années), ces élections annoncent un record. Plusieurs États, le Texas par exemple, ont déjà enregistré plus de votes anticipés et par courrier que le total de leurs votes aux élections de 2016. Le raz-de-marée démocrate qui semble nécessaire à une transition pacifique du pouvoir est une possibilité crédible.

Cependant, la démocratie américaine est loin d’être tirée d’affaire. Le problème principal est que les institutions américaines favorisent la minorité conservatrice républicaine à pratiquement tous les niveaux : du système électoral de vote à un tour par circonscription au sein des États, au Congrès et à la présidence, grâce principalement au Senat et au collège électoral. Ainsi, bien que la société américaine dans son ensemble devienne plus progressiste, les conservateurs ont pu maintenir un rôle majeur sans avoir à élargir leur base électorale.  

Leur stratégie est simple : une grande cohésion interne (malgré les abus démocratiques divers de l’administration Trump, les élus républicains du Congrès ont fait bloc sur tous les votes importants) et une politique de suppression des votes. Grace à l’amendement par la Cour Suprême du « Voting Right Act » en 2013 – qui soumettait les États au passé ségrégationniste à la supervision fédérale pour leurs lois électorales (Shelby County v. Holder) – les républicains ont pu étendre cette politique.

Empêcher sa population de voter est une stratégie électorale problématique pour une démocratie. Une nouvelle victoire de Donald Trump cristalliserait pour de nombreuses années ce système, qui a besoin d’être reformé, et exacerberait les divisions de la société américaine. De surcroit, un mandat supplémentaire de cette administration entérinerait le délitement du multilatéralisme et de la coopération internationale sur les défis globaux majeurs, au premier rang desquels la lutte contre la destruction de l'environnement et le changement climatique.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.