Le lynchage de Léon Blum

Article - par Michel Winock dans mensuel n°306 daté février 2006 à la page 32 | Gratuit

Ce 13 février 1936, Léon Blum tombe par hasard, à Paris, sur un groupe de royalistes. C'est un véritable lynchage que subit en pleine capitale le chef socialiste...

"A mort Blum ! Blum au poteau !" A cris de haine, les Camelots du roi, les militants de l'Action française, les agitateurs à la fleur de lis, se sont rués sur la voiture à l'intérieur de laquelle ils ont reconnu le chef socialiste. Nous sommes le 13 février 1936 à Paris, au croisement du boulevard Saint-Germain et de la rue de l'Université. Léon Blum, qui vient de sortir de la Chambre des députés, passe par hasard devant la foule qui attend le cortège funèbre de l'historien royaliste Jacques Bainville, dont la dépouille doit être transportée depuis son domicile, rue de Bellechasse, à la gare de l'Alma, pour être inhumée à Marigny, en Normandie.

Bainville est une des têtes de l'Action française. Spécialiste célébré des relations internationales, sans contredit le plus germanophobe, expert aussi en placements boursiers, il faisait partie de l'Académie française depuis l'année précédente. Mais, malgré son conformisme - n'accompagne-t-il pas les siens aux offices paroissiaux ?, l'Église catholique lui a refusé les obsèques religieuses - en raison de la condamnation de l'Action française par le pape Pie XI en 1926. Le quotidien de la ligue a appelé du coup ses lecteurs à se masser, à midi, l'heure de la levée du corps, boulevard Saint-Germain.

Ils sont donc là les amis, derrière les brassards bleu et blanc de leur service d'ordre. Depuis des années ils ont la cervelle chauffée par leur journal favori, cette Action française où Maurras et Daudet jettent chaque jour leur déluge d'invectives contre le Parlement, la gauche, la droite modérée, la république. C'est ce quotidien qui a préparé l'opinion à l'émeute du 6 février 1934, et depuis il cogne à tout-va. Daudet engerbe les ronces, traitant ses adversaires, selon les cas, de "loustic macabre" , d' "absurde gredin" , de"prodigieux crétin" , d' "épluchure" , ou encore d' "ignoble et puant personnage" . Maurras, lui, se fait une spécialité d'appeler au meurtre. Ainsi, en septembre 1935, hostile aux sanctions de la SDN imposées à l'Italie de Mussolini qui vient d'agresser l'Éthiopie, il a réclamé qu'on tranche la tête à ceux qui, en France, "poussent à la guerre"  : à défaut de guillotine, le couteau de cuisine suffirait.

On s'imagine ce que Léon Blum, qu'on appelle dans ce journal distingué "le circoncis du Narbonnais" ou "le belliqueux Hébreu" , peut inspirer d'exécration : Juif, socialiste, antifasciste, il a tout pour exciter les furies de Maurras et la colère de ses ligueurs.

Ce 13 février donc, Blum tombe mal. Il est avec ses amis Germaine et Georges Monnet. Celui-ci est au volant, tandis que sa femme s'est assise à côté de Blum à l'arrière. L'auto, engagée boulevard Saint-Germain, doit ralentir à cause de la circulation devant le ministère de la Guerre. C'est là que le chef socialiste est reconnu, la voiture cernée, immobilisée, défoncée. Germaine Monnet a poussé Blum dans un coin et s'est couchée sur lui pour le protéger, mais l'un des agresseurs réussit à arracher un morceau du pare-chocs avec lequel il brise la glace arrière et frappe à la tête le passager bientôt couvert de sang.

Grâce aux Monnet, à deux agents de police accourus, et à un attaché parlementaire qui sort du ministère, Léon Blum peut être enlevé aux lyncheurs et emmené à travers une cohue vociférante à la porte de l'immeuble situé au n° 100 de la rue de l'Université. En vain, les concierges n'ouvrent pas. C'est dans l'immeuble voisin, au 98, que le petit groupe finit par entrer, grâce à l'intervention d'ouvriers du bâtiment qui ont observé la scène depuis le toit. Mme Thibault, gardienne de l'immeuble, donne les premiers soins au blessé, qui peut finalement, sur l'intervention personnelle du préfet de police Paul Guichard, être conduit à l'Hôtel-Dieu, avant de rentrer chez lui la tête enveloppée de bandes Velpeau.

Le soir même, l'indignation de la Chambre est unanime, et le gouvernement Sarraut fait voter la dissolution des organisations de l'Action française, sa ligue, ses Camelots du roi et sa Fédération des étudiants. Le dimanche suivant, 16 février, une manifestation imposante du Front populaire scande, quatre heures durant, de la place du Panthéon à la Nation, son unité contre "le fascisme assassin" .

Maurras récidivera, le 14 mai suivant, traitant Blum de "détritus humain"  : "C'est un homme à fusiller, mais dans le dos." Cette fois, il écopera de huit mois de prison. Pour l'heure, il a offert au Rassemblement populaire l'occasion, comme l'écrit Marcel Cachin,"de constater sa force immense" .

Par Michel Winock

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