Pollution, pandémie, crise environnementale : Valérie Chansigaud avait tout dit

Dans La nature à l’épreuve de l’homme, Valérie Chansigaud aborde des sujets qui se révèlent aujourd’hui d’une brûlante actualité : par des interventions incessantes et irréfléchies sur la nature, l’homme crée des maladies environnementales qui menacent la nature sauvage, l’homme et les liens qui l’unissent à l’environnement. La scientifique pose, in fine, la question de notre responsabilité.

La nature à l’épreuve de l’homme est un de ces ouvrages qu’on lit ou qu’on relit en 2020, cinq ans après sa publication, avec le sentiment qu’il avait très largement anticipé ce qui nous arrive aujourd’hui avec la pandémie de la Covid-19.

Le livre propose huit chapitres construits à partir de mots-clés : adaptation, frontières, inégalités, gestion, indicateur, indifférence, réitération, désordre.

Chaque chapitre traite de différents désordres environnementaux, causés directement ou indirectement par l’homme et qui affectent, l’homme lui-même, la nature sauvage et de façon plus globale, notre relation à l’environnement.

 

On peut commencer par revenir sur la définition que Valérie Chansigaud donne de l’environnement :

« La notion d’environnement ne peut être comprise comme étant constituée des seuls éléments matériels qui nous entourent (l’air, l’eau, la nourriture), mais bien comme l’ensemble des relations qui nous unissent au monde extérieur qu’elles soient sociales, culturelles, économiques, politiques. Il est impossible de différencier, autrement que de façon théorique, les aspects naturels, culturels, économiques, sanitaires, politiques d’un problème environnemental donné. » (p.84)

Il est donc logique qu’elle en appelle, dans sa conclusion, à l’interdisciplinarité :

« L’assemblage transversal des connaissances se fait remarquablement peu : on affirme l’importance de l’interdisciplinarité, mais toujours par la juxtaposition de spécialités scientifiques. Or l’environnement est par nature non-disciplinaire et toutes les sciences ont des analyses pertinentes à proposer (géographie, biologie, économie, histoire, écologie, géophysique, climatologie, psychologie etc.) mais c’est leur combinaison qui est productrice de sens. » (p.216-217)

Frontières

Une des premières questions qui peut nous interpeller fortement aujourd’hui est celle de l’abolition des frontières.

Tout d’abord la frontière entre les hommes et les animaux sauvages. Sont ainsi décrites les maladies humaines transmises aux singes, ainsi que les maladies simiennes transmises aux humains :

« La sensibilité des grands singes aux pathogènes humains constitue une véritable inquiétude pour l’avenir. La frontière entre grands singes et être humains n’est pas seulement géographique, elle est aussi écologique et comportementale. » (p.47-48)

« Le bilan du tourisme lié à l’observation des grands singes est donc tout à fait ambivalent : il contribue à valoriser ces animaux auprès des habitants locaux et diminue fortement le braconnage, et, dans le même temps, il favorise la diffusion de pathogènes, anodins pour l’homme, mais potentiellement mortels pour les animaux observés. » (p.48)

On trouvera une réflexion similaire, dans le chapitre Inégalités, sur « le prestige de la viande d’animaux sauvages ». Les exemples, essentiellement pris en Asie du sud-est et en Afrique montrent que le prestige social lié à la consommation de viande d’animaux sauvages, ainsi que leur utilisation dans la pharmacopée induisent une pression très forte sur les populations et favorisent la transmission de pathogènes :

« Les caractéristiques de la consommation de viande d’animaux sauvages présentées ici et basées sur l’exemple de l’Asie du Sud-Est sont identiques dans la plupart des régions du monde, notamment l’Afrique : (…) la conviction que cette viande a des qualités supérieures à la viande ordinaire ; et l’ignorance, parfois délibérée, des risques sanitaires propres à ce type de nourriture (...). » (p.80)

La transmission de pathogènes de l’animal à l’homme est ainsi l’autre versant inséparable de celui de la transmission des pathogènes de l’homme à l’animal. Et c’est bien ce qui nous préoccupe avec la Covid-19, l’origine de la pandémie est maintenant très largement et solidement documentée, même si d’aucuns persistent à affirmer qu’il s’agit d’un complot.

Cette notion de frontière abolie doit être encore élargie au fait que l’homme déplace des espèces animales et végétales et crée ainsi le désordre des milieux. On pourra lire, dans le chapitre Indifférence, les conséquences dramatiques de l’aquariophilie qui conduit à des relâchers inconsidérés de poissons devenus trop grands ou trop nombreux, « sans prendre en compte leur future qualité de vie ou les conséquence environnementales de son geste (…). » (p.148)

Réitération

Ce chapitre, particulièrement intéressant, est consacré à l’étude d’épidémies qui ont touché et touchent les arbres. Le prisme de l’analyse est que les causes en sont toujours les mêmes : « les activités humaines (essentiellement le commerce) permettent à des insectes, des champignons ou des microbes de circuler à travers le monde. » (p.162) Les conséquences environnementales et économiques sont désastreuses et les « moyens de lutte sont (…) terriblement coûteux et parfois totalement inefficace : il s’agit le plus souvent de limiter les dégâts car un retour en arrière est rarement possible. » (p.162-163)

Mais surtout :

« L’être humain semble incapable d’apprendre de ses erreurs passées, alors même qu’elle sont bien connues et bien étudiées, et pire, il semble mettre tout en œuvre pour que de nouvelles catastrophes environnementales se produisent. Le phénomène de réitération n’est pas spécifique aux pathogènes et aux nuisibles des arbres, mais l’histoire de ces crises successives fournit une étude de cas particulièrement instructive. » (p.163)

Seront ainsi passés en revue ; la spongieuse, le chancre du châtaignier américain, la graphiose de l’orme, l’agrile du frêne, le chancre coloré du platane, la mineuse du marronnier, le flétrissement du frêne, les nématodes du pin, les champignons pathogènes.

À chaque fois, la conclusion est la même et met en cause le fonctionnement mondial de notre économie :

« Les mesures destinées à prévenir l’introduction d’agents pathogènes se heurtent à un constat simple : le volume des marchandises transitant dans les ports double tous les 5 à 6 ans et il n’est pas possible (ou acceptable) d’augmenter aussi rapidement les ressources dévolues aux contrôles sanitaires (…). C’est bien la circulation des personnes et des biens qui est la principale et souvent l’unique cause de l’émergence d’une nouvelle pandémie : le nombre d’espèces nuisibles est tout simplement proportionnel au volume des biens échangés, au nombre de passagers et à la longueur des trajets (…). » (p.189-190)

On peut donc légitimement s’interroger aujourd’hui sur l’après Covid. On a beaucoup écrit sur « le monde d’après », reste à savoir s’il sera réellement différent de celui que nous avons connu. Les premiers signes du déconfinement ne semblent pas plaider pour une hypothèse optimiste.

Indifférence

La troisième grande notion que l’on peut retenir de l’ouvrage de Valérie Chansigaud est l’idée de l’indifférence. L’autrice la définit ainsi :

« En réalité, l’indifférence n’est pas le signe d’une absence de savoirs ou de sagesse, elle est l’expression d’un comportement délibéré, bien que peu souvent assumé. »

L’exemple des singes utilisés au cinéma ou dans la publicité, celui des singes vivant en captivité, l’exemple des poissons d’aquarium, celui de la souffrance des poissons donnent autant d’éléments de réflexion sur notre attitude commune, peu encline à l’empathie envers des espèces que nous considérons comme des biens, avant de les voir comme des êtres vivants.

« L’indifférence est un trait regrettable de l’esprit humain qui entraîne une réduction des intérêts possibles : on ne s’intéresse qu’à ce qui correspond à des valeurs positives partagées par d’autres. (…) Compatir aux souffrances du poisson tournant dans son bocal rend impossible la jouissance de la beauté d’un aquarium. » (p.159-160)

Valérie Chansigaud n’étudie pas l’indifférence des hommes envers les autres hommes, mais ce sera peut-être aussi une leçon que nous ne tirerons pas de la crise actuelle, attendu qu’elle est systémique et que nous ne croyons plus, ni au grand soir ni à l’aurore.

La scientifique conclut pourtant par un propos dynamique :

« Il convient maintenant d’être ambitieux et de vraiment s’adapter aux contraintes du monde moderne. Loin d’être un joug, il s’agit d’une formidable chance car il y a tout à imaginer et à inventer. »

Est-ce uniquement de la rhétorique ?

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L'auteur a choisi de fermer cet article aux commentaires.