Régulièrement, revient sur le tapis l'épineuse et ô combien urgente, angoissante et importante question de l'orthographe française.
A entendre certains, on serait porté à croire qu'il s'agit là d'une langue d'une extrême difficulté, à la différence des autres.
C'est pourtant une exagération : toute langue a ses subtilités, et c'est d'ailleurs sur ces subtilités que joue la poésie.
Mais, nous dit-on, l'orthographe est utilisée comme un moyen arbitraire de sélection, et donc de discrimination!
Comme si l'idée d'enseigner l'orthographe était venue pour sélectionner, et comme si préférer des gens qui écrivent avec moins de fautes n'avait pas des raisons valables...
Pourtant il y a bien en ce domaine, une discrimination, mais ce n'est pas celle-là. C'est celle dont est victime celui qui, n'étant pas très bon en mathématiques, va malgré tout s'efforcer d'être bon en français. Histoire de compenser.
En fait, du point de vue de la reconnaissance sociale qu'il peut en attendre, la compensation ne viendra pas avant... longtemps : il ne maîtrise pas bien les maths? Horreur, que va-t-on faire de lui! Son camarade est bon en maths mais nul en orthographe? Et alors? A quoi ca sert l'orthographe?
De toute façon, ça ne l'empêchera même pas d'avoir, plus tard, des notes acceptables en composition, puisque ce qui compte, c'est d'avoir une pensée ordonnée!
Il est d'ailleurs assez amusant de constater que ceux qui sont le plus farouchement contre l'enseignement d'une orthographe stricte sont évidemment ceux qui avouent, et avec fierté, qu'ils font souvent des fautes, et qu'ils ont plutôt « l'esprit scientifique ». On dirait une sorte de revanche d'enfants.
Il est vrai que certains anciens élèves malheureux de l'enseignement du latin réclament déjà son arrêt -ce qui est en bonne voie. On attend qu'un collectif des élèves traumatisés par l'histoire demande l'arrêt de l'enseignement de cette discipline pleine d'horreurs, et totalement inutile, puisque, par définition, dépassée. Quant à la géographie, n'en parlons pas, à l'ère du GPS, et de Google Map. Les extra-terrestres que ça intéresse encore n'auront qu'à apprendre tout ça en université, après tout.
On réclame donc à corps et à cri une simplification de l'orthographe (qui a déjà eu lieu en 1990); mais, puisqu'il faut être cohérent et équitable, j'aimerai beaucoup que l'on envisage avec le même sérieux l'idée d'une « simplification » des maths : on oublie des retenus? Pas grave, c'est une simple faute d'inattention, ça ne vaut pas la peine d'être sanctionné plus que cela. On confond un cercle et un disque? Qu'importe, après tout, c'est des trucs ronds tout ça. Du moment qu'on se comprend!
C'est qu'en réalité il n'y a pas tant de différence entre les maths et l'orthographe : il y a des règles à appliquer, il y a des articulations logiques, etc.. Il y a un lien étroit entre les méthodes de codage (or le langage est un code) et les mathématiques.
Pourtant, l'une des critiques que l'on fait souvent à l'orthographe est qu'elle serait remplie de règles arbitraires et d'exceptions illogiques.
Mais il faut s'entendre sur ce que l'on appelle « arbitraire » et « illogique » : aux yeux novices, peut-être, mais pas aux yeux de tout le monde!
Car il y a une science, je ne sais pas si vous connaissez, qui s'appelle la linguistique. Et elle ne trouve pas tout cela illogique du tout! L'évolution du langage, ses règles et même ses exceptions : tout a sa raison d'être, sa logique, son histoire. Seulement, on ne peut pas attendre de faire de nos élèves des linguistes avant de leur apprendre à écrire, de même qu'on ne peut pas en faire des mathématiciens avant de leur apprendre à compter. Alors, on leur enseigne des théorèmes, et on leur dit : « c'est comme ça, vous pouvez voir, ça marche. Si vous faites des études mathématiques plus poussées, vous comprendrez pourquoi c'est comme ça. Mais pour le moment, la démonstration est trop difficile pour vous ».
Mais bon, lorsqu'on doit faire la même chose pour enseigner l'orthographe, on ne supporte plus « l'arbitraire »!
On dira peut-être : « compter, c'est toujours utile. L'orthographe... du moment qu'on peut comprendre, à quoi ça sert de s'embêter? »
Une telle observation réduit le langage écrit au rôle de simple transmetteur d'information : c'est l'usage "comptable", purement "informatique", du langage qui est ainsi célébré. Mais le langage ne se limite pas à cette fonction : il suscite des idées, des sentiments. Il permet le développement de la conscience et de la pensée.
Il n'existe pas que le discours « commercial », il existe aussi la rhétorique, la philosophie, la dialectique (et bien d'autres choses). Mais rhétorique, philosophie, dialectique passent par une prise de conscience des mécanismes du langage – et cette conscience est largement construite par l'apprentissage de l'orthographe. Il faut forcer les élèves à réfléchir sur la correction de ce qu'ils écrivent.
C'est comme en art. On ne s'improvise pas Picasso : il faut d'abord apprendre. Et pour apprendre, il faut apprendre des règles. Car c'est en se forçant à suivre des règles que l'on peut s'exercer à soumettre à soi la matière que l'on travaille; et on peut alors espérer, par le jeu de la conscience faisant retour sur sa propre activité, en devenir maître.
Il n'y a donc, en fait, aucune raison de ressortir sans cesse ce débat. Il n'y a même aucune raison de dévaloriser l'enseignement de l'orthographe par rapport à l'enseignement du calcul.
Et il faut plutôt regarder d'un œil méfiant toute tentative de simplification du langage : ce pourrait être une simplification de la pensée.
Cependant, il est vrai que les mathématiques paraissent plus utiles à l'homme moderne que l'orthographe.
Quelle en est donc la raison?
La réponse est simple : le calcul est utile à la technique, pas l'orthographe (disons, pas l'orthographe française : car l'orthographe des langages C++ et autres langages informatiques, celle-là, malgré ses « arbitraires », on ne la dénigre pas).
Le langage non informatif ne sert pas à la technique.
Or il faut se rendre compte que l'une des idéologies les plus importantes de la modernité, c'est l'économisme : l'idée selon laquelle la finalité de l'économie, c'est le développement économique, parce que, sans développement économique, aucun autre développement n'est possible sur le long terme. Or le développement économique est facilité par le développement de certaines techniques (notamment les techniques d'échange et de production – voire de finance) : l'organisation sociale fait donc tout ce qu'il faut pour que ces techniques soient maintenues et développées.
Et cette analyse se trouve confirmée par le fait que les voies de recherche pure, qui demandent aussi des mathématiques, sont malgré tout très peu empruntées par ceux qui, pourtant, pourraient y prétendre.
La célébration sociale du calcul a donc pour objectif, plus ou moins avoué, de "produire" des hommes "techniciens" en soutien de l'économie.
Et, bien sûr, on ne prend guère la peine d'analyser pleinement l'impact de l'utilisation quotidienne de ces techniques sur l'usage de nos facultés mentales. Pourtant, ce serait fort intéressant, car il me semble bien qu'au prétexte de nous assister, elles nous conduisent en fait à diminuer toujours davantage l'attention que nous portons à nos activités.
Or l'attention et la concentration sont des éléments essentiels de la maitise de soi, de sa pensée et donc de sa vie.
Et il est ainsi à craindre que nous nous enfoncions de plus en plus dans l'ère de l'homme déconcentré.
Mais l'économie ne s'en porte pas plus mal : elle peut en outre nous vendre son lot de divertissements et de "loisirs", tout fait exprès.