Les étranges leçons que l'on tire de l'histoire (1)

Avec un tel titre, vous dites-vous peut-être, il serait tout de même dommage qu'il n'aborde pas la question de l'enseignement de l'histoire en T.S.! Eh bien, vous avez raison : c'est un peu gâcher, mais ce n'est pas l'objet ce billet... enfin pas directement! Le 20ième siècle fut un siècle riche de déconvenues. Siècle de grandes idéologies et de grands désastres. Il serait dommage que le siècle dans lequel nous sommes repartent dans les mêmes travers. Il ne suffit pas de dire que les idéologies sont mortes pour que ce soit vrai. Ce peut être seulement l'expression d'une idéologie nouvelle.

Avec un tel titre, vous dites-vous peut-être, il serait tout de même dommage qu'il n'aborde pas la question de l'enseignement de l'histoire en T.S.! Eh bien, vous avez raison : c'est un peu gâcher, mais ce n'est pas l'objet ce billet... enfin pas directement!

 

Le 20ième siècle fut un siècle riche de déconvenues. Siècle de grandes idéologies et de grands désastres. Il serait dommage que le siècle dans lequel nous sommes repartent dans les mêmes travers.

 

Il ne suffit pas de dire que les idéologies sont mortes pour que ce soit vrai. Ce peut être seulement l'expression d'une idéologie nouvelle.

Avec les horreurs du nazisme, nous avons eu l'illustration que la haine des autres cultures pouvait conduire au désastre et au génocide.

Avec les horreurs du communisme, nous avons eu l'illustration que la croyance en la marche inéluctable du progrès vers l'homme libre et universel était parfaitement compatible avec l'asservissement des peuples et le massacre d'individus trop singuliers pour savoir s'accorder avec l'idéal affiché.

Et tout cela put être fait dans un environnement de grands progrès technologiques et scientifiques.

 

Mais ce ne furent pas là les leçons les plus importantes que nous pouvions en tirer.

 

Car l'esclavage, fondé sur une dévalorisation radicale de l'altérité, et la colonisation, qui incarnait aussi le progrès triomphant répandu à la surface de la terre, avaient déjà eu lieu. Et, déjà, nous nous disions : plus d'esclavage. Et déjà, nous nous disions : est-il si bien d'être colonisateur?

 

La leçon la plus importante que l'on aurait dû tirer du 20ième siècle est celle-ci : sans cesse, l'homme recommence les mêmes erreurs. Oh, jamais de manière tout à fait identique, évidemment, car il n'est pas tout à fait idiot. Il sait prévenir la pure et simple répétition. Et son histoire le place toujours dans un environnement différent – avec un niveau technologique et donc une capacité d'action différente – mais, toujours, il tend à sombrer dans les mêmes travers ; mais, à cause de la différence des circonstances qui se présentent à lui, il ne le voit pas.

 

Après la première guerre mondiale, des hommes de bonne volonté s'étaient écrié, plein d'espoir et de sincérité : « plus jamais ça! ». Ils ont lutté pour que jamais plus une guerre si atroce ne survienne en Europe. Et leur pacifisme, si beau et si doux, a permis à Hitler de gagner du temps et des positions stratégiques, lui assurant ses premières victoires.

 

La leçon qu'il faudrait toujours avoir à l'esprit est que c'est souvent avec les meilleurs intentions du monde que l'on précipite la catastrophe. Et qu'il ne suffit donc pas d'avoir de bonnes intentions pour faire le bien. En fait, ce n'est que rarement l'intention qui devrait nous inquiéter, puisque, en majorité, nous avons les mêmes. Mais les moyens que l'on se propose d'utiliser pour les mettre en œuvre.

 

Et c'est la raison pour laquelle le débat politique, en particulier, entre « droite » et « gauche » où les uns et les autres s'envoient à la figure les « grands mots » : justice, liberté, fraternité, etc.. est largement superficiel. Tous, sauf exceptions, sont sincèrement pour la justice, la liberté, la fraternité, la réussite, etc.. Mais ce qui diffère est la méthode proposée pour y parvenir.

 

 

Après le génocide perpétré par les nazis, nous avons dit à nouveau « plus jamais ça! ». Et nous nous sommes mis dans l'idée que, pour éviter le recommencement, il suffirait de se transmettre un « devoir de mémoire », comme on se transmettrait une récitation que l'on aurait bien apprise.

Tout le monde sait bien, désormais, que « tuer des juifs parce qu'ils sont juifs, c'est pas bien », et, plus généralement, que « tuer des gens pour ce qu'ils sont, c'est pas bien ». Et il y a donc peu de risque que l'histoire recommence strictement à l'identique. Mais, comme cela n'a jamais été le cas, il n'y avait déjà pas beaucoup de risque au départ.

 

J'ironise. Mais, me demanderez-vous, ne fallait-il pas le faire? Évidemment qu'il le fallait. Mais cela seul n'est rien. Ce qui compte est la raison qui a conduit à ce massacre. Ce qui compte est de savoir quel mécanisme fut en jeu pour qu'on en arrive là. Des personnalités éminentes se sont penchés sur la question. Mais qui les écoute? On sait qu'il ne faut pas tuer. Mais, en disant cela, on ne se sent pas concerné, parce que, n'est-ce pas, « dans cette époque d'arriérés, ils étaient tous un peu fou, non? Ah, ce n'est tout de même pas à nous que ça arriverait, heureusement! On n'est pas des idiots comme eux, non. On sait bien juger par nous-mêmes de ce qui est bien ou pas! ».

 

On se dit cela, plus ou moins, sans s'apercevoir qu'à l'époque les allemands, tous les allemands, et les russes, bolchéviques ou pas, auraient pu se dire exactement la même chose.

 

En réalité, on ne sait pas qu'il est imbécile de tuer quelqu'un pour ce qu'il est. On sait que certains autrefois ont été assez fous pour le faire – parce qu'il faut être fou pour le faire.

 

 

Alors que, pour le faire, il faut raisonner, certes raisonner mal, mais suffisamment pour se donner l'impression contraire et s'autoriser à fermer les yeux sur les malheurs et la volonté d'autrui au nom du bien supérieur que l'on poursuit.

 

 

Or, et c'est là le paradoxe, lorsque l'on met en place de manière maladroite des « campagnes » pour éviter de nouvelles catastrophes, cette maladresse même peut être la cause des catastrophes nouvelles – en ne relevant pas réellement la cause des erreurs anciennes et en favorisant les erreurs nouvelles.

Je vais m'efforcer de le montrer par la suite. Mais il doit déjà être su qu'un raisonnement s'établit par un certain usage du vocabulaire (on pense avec des mots) et à partir de certains principes, qui servent de bases d'où nous tirons nos conclusions.

Si le vocabulaire est utilisé de manière abusive et confuse, si les principes ne sont pas appliqués strictement dans leur domaine de validité, cela conduit à des erreurs et à des contradictions qui peuvent être graves... et nous faire juger, à notre tour, par nos descendants, de « fous », en attendant d'en être eux-mêmes.

 

"Mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde", aurait dit Camus. Et cela est bien vrai.

 

Bien avant, Platon déjà avait rappelé, lui aussi, que "l'incorrection du langage n'est pas seulement une faute contre le langage lui-même ; elle fait encore du mal aux âmes." (Phédon, 115e)

 

Et le très sage Confucius le savait également : "si le langage n’est pas adéquat, les choses ne peuvent être menées à bien".

 

Voilà donc un avertissement qui n'est pas nouveau, et qui n'est pas isolé – mais qui manque souvent d'être suivi.

On n'aide pas à réfléchir grâce à des slogans.

Et, soit dit en passant, dans ce monde où, en l'homme, tout passe toujours par l'intermédiaire du langage - et notamment les entreprises de séduction et de manipulation - , cela suffirait, à lui seul, à légitimer grandement de sérieuses études de lettres, et d'histoire.

 

 

Mais ici s'achève notre introduction. Car tout ceci n'était qu'une préparation aux explications qui suivront dans les billets suivants, à propos de quelques idéologies actuelles.

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