Les étranges leçons que l'on tire de l'histoire (2)

[Ce billet est la suite du précédent, qui en formait l'introduction : les-etranges-lecons-que-lon-tire-de-lhistoire-1] Chapitre 1 : Les colonisations et la lutte des cultures.Au 8ième siècle avant Jésus-Christ, se passa en Europe une chose assez étrange, et encore mal expliquée. Les grecs commencèrent à coloniser le pourtour méditerranéen : non pas que quelques hommes s'enfuirent de chez eux pour aller vivre chez les autres. Non, des groupes organisés pour cela partirent pour fonder, un peu partout, des cités grecques, en important avec eux leur culture, leur organisation politique, leur histoire, leurs croyances.

[Ce billet est la suite du précédent, qui en formait l'introduction : les-etranges-lecons-que-lon-tire-de-lhistoire-1]

 

Chapitre 1 : Les colonisations et la lutte des cultures.

Au 8ième siècle avant Jésus-Christ, se passa en Europe une chose assez étrange, et encore mal expliquée. Les grecs commencèrent à coloniser le pourtour méditerranéen : non pas que quelques hommes s'enfuirent de chez eux pour aller vivre chez les autres. Non, des groupes organisés pour cela partirent pour fonder, un peu partout, des cités grecques, en important avec eux leur culture, leur organisation politique, leur histoire, leurs croyances.

En d'autres termes, les grecs établissaient des sortes de « comptoirs » sur les côtes.

C'est ainsi, par exemple, qu'ils fondèrent au sud de la Gaule, une certaine Massilia, promise à un grand avenir (puisqu'il s'agit de Marseille).

 

Ils ne semblent pas cependant qu'ils partaient uniquement pour des considérations économiques, comme on pourrait le croire. Il y avait aussi des considérations politiques et surtout religieuses : toute nouvelle implantation devait recevoir l'aval de l'oracle de Delphes, lorsque ce n'était pas la Pythie elle-même qui demandait aux peuples grecs d'envoyer des colons pour fonder une cité nouvelle à tel ou tel endroit.

 

Il s'agit là d'une manifestation ancienne et assez reconnue de colonisation.

Le peu d'information dont on dispose dans le détail expliquent sans doute que cette colonisation là ne fut guère associée à l'idée d'affrontement, de spoliations et de conflits entre les cultures. Il ne va pourtant pas de soi que les grecs furent toujours bien reçus partout. Et, d'ailleurs, devaient-ils forcément l'être?

 

 

 

S'il faut en croire l'expérience, des siècles récents, de la colonisation européenne à travers le monde, nous sommes conduits à répondre par la négative : rien ne donne le droit de s'accaparer un territoire pour y reproduire sa culture et l'imposer à ceux qui voudront rester.

 

S'il existait encore des territoires vierges, cela pourrait sembler faire exception : mais ce n'est pas le cas. Les indiens d'Amérique, des plaines comme de l'Amazonie, en ont fait et en font encore la douloureuse expérience. Certaines cultures ont besoin pour survivre de maintenir des territoires apparemment "vierges et sauvages", c'est-à-dire, en terme colonisateur, "à la libre disposition de qui voudra".

 

Nous sommes désormais presque unanimes à rejeter cet "idéal" de la colonisation. Mais pour quelle raison?

Est-ce seulement parce qu'elle s'est accompagné de violence et, parfois, d'esclavage? Non, car alors c'est la violence et l'esclavage qui peuvent l'accompagner, qu'il faut condamner, et non pas la colonisation en elle-même.

 

 

Si la colonisation peut être une pratique condamnable, c'est parce qu'elle est une forme d'expansionnisme culturelle et qu'elle introduit nécessairement un certain rapport de force entre la culture anciennement présente et la culture nouvelle.

Notons tout de suite que, dans certains cas forcément

Ainsi, en dehors du cas limite signalé, toute forme de colonisation revient à forme culturelle de conquête. Et qu'il s'agisse d'une colonisation de grande ampleur et réfléchi pour cela, ou qu'il s'agisse de vagues de colonisations successives, au fil des événements, comme dans le cas des grecs, le résultat, de ce point de vue, est le même.

 

 

 

On pourrait encore se demander, au fond, où est le problème : s'il n'y a pas de violence, si personne n'est forcé d'adopter le mode de vie et la culture du colonisateur, en quoi ce type de « colonisation douce » pourrait-il être condamnable?

 

Une colonisation douce? Quel est cet étrange vocable!? Cela s'est un peu déjà produit, par exemple, en Egypte, lorsque les grecs fondèrent une cité, Naucratis : ils y furent bien reçus et même accueillis (l'Égypte et la Grèce eurent longtemps de très bonnes relations). Ils gardèrent pour une large part leur culture grecque, mais ne réclamèrent jamais des indigènes qui vivaient avec eux qu'ils abandonnent leur culture d'origine. Il est vrai qu'une colonisation encore plus douce aurait été de ne pas fonder une cité grecque, puisqu'il se pose alors la question de la citoyenneté des indigènes. En réalité, à Naucratis, les grecs et les Egyptiens vivaient dans des quartiers bien distincts, et le Pharaon veillait aux droits de ses sujets.

 

 

Mais imaginons une réelle colonisation douce. En quoi ferait-elle encore problème? Si elle fait toujours problème, c'est parce que, qu'elle le veuille ou non, elle introduit naturellement un rapport de force entre les cultures en présence.

En fonction du nombre de ses représentants et de leur degré d'adhésion à leur propre culture, il se trouvera nécessairement une culture « plus forte » et une culture « plus faible ».

La culture « la plus faible » aura tendance à s'assimiler à « la plus forte ». La « plus forte » elle-même subira l'influence de ce voisinage et ne sera plus tout à fait comme avant. L'horizon de ce processus est qu'elle aura intégré en elle « la plus faible ». Et, de deux cultures, il n'en résultera plus qu'une.

 

 

C'est qu'une culture n'est pas une chose éthérée qui n'a besoin pour exister que d'un peu de rêve et d'imagination. Une culture, c'est quelque chose qui se réalise dans des œuvres, dans un mode de vie, dans des lieux et même dans une certaine temporalité particulière.

Or il y a des cultures qui ne subsisteraient pas même à une colonisation douce.

 

Par exemple, une culture nomade ne peut subsister très longtemps si dans son voisinage immédiat existe une importante culture sédentaire, la seconde exploitant d'abord pour elle-même à toutes époques les ressources du lieu.

Mais même à l'intérieur de cultures sédentaires, une incompatibilité se rencontre plus souvent qu'on ne croit. Imaginons que nous nous introduisions avec notre culture chez les indiens d'Amazonie : ce serait la fin annoncée de leur culture.

 

 

De ce point de vue, l'émission Voyage en terre inconnue est intéressante : elle consiste à montrer à des personnalités généreuses des cultures en voie de disparition, qu'ils vont sincèrement apprécier, et cela donnera l'occasion de dire les bienfaits de l'échange et du rapprochement avec autrui – sans bien s'apercevoir que la condition de leur existence est leur séparation même d'avec nous. Chose qu'avait bien vu et développé Claude Levy-Strauss si célébré, et si peu lu.

 

 

Arrivé à ce point, on pourrait pousser jusqu'à se demander si c'est vraiment un mal que des cultures disparaissent. C'est, après tout, « dans l'ordre des choses » - expression utile, puisque, quoiqu'il se passe, de toute façon, si cela se passe, c'est que c'est, en un sens, « dans l'ordre des choses » du moment.

 

Il est tout à fait possible de soutenir que toutes les cultures ne doivent pas être défendues. Mais en ce cas, on ne peut pas en même temps condamner la colonisation en général en tant qu'elle impose une culture à une autre. Et, inversement, on ne peut pas condamner cette colonisation, et, en même temps, soutenir que toutes les cultures ne doivent pas être défendues.

 

 

Mais nous sommes de belles gens : nous avons compris désormais qu'il faut défendre les cultures, dans leur pluralité. Et cela passe par la défense des « cultures minoritaires ». C'est pourtant au nom de cette défense même, que, de fait, tout se met en place pour l'uniformisation culturelle qui n'est pas loin de n'être qu'une forme de « colonisation » moderne, générale et décentralisée.

 

Ce paradoxe ne doit pas nous étonner lorsque l'on voit que certains, qui s'opposent avec juste raison à la colonisation mais confondent le droit à l'expression d'une culture et son droit à l'expansion, défendent dans le même temps, de ce fait, une forme de "colonisation de tous par tous", qui n'est en réalité qu'une autre dimension du libéralisme – mais cela fera l'objet d'un prochain billet.

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