Blues chez le dentiste

J'interromps momentanément la suite de mes billets sur le dialogue et le mélange des cultures. En effet, il faut bien vous le dire, depuis quelque temps, la vie n'est plus si belle.

 

Je sais bien que l'E.U. vont envoyer des soldats supplémentaires en Afghanistan, je sais bien que Sarkozy est encore et toujours président, je sais bien que Johnny se remet aussi mal de sa hernie que le journalisme. Je sais tout cela - et je le supportais bonant malant.Oui mais voilà, depuis quelques jours, j'ai une rage de dents.

"Ô rage, ô désespoir, ô vieillesse ennemie,

Ai-je donc tant vécu pour ravoir des caries?"

Aurai-je envie de m'écrier à pleines dents si je ne craignais que de l'une, rétive et cassée, ne réponde une petite voix vigoureuse et machiavélique :

"Aux microbes bien nés la valeur n'attend pas le nombre des années".

 

Alors, bien sûr, j'entends déjà vos réactions sarcastiques : "Et alors? Que veut-il, celui-là? Qu'on se fasse des cheveux pour ses dents?"

Non, messieurs-dames, non, je ne serai pas le responsable de votre calvitie naissante.

 

Et vous vous en rendrez vite compte, la pudeur et moi, ça fait 0,75 et il aurait fallu m'arracher les ongles un à un pour me soutirer une information aussi intime (ou me faire entendre la vibration sadique de la fraise piaffant d'impatience de retrouver l'humidité d'une cavité buccale).

 

Le pire, voyez-vous, est qu'il a bien fallu que je me soumette aux impitoyables décrets du destin. Et, bien qu'à reculons, j'allai visiter mon dentiste.

 

Mon dentiste est une personne affable - et, à vrai dire, c'était la première fois que je la rencontrais, mon habituel étant parti à la retraite après avoir fait un gros héritage. En apprenant la nouvelle, nous fûmes quelques-uns à grincer des dents - chose curieuse, car son travail fut toujours impeccable. Comme quoi, mine de rien, à force d'avoir les mains de quelqu'un dans la bouche, on finit par s'attacher.

Mon dentiste, disais-je avant de m'interrompre, est une personne affable. Affable, certes, mais manifestement peu regardant sur la lecture qu'elle propose pour faire mériter leur nom à ses patients.

 

Dans la salle d'attente, comme il se doit, se trouve un vaste choix de magazines populaires. Et, comme d'habitude, malgré mes bonnes résolutions, en voyant cela, je rempochai le poche que j'ai toujours sur moi lorsque je vais seul quelque part, et je me dis : "Tiens, et si tu lisais la presse féminine pour changer? Ca fait longtemps, et il peut être intéressant de voir ce qu'on raconte." Hop! Ni une ni deux, d'un geste large, je plonge dans la pile et en sort LE magazine choisi par le destin (qui, jusqu'alors, m'était contraire, notez-le bien, pour souligner ainsi combien je suis d'un naturel optimiste et confiant, de m'en remettre encore à lui).

 

Je feuillette négligemment parce qu'il ne faudrait pas avoir l'air de prendre trop au sérieux ce genre de choses. Et, puis, m'oubliant quelque peu, je finis par lire plus attentivement les articles. Des articles sur les peoples, sur des films, une espèce de film, un livre, une tentative de livre, une interview, etc.. Bon, rien de bien folichon, mais, au fil de ma lecture, bien que je ne sois pas un habitué de ce type de fréquentations, j'ai tout de même l'impression qu'il y a quelque chose qui cloche. Je retourne la couverture et je vois : "Septembre 2008". Ah oui, là, je comprends mieux ce qui ne va pas. L'actualité n'était plus tout à fait actuelle et toutes les "stars" n'étaient pas en train de faire des reprises ou de jouer les prolongations.

 

Je souris à moi-même et me remis à feuilleter.

Soudain, je vis l'image en grand d'une femme, assez jolie, au regard décidé. Je m'y arrête et me dis : "Tiens! Allons voir un peu qui elle est et ce qu'elle a à raconter!" Je regarde en dessous et commence à lire :

"Une bonne application :

Le rouge cerise etc.."

 

Vous le croirez ou pas, mais cela m'a fait un choc : j'ai bien mis 3 secondes et demi à comprendre ce dont il s'agissait (et je vous assure que rester interdit 3 secondes et demi devant une page de magazine, c'est long). J'ai alors réalisé que je n'en saurais pas plus sur la personne présente sur la photo. Car ce n'était pas elle qui était prise en photo : c'était son maquillage. Elle n'était qu'un mannequin, au sens strict du terme : un pantin, simple support de présentation, bref : personne.

 

Cela m'a fait un choc, et, vous me connaissez, lorsque je suis choqué, ça me fait réfléchir. Je me suis mis à réfléchir alors sur ce que l'on offrait à lire aux femmes. Un tiers de page de mode et presque tout le reste de potins. Vous me direz : "ce que l'on donne à lire aux hommes n'est pas mieux!" C'est vrai. Mais, enfin, il me semblait que bon nombre des rédactrices et des directrices de ces publications avaient des prétentions féministes. J'avais dû me tromper.

La femme est cet objet qui sert à faire beau et à présenter le beau. Il ne faut pas qu'elles soient très intelligentes, mais qu'elles aient une agréable conversation de "charmantes idiotes", c'est-à-dire capables de parler des paillettes. Et ce sont les magazines féminins écrits par les femmes qui le disent.

 

Evidemment, on apprend malgré tout aux femmes à chercher leur plaisir. Dans ce magazine (très réputé et même "bourgeois"), ce qui m'a frappé aussi est le nombre d'encarts consacrés au sexe et à la "libération" sexuelle (qui est donc, si je comprends bien dans mon raisonnement simpliste, le sens même de la "libération de la femme").

 

 

Cela m'a alors rappelé une intervention radio que j'avais entendu la veille. Oui, j'ai décidément des expériences fort enrichissantes.

C'était une émission consacrée à... je vous le donne en mille : le sexe (avec sexologue et tout). Avant que je n'éteigne de lassitude, j'entendis malgré tout la confession d'une jeune femme qui expliquait en substance: "oui, j'ai eu des relations sexuelles, sans aucun amour. Seulement pour l'attrait sexuel. Evidemment, on ne me comprenait pas et mes amies me critiquaient. Mais, au moins, j'étais moins hypocrite qu'elles. Je regardais en face mes désirs et mes pulsions."

Je ne pris pas vraiment la peine d'écoute le psychologue lui expliquer pourquoi elle avait raison et combien elle était courageuse de faire face ainsi au regard des autres.

 

Mais ce qui m'a interpelé, c'est son usage du terme "hypocrisie" (dont j'ai déjà parlé dans l'un des mes anciens billets). Quelle était donc cette hypocrisie qu'elle fustigeait?

Il me semblait qu'elle ne pouvait vouloir dire que deux choses : soit le fait de repousser des pulsions, soit le fait d'attendre de les voir accompagner de sentiments nobles pour chercher à les satisfaire, c'était l'un ou l'autre cas qu'elle appelait "hypocrisie"; c'est à dire somme toute, la maîtrise de soi et la sublimation.

Inversement, donc, je compris qu'il était bon, courageux, honnête, de satisfaire ses pulsions, du moment que celles-ci sont assez fortes et qu'on le fait volontairement.

La vertu semble être ainsi devenu de soumettre sa volonté à ses pulsions.

Je me demandais bien ce que Freud pouvait penser de cette étrange chose - sans parler de Platon, de Descartes et de tant d'autres -, lorsque mon dentiste passa la tête et cria mon nom.

 

Hélàs, je suis très lâche, et bien peu vertueux. Alors, même si tout en moi désirait ardemment que je m'enfuies à toutes jambes, une cruelle volonté me fit entrer, - en lui serrant la main, encore! Et en serrant les dents! En attendant que tout cela passe, le plus vite possible...

 

 

 

 

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