C'est ça la république ?

Dans le petit monde où nous vivons, monde de civilisation et de progrès, et qui file plus vite que le temps vers cet idéal de société promise, il est bon de se procurer de courts moments où l'on pourra enfin comprendre où l'on en est et où l'on va.Le 14 Octobre 2009, Luc Chatel, porte-parole du gouvernement, nous a fourni un de ces moments. Il nous a expliqué longuement ce que la République n'est pas : et il a bien raison de le faire, car encore un peu et nous oublierions ce qu'elle est.

Dans le petit monde où nous vivons, monde de civilisation et de progrès, et qui file plus vite que le temps vers cet idéal de société promise, il est bon de se procurer de courts moments où l'on pourra enfin comprendre où l'on en est et où l'on va.

Le 14 Octobre 2009, Luc Chatel, porte-parole du gouvernement, nous a fourni un de ces moments. Il nous a expliqué longuement ce que la République n'est pas : et il a bien raison de le faire, car encore un peu et nous oublierions ce qu'elle est.

Devant les journalistes, médusés que de telles paroles de sagesse tombent d'une bouche si adroite vers des oreilles si gauches, il s'est écrié : "Cette affaire commence à suffire ! On a vraiment le sentiment d'une chasse à l'homme. Tous ceux qui interviennent sur cette question, que veulent-ils? Ils veulent interdire l'élection à un candidat de par son origine sociale, son nom, son faciès? C'est ça la République?"

On notera la qualité du pédagogue qui sait parler aux hommes un peu simples que nous sommes leur langage quelque peu relaché.

 

Donc voilà le fin mot : la république, ce n'est pas d'interdire à quelqu'un de se présenter à une élection à cause de son origine sociale, son nom ou son faciès.

Comment ne pas être d'accord? Merci pour ce rappel!

Mais voilà, dans notre république, certains sont l'objet de discrimination: et il faut non seulement autoriser qu'ils se présentent mais les présenter, il faut non seulement les admettre comme les autres, mais les aider plus que les autres.

Voilà la république moderne : c'est la discrimination positive.

M. Chatel ne l'a pas dit clairement, mais il va de soi que c'était sous-entendu. M. Sarkozy est cohérent avec lui-même : il promeut les classes sociales discriminées.

Et il faut vraiment avoir l'esprit mauvais pour faire de la position sociale, ou familiale, un obstacle alors qu'en fait, à cause même des récriminations que cela provoque, il faut les compenser par des avantages ?

Vraiment, soyons plus tolérants que nous ne sommes et arrétons, comme nous y invite M. Chatel, d'intervenir dans cette affaire : les privilèges aristocratiques ont été abolis, la lutte des classes est terminée, il n'y a que la volonté de lever les obstacles devant ceux qui en rencontrent.

 

Mais, au fait, de quelle affaire s'agit-il ?

Ah oui ! Jean Sarkozy, jeune étudiant de 23 ans, en deuxième année de droit, fils d'un président de la république, devrait bientôt devenir, à l'image de son père, le président de l'E.P.A.D., établissement public chargé d'aménager le site d'affaires de la Défense.

Il faut vraiment être de mauvaise foi pour y voir autre chose que de la discrimination positive.

Enfin un jeune!

Enfin un jeune banlieusard!

Enfin un jeune étudiant à qui on donne sa chance!

Et en plus un étudiant pas tout à fait doué à en croire son cursus.

Alors, pour une fois que la République aide ses enfants, il faut être sans coeur pour s'en voir écoeuré.

Décidément, le peuple ne comprend rien.

 

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Pendant un petit instant, j'ai cru, en lisant M. Chatel, qu'il avait pris connaissance de mes conseils, dans les billets précédents, sur la manière de devenir le parfait petit dictateur démocratique.(cf . http://www.mediapart.frhttp://blogs.mediapart.fr/blog/marc-lefrere/041009/dictateurs-tyrans-et-oligarques-convertissez-vous-vite-la-democratie ) : il faut pour cela être capable de se foutre du monde avec le plus parfait sérieux ; et il faut bien dire que les réactions à l'UMP, dans leur écrasante majorité, en montre un exemple tout à fait frappant.

Malheureusement, je dus déchanter : Sarkozy et ses conseillers auront toujours un tour de plus que moi. Pensez donc : je n'avais pas songé au juste placement des membres de la famille regnante. Oubli funeste et inexcusable ; c'est pourtant la condition nécessaire à toute dynastie qui se respecte.

Il aurait suffi d'ajouter :

"Faites suivre vos pas par les pas de vos fils : qu'ils occupent les mêmes fonctions que celles que vous occupiez, qu'ils suivent la même route que vous. Cela vous fera des soutiens fidèles et préparera une succession facile. Et si l'on vous fait remarquer l'entreprise cavalière, répondez simplement : la république, ce n'est pas l'exclusion, ce n'est pas la discrimination négative. Pourquoi voulez-vous que mon fils ne me remplace pas? N'a-t-il pas les mêmes droits que les autres? Ce que je vois dans ces réactions, c'est la jalousie, c'est l'envie! Qui ne ferait pas la même chose que moi à ma place? Quel père n'aiderait pas son fils?" Cela fera sentir que vous êtes humains, tandis que vos adversaires ne seront que des moralistes fielleux. La manoeuvre réussira sûrement. Surtout si, assez vite, vous provoquez une autre polémique qui effacera cellle-ci des esprits".

 

Pour savoir si un argument est valable, un moyen de procéder est le test de l'analogie : on conserve l'exacte forme de l'argument, mais on la place dans un autre contexte pour voir ce qui se passe. Par exemple :

Le peuple se plaindrait-il que Louis XVI succède à son père, à 19 ans, pour devenir roi de France? Mais qu'est-ce que cette discrimination? Louis XVI a bien le droit, lui-aussi, à prétendre au trône! Ce serait une étrange conception de l'égalité que de vouloir l'écarter du pouvoir sous prétexte que son père était roi lui aussi!

Ah oui, alors en effet, on comprend bien mieux de quelle république M. Chatel nous parle.

 

Une autre manière de voir quel paramètre est essentiel dans une situation consiste à les enlever un par un et de voir ce qui se passe :

Voici la situation envisagée : le président de l'E.P.A.D. est un dénommé Jean, de 23 ans, en deuxième année de droit, fils du président de la république.

Enlevons simplement la fin "fils du président de la république" et voyons ce qu'il se passe :

Le président de l'E.P.A.D. est un dénommé Jean, de 23 ans, en deuxième année de droit (fils d'un inconnu).

Il est assez évident que cette situation est strictement impossible.

Conclusion : l'élément essentiel, qui rend possible qu'un Jean de 23 ans en 2ième année de droit soit président de l'E.P.A.D., c'est qu'il est fils du président de la République.

 

Et le problème n'est pas qu'il soit fils du président. Le problème est que c'est parce qu'il est fils du président qu'il occupera une place que sans cela il n'aurait pas pu occuper.

Autrement dit, le scandale vient de l'instauration d'un nouveau privilège de naissance.

Il faut le rappeler : la discrimination positive par la naissance, cela a un nom. C'est le régime aristocratique de la noblesse de sang. Et toute défense du choix de Sarkozy aurait valu aussi bien, à l'époque de la révolution, comme défense des nobles.

 

Pourtant la réaction du sieur Chatel n'est pas le plus étonnant : il faut bien servir si l'on veut manger. Non, le plus étonnant fut qu'il y eut des réactions tout à fait sincères et qui trouvaient pourtant que l'on faisait un mauvais procès au Prince Jean. Evidemment, je ne parle pas de ce qui vient des membres du gouvernement ou du monde politique : ceux-là, pour une fois, savent bien ce qu'ils font et n'en sont pas arrivés au point de croire ce qu'ils disent.

Mais ce sont certains personnes "de la société civile" qui viennent au secours du Dauphin.

 

J'avoue que d'avoir à le constater m'a stupéfié. Je sais bien que le monde change, mais enfin je ne suis pas encore véritablement vieux et déjà et de plus en plus j'assiste à des spectacles dont, dans mon enfance, je n'aurais jamais pu imaginer qu'ils se produisissent un jour. Alors se rendre compte que non seulement ils se produisent mais qu'un certain nombre de gens trouvent cela normal : imaginez ma surprise.

Et quand je suis surpris, je me dis "mon vieux (parce qu'en bon pédagogue j'use avec moi-même d'un langage plus relaché et facile à saisir), tu croyais avoir compris comment va le monde. Tu pensais que ca allait mal et qu'il y avait peu de chance que ça s'arrange. Ben mon gros béat, ton optimisme t'a trompé. C'est pire. Et il va falloir te remuer les méninges pour essayer de comprendre comment c'est possible!"

Quand je me tiens ce langage, dans un premier moment, ça m'énerve - et j'ose l'avouer, je n'ai pas que des pensées polies pour mes congénères. Mais enfin cela ne fait pas une analyse très nuancée; et, surtout, ça n'éclaire pas les causes. Alors, en dernier recours, parce que, n'est-ce pas, il y a bien des choses plus intéressantes à faire, j'entreprends ce que je me conseille : je me lance dans une réflexion.

 

Ceux qui défendent le choix de Sarkozy le font, je crois, parce qu'ils se reconnaissent en lui : qu'il s'agisse d'une reconnaissance sociale (telle présidente du groupe de réflexion éthique du M.E.D.E.F. qui débute toutes ses interventions radiophoniques en expliquant comment on pourrait défendre notre cher président ou nos chers PDG), ou, plus insidieux, d'une reconnaissance éthique.

 

C'est ce dernier cas que je trouve le plus révélateur : il consiste à prendre la défense du jeune Jean en ramenant son cas au nôtre. "Quel père n'a jamais aidé son fils à trouver du travail? Qui ne ferait pas ainsi s'il était à sa place?"

Il consiste à s'appuyer sur le principe suivant : ne condamnons pas quelqu'un si l'on n'est pas meilleur que lui. Il peut semble, à première vue, que cela découle du vieux précepte évangélique mis en avant par Jésus pour éviter la lapidation de la femme adultère : "que celui qui n'a jamais péché lui jette la première pierre!"

Pourtant le cas est tout différent.

D'abord parce qu'être président de la République n'est pas n'importe quoi. Il est le garant de la République. Or, faut-il le rappeler, la République est le "bien commun". Il ne peut devenir un bien privé, que l'on se céderait comme un héritage sauf à perdre son sens. En outre, être président n'est pas une charge imposée par le destin : personne n'a obligé Sarkozy à faire de la politique. S'il devait être "comme tout le monde", il n'aurait pas du en faire. Lorsque l'on se propose de conduire une nation et de décider de son avenir, on n'a pas le droit d'être "comme tout le monde".

On me dira peut-être : mais c'est dans les monarchies que le souverain n'est pas "comme tout le monde". La démocratie, c'est l'égalité. Eh bien, si cela est vrai, on doit croire qu'il y a du bon dans la monarchie et il est dommage que la démocratie que l'on nous prépare n'en conserve que le mauvais. Mais, en réalité, même en démocratie, le président n'est pas censé être "le français moyen" : sinon cela irait plus vite d'élire par tirage au sort. Il me semble que la compétence, la vertu, l'intelligence et le sens du service et de l'intérêt général devraient être chez lui supérieurs à ce que l'on trouve chez la plupart. Puisqu'il doit conduire la nation vers ce qu'il y a de meilleur, il devrait avoir une certaine connaissance de ce qu'est le meilleur, et donc le bien. On est donc en droit de juger de la qualité d'un président à la conscience qu'il a du bien et du mal, à sa manière de l'incarner : et il est donc naturel de lui demander d'être meilleur que nous. On a rarement vu de bons bergers plus sôts que leur troupeau.

 

Mais la différence avec le cas de la femme adultère est plus profonde - et plus inquiétante. Car la femme adultère, elle, a été condamnée : elle est reconnue coupable, elle est punie selon la loi. Et, heureusement, Jésus appelle au pardon et, ainsi, à l'allégement de la punition. Mais la réaction des soutiens de Sarkozy n'appellent pas au pardon; ils appellent à l'impunité des traficoteurs éhontés : puisque nous ne sommes pas mieux, il ne faut pas le reconnaitre coupable, il faut le laisser continuer. Il y a là, pour le moins, un grave déplacement et une grande confusion sur le sens de l'éthique.

Je croyais, quant à moi, que le bien était un idéal auquel il fallait réfléchir et appeler. Et, puisque c'est un idéal, on ne peut certes pas y correspondre parfaitement mais cela ne le disqualifie pas pour autant. Mais voilà que, dans l'esprit de certaines gens, le bien est devenu autre chose. Il est mal de condamner quelqu'un qui est aussi mauvais que nous. Il est donc bien de laisser impuni qui n'est pas meilleur que nous. Appeler à être meilleur est devenu un mal. Nous maintenir dans notre médiocrité est devenu un bien. Quel étrange renversement! Et quel grand espoir de progrès moral cela augure-t-il pour l'avenir!

Et dans un monde où, dans le même temps, l'hypocrisie est devenu un mal plus grand que ce qu'il dissimule (cf.

http://www.mediapart.frhttp://blogs.mediapart.fr/blog/marc-lefrere/150109/il-y-a-pire-que-l-hypocrisie), et où, par conséquent, la "transparence" est une vertu célébrée, on peut imaginer que tous les hommes de pouvoir fassent des petites magouilles au grand jour et sans que rien ne puisse leur être reproché : ils sont vertueux d'être sincères, nous le sommes d'être tolérants. Tout le monde, il est mauvais ; tout le monde, il est gentil.

Suivant cette morale nouvelle, ce que l'on peut reprocher à Sarkozy n'est pas d'avoir voulu placer son fils, mais de ne pas avoir assumé clairement ses motivations. Rassurons-nous quand même si une dicature héréditaire venait à s'instaurer un jour, nous n'aurions plus à nous plaindre d'un tel manquement à l'éthique.

 

 

Le bien devenu le mal, le mal devenu le bien. Comment ce renversement est-il possible? Il me semble qu'il y a plusieurs facteurs qui ont grandement contribué à brouiller presque définitivement le sens du bien et du mal.

L'un d'eux, qui concerne directement le contexte décrit dans ce billet, est la "fureur démocratique" : Tocqueville, repris par Finkielkraut bien souvent, explique avec lucidité combien la démocratie, si l'on n'y prend pas garde, risque de travailler contre elle même. En effet, en démocratie, chacun est l'égal de chacun, du point de vue du droit. Et ce régime nait d'une revendication d'égalité. Mais la passion pour l'égalité peut aller plus loin : chacun va se considérer l'égal de chacun à d'autres points de vue. C'est l'ère du relativisme : toutes les cultures se valent parce qu'il ne faut pas faire de discriminations. Toutes les morales se valent pareillement. Et le président de la République? Il n'est que l'un d'entre nous, rien de plus. Il ne faut pas qu'il soit davantage. Il est bon qu'il ne soit pas mieux. Il n'est pas mieux? Arrétons de l'ennuyer et félicitons-le plutôt. Il sait manier sa barque.

On peut remarquer le glissement : de ce qu'il serait mal qu'il ait plus de droit, on en vient à l'idée qu'il serait anormal qu'il soit plus vertueux.

Un autre facteur important est, à mon sens, le développement de la psychologie et la sociologie, tels, du moins, qu'ils sont vulgarisés dans les médias et utilisés par les journalistes. Il faudrait s'étendre longuement sur ce point - et ce billet est déjà très conséquent.

Notons simplement que ces deux sciences ont pour premier objectif de décrire ce qui est : dans le domaine du comportement individuel, dans un cas, et dans le domaine du comportement social dans l'autre. Dans un second temps, ils cherchent à établir quelles lois expliquent ce comportement. Or, la plupart du temps, elles en viennent à présenter ce qui est majoritaire comme ce qui est normal, c'est-à-dire comme ce qui est admissible et donc "pas plus mal" et donc "bien". Elles finissent ainsi par confondre expliquer et justifier. Le pire est évidemment lorsqu'elles prétendent expliquer la morale elle-même : elles sortent alors complétement de leur domaine de recherche et ne font qu'augmenter la confusion en la parant d'un discours scientifique. Surtout qu'en ce cas, la plupart du temps, elles se donnent pour mission de "pourfendre" les "vieilles morales", d'en montrer les entrailles, de révéler qu'en fait s'y cache des "instincts refoulés" ou des "conventions purement sociales". Et ceux qui le font en tirent bien du prestige, parce qu'évidemment pour oser faire une chose pareille, il faut "du courage".

Dans de telles conditions, en effet, il devient difficile de penser que certaines valeurs peuvent être aussi tout à fait autre chose qu'un arbitraire naturel ou social, et tout finit par se confondre.

 

Il serait pourtant utile de se rendre enfin compte qu'il est impossible de penser, d'agir, de vivre en homme sans présenter par ses réflexions, par ses actes, par ses choix, une certaine règle de vie, une certaine morale, qu'on le fasse en conscience ou non. On ne peut pas sortir de la morale - et lorsque l'on cherche à dépasser le domaine des valeurs, on ne fait rien d'autre que les inverser.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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