Les étranges leçons que l'on tire de l'histoire (3)

[Ce billet est une suite ; voici ce qui précède : l'introduction : les-etranges-lecons-que-lon-tire-de-lhistoirele premier chapitre : les colonisations et la lutte des cultures ] Chapitre 2 : La culpabilisation et la détestation de soi.Au sortir de la seconde guerre mondiale et après en avoir fait le terrible bilan, l'occident s'est demandé, effaré, comment il avait pu en arriver là.Et, peu à peu, il s'est mis à réévaluer son passé. L'idée d'un « Progrès » de la Civilisation, grâce au progrès scientifique et technique, idée déjà bien écornée par la première guerre mondiale, volait cette fois-ci en éclat - ou plus exactement l'idée que l'on s'en faisait alors. Car, depuis, une autre incarnation de cette idée a repris vigueur, sans le dire.

[Ce billet est une suite ; voici ce qui précède :

l'introduction : les-etranges-lecons-que-lon-tire-de-lhistoire

le premier chapitre : les colonisations et la lutte des cultures ]

 

Chapitre 2 : La culpabilisation et la détestation de soi.

Au sortir de la seconde guerre mondiale et après en avoir fait le terrible bilan, l'occident s'est demandé, effaré, comment il avait pu en arriver là.

Et, peu à peu, il s'est mis à réévaluer son passé. L'idée d'un « Progrès » de la Civilisation, grâce au progrès scientifique et technique, idée déjà bien écornée par la première guerre mondiale, volait cette fois-ci en éclat - ou plus exactement l'idée que l'on s'en faisait alors. Car, depuis, une autre incarnation de cette idée a repris vigueur, sans le dire.

Après la première guerre mondiale, les coupables avaient été désignés : les monarchies et le sentiment patriotique. Et on avait bien pris soin d'établir une démocratie en Allemagne et de tout faire pour éviter une nouvelle guerre. Il fallait pourtant se rendre à l'évidence : la démocratie allemande avait conduit Hitler au pouvoir, le pacifisme lui avait permis de préparer sa guerre et de conquérir des territoires et, étrange renversement de l'histoire, c'est d'abord le patriotisme des pays conquis qui lui résista encore après ses victoires écrasantes en 40, et qui permit ensuite d'inverser le cours des choses.

 

Après Hitler, il fallait donc comprendre à nouveau les causes de la guerre et on ne pouvait plus se contenter de réponses simplistes. Cette fois-ci, il fallait remonter l'histoire jusqu'aux racines et en arracher tout le mal possible.

 

La guerre avait aussi montré aux autres pays la faiblesse des métropoles occidentales : et la revendication anticoloniale prit l'ampleur que l'on sait, permettant la libération progressive, et parfois difficile, des colonisés.

 

Par ailleurs, la doxa marxiste, très présente, invitait depuis longtemps à faire cette relecture selon le paradigme de la lutte des classes, du conflit réel et perpétuel entre les prolétaires et ceux qui les exploitent.

Après l'échec patent du communisme russe - échec qui produisit un choc idéologique aussi fort que celui de la seconde guerre mondiale - ce paradigme s'élargit en celui du conflit perpétuel entre ceux qui sont socialement dominés et ceux qui appartiennent à la classe sociale dominante, c'est-à-dire celle qui impose sa culture et ses valeurs comme la culture et les valeurs normales de la société, ou du monde. Et l'exploitation économique ne devint plus qu'un élément parmi d'autres de cette domination.

 

Ainsi, peu à peu, l'Occident se mit à confesser ses fautes. L'esclavagisme, la colonisation, la shoah : tout cela semble devoir être imputé à la perpétuelle prétention de l'Occident à éclairer le reste du monde, à être sûr de soi et à vouloir le bien des autres à leur place – c'est-à-dire en réalité à se servir des autres pour les soumettre à sa propre vision du bien.

 

Cette confession se fit lentement, et à la face du monde. A la face d'un monde qui venait de reprendre sa liberté, et qui accusait et accuse encore l'occident d'être à l'origine de ses maux. Cette confession n'appela que rarement un pardon – mais elle parut justifier cette accusation, devenue constante.

 

Dès lors que l'on se confesse et que l'on n'obtient pas de pardon, il devient difficile de se pardonner soi-même. Et il semble bien que ce soit ce qui se passe aujourd'hui.

 

 

Une grande part des élites intellectuelles ne pardonne pas l'occident de ce qu'il a fait et continue à le juger responsable des problèmes mondiaux. Notons bien qu'ils ont parfois raison!

Ils ne pardonnent pas – et ils vont plus loin : ils revendiquent pour les autres la constante réparation qu'est censée appeler le crime supporté par leurs pères, et commis par les nôtres. Une réparation sous forme de droits particuliers, de bienveillance et de tolérance particulières envers eux, plus qu'envers tout autre.

Puisque les pères des uns ont souffert, les fils doivent être choyés. Mais cela a pour corollaire que, parce que les pères des autres furent parfois des salauds, sans toujours le savoir, leurs fils doivent apprendre à se taire et à laisser leur place.

 

Voilà où mène, en réalité, la dialectique de la défense systématique du dominé : considérer comme naturel et normal que les anciens dominateurs deviennent les nouveaux dominés. Rien de plus. Un air de déjà vu. La pensée d'extrême gauche, de ce point de vue, n'a peut-être pas tant changé que cela.

 

 

Il ne faut pas stigmatiser; et, on le sait, les populations des banlieues, les populations issues des anciennes colonies, les populations de culture musulmane, les populations socialement défavorisées, etc. toutes sont sans cesse stigmatisées. La domination persiste. L'esprit « colonisateur » demeure en l'homme blanc définitivement irrécupérable.

 

L'alternative à la détestation de l'autre, justement condamnée, semble être devenue la détestation de soi : il ne faut plus vouloir être soi, puisque "soi" est l'héritier des salauds et risque bien d'être un salaud lui-même, sans même s'en apercevoir.

 

 

De fait, qui donc stigmatise? De pauvres gens qui n'ont pas bien compris le monde comme il va et qui agissent sous l'impulsion de « peurs irrationnelles ». Comme les Suisses, dont le vote n'exprime assurément, nous dit-on, rien d'autre.

 

C'est ainsi que les « beaux esprits » en viennent, pour lutter contre les discriminations, à nier à leur voisin la capacité de voter de manière réfléchie. Tout n'était chez eux que le résultat d'une pulsion irrationnelle : ils étaient « sous l'emprise » de la peur, comme on est sous l'emprise d'une panique – et il faudrait presque s'imaginer les Suisses se ruant comme un seul homme à la fameuse votation, la peur au ventre que le lendemain toutes les clochers ne soient transformés en minarets.

 

« Peur irrationnelle » - cette expression est assez caractéristique de la manière dont certains, parmi les journalistes, il faut le déplorer, réfléchissent grâce à des formules toutes faites : non pas qu'elle n'ait pas sa valeur, mais à force de l'employer, elle devient comme un automatisme pour décrire une situation et avoir ainsi l'impression de l'avoir comprise – cela permet de ne plus avoir à la penser.

 

Car que veut dire « peur irrationnelle »? La peur est un sentiment, elle n'émane pas directement de la raison. Un être sans raison ni entendement peut éprouver de la peur. L'expression « peur irrationnelle » est donc en soi une tautologie : elle est toujours vraie. Et, à chaque fois que l'on fait quelque chose par peur, on peut bien dire qu'on le fait à cause d'une « peur irrationnelle ».

Cependant cette expression a été forgée pour désigner non pas la peur en général, mais une peur qui est sans raison, une peur injustifiée.

Or – et c'est là que l'emploi devient abusif – on mélange les deux aspects : on commence par dire que les Suisses ont voté par peur. Ce qui est vrai. Puis, par habitude, on lui accole l'adjectif et on en déduit que c'est donc par peur irrationnelle qu'ils ont voté et que c'était donc une réaction irréfléchie – comme s'il n'était plus possible qu'une crainte soit justifiée.

 

Dès lors, on ne prend même plus la peine de demander aux Suisses pourquoi ils ont voté ainsi, puisque, de toute façon, ils n'y ont pas réfléchi eux-mêmes. Mieux même, quelque soit le début d'argumentation qu'ils pourront donner, on ne les écoutera pas bien longtemps : quel intérêt? Nous avons déjà la réponse! Ce qui leur faudrait, aux Suisses, on le sait bien, dans le fond, c'est une bonne psychanalyse pour les sortir de cette emprise de l'irrationnel!

 

Non, il ne faut pas stigmatiser ceux qui ne veulent rien d'autre que préserver leur culture dans les banlieues. Mais les autres, on peut. On le peut d'autant plus s'ils sont en position dominante - en fait, on ne le peut que s'ils sont en position dominante.

 

 

On ne se rend pas compte que, dans un contexte où la position dominante devient une cause de dévalorisation majeure, il est bien à craindre que cette position ne soit plus aussi dominante que cela, et inférieure en tout cas à celle de ceux-là même qui sont à l'origine de la dévalorisation... Les critiques de la domination eux-mêmes dominateurs : ils devraient y réfléchir!

 

Ce paradigme entraine décidément sans cesse de nouvelles contradictions.

 

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