Je viens de lire les 8 leçons qu'Alain Finkielkraut a données à l'Ecole Polytechnique et qu'il a publiées sous ce titre. Et il faut le remercier de cette publication. Certes, que n'a-t-on pas dit sur le philosophe? Mais il faut le lire.
En quelques leçons, il éclaire la pensée de Rousseau, Marx, Tocqueville, Nietzsche, Freud, Heidegger, Schmitt, Levinas et Arendt; et surtout il éclaire notre époque par l'intermédiaire de leurs pensées. Finkielkraut manie avec brio l'art de montrer l'actualité de la philosophie.
Pourquoi "philosophie et modernité"? Parce qu'au fil de ce parcours, la modernité se dévoile : porteuse de promesses, mais aussi de contradictions et de tendances inquiétantes. Et ce sont évidemment les paradoxes et les contradictions qui intéressent le philosophe - et son lecteur.
On ne peut pas résumer un livre de philosophie. On peut seulement conseiller de le lire. Et celui-ci se prête vraiment à l'exploration : il est facile d'accès, et chaque chapitre éclaire un aspect de la modernité de la pensée d'un des philosophes suscités. Il se prête à l'exploration, et à la méditation. Malaise dans la culture, nous avait-il déjà avertis. Malaise dans la démocratie, confirme-t-il.
Et je ne résiste pas à l'envie de vous faire goûter d'un peu du 3ième chapitre, consacré à la Tocqueville et la démocratie :
"Tocqueville donne le nom d’individualisme à cette nouvelle définition de la liberté mais – et, en ce sens, il ne peut être rangé parmi les penseurs libéraux – la liberté des Modernes ne constitue nullement, pour lui, le dernier mot de la liberté. L’homme rendu à lui-même n’est pas, de ce fait, un homme qui pense, agit, juge et sent par lui-même. Il a plutôt tendance à penser comme on pense, à juger comme on juge, à agir comme on agit et à ressentir les choses comme on les ressent. Il s’isole des autres, il se replie dans sa sphère privée, il refuse de s’inspirer d’une autorité extérieure, bref il lâche la société, mais la société, elle, ne le lâche pas. Elle le poursuit, au contraire, dans sa solitude ; elle parasite son quant-à soi ; elle s’installe avec lui dans le nid douillet qu’il s’est constitué à l’abri des regards. Plus la vie se privatise, et plus elle se socialise. Le retrait du monde commun conduit à l’indistinction progressive de la physionomie individuelle et la physionomie commune. Individualiste donc conformiste, solitaire donc grégaire : telle est pour Tocqueville, l’étrange logique à l’œuvre dans l’égalité et, sinon son destin inexorable, du moins l’un de ses avenirs possibles. "
Ou encore :
"[…] Il y a un malaise dans la démocratie, et ce malaise prend aujourd’hui une forme que Tocqueville n’avait pas prévue, mais que sa pensée permet d’éclairer. […] La scène publique est accaparée par des gens qui, au nom de l’égalité en marche, monopolisent la qualité de porte-parole de la démocratie. […] Voici donc la grande inconséquence de notre temps. D’un coté, on n’a pas de mots trop durs pour qualifier le mépris de l’ancien patron de TF1 envers l’humanité qu’il s’enorgueillit d’abrutir ; de l’autre, on prononce l’équivalence de toutes les cultures. Dans la distinction entre ce qui relève de l’art et ce qui relève du pur divertissement ou, à l’intérieur de l’art, entre le beau et le kitsch, les mêmes que révolte le fait de vendre à Coca-cola du temps de cerveau humain disponible, voient pointer le museau de la discrimination, c.-à-d. du racisme. Le sociologue Christian Baudelot, qui a mené une enquête sur la lecture chez les jeunes, constate que ceux-ci lisent moins que leurs ainés, que plus ils avancent en âge, moins ils lisent, que, quand ils lisent, ils lisent moins des livres que des magazines ou des textes sur écran, et qu’enfin, lorsqu’ils lisent des livres, ce sont plus souvent des livres de pure distraction que de la littérature. Et le sociologue conclut qu’il ne faut pas s’alarmer, bien au contraire. La lecture s’est laïcisée, dit-il, elle ne fait plus l’objet d’une révérence a priori, d’une admiration protocolaire, d’un culte hypocrite. « Les textes classiques sont ceux, disait Borges, qu’on aborde avec une ferveur préalable et une mystérieuse loyauté ». C’en est fini, répond Baudelot, de la lecture avec un grand « L ». Chacun fait ce qu’il veut, dit ce qu’il fait, la hiérarchie est vaincue par l’égalité des goûts et des attitudes ; les traditions sont détruites par la liberté. La démocratie gagne sur tous les tableaux.
[…] Or la culture n’est pas démocratique. Son accès, sa diffusion, sa transmission peuvent l’être, doivent l’être, non sa réalité. Virginia Woolf n’est pas Christine Bravo, Ravel n’est pas Jean-Michel Jarre, Fellini n’est pas Gérard Pirès, Paul Klee n’est pas Bernard Buffet. L’inégalité règne. Plus la démocratie, au sens repéré par Tocqueville, avance, et plus cette exception culturelle lui devient intolérable."
Il conclut :
"Le grand fait générateur de l’égalité des conditions conduit à vouloir que tout soit égal pour que rien ne puisse démentir le fait que tous sont égaux ; mais si toutes les pratiques se valent, au nom de quoi se scandaliser de la culture TF1 ? Notre temps a ceci de pathétique qu’il repousse avec écœurement le nihilisme auquel il est pourtant conduit par la loi du cœur. Laissons donc le dernier mot à Bossuet : « Le ciel se rit des prières qu’on fait pour détourner de soi les maux dont on persiste à vouloir les causes. »"
Ces extraits ne peuvent évidemment pas rendre compte de la finesse de son analyse. Et le chapitre suivant, consacré à Nietzsche et au ressentiment, est tout simplement superbe.
Alain Finkielkraut donne à penser notre époque en dehors de tous les prets-à-penser. Et ceci seul est assez rare pour être souligné.