La philosophie et les sciences (4) : Les sciences sur le champ de bataille

Les sciences sur le champ de bataille  Pour ne pas être trop long, et parce que ce serait sans doute assez vite ennuyeux, il suffira de montrer en quoi chacune des sciences principales a pu être tentée d'annexer chacune des autres sciences, que ce soit en prétendant en donner les clefs, que ce soit en prétendant en régir les objets; et pourquoi, pourtant, elle se montre en elle-même insuffisante. On pourra ainsi surprendre comment l'une d'elle espérant atteindre son but se retrouve finalement rattraper par une autre, et ainsi de suite.

Les sciences sur le champ de bataille

 

 

Pour ne pas être trop long, et parce que ce serait sans doute assez vite ennuyeux, il suffira de montrer en quoi chacune des sciences principales a pu être tentée d'annexer chacune des autres sciences, que ce soit en prétendant en donner les clefs, que ce soit en prétendant en régir les objets; et pourquoi, pourtant, elle se montre en elle-même insuffisante. On pourra ainsi surprendre comment l'une d'elle espérant atteindre son but se retrouve finalement rattraper par une autre, et ainsi de suite.

Prévenons d'avance qu'évidemment, le caractère schématique de ces explications interdit d'y voir une description historique de la succesion des sciences (qui n'aurait pas beaucoup de sens), ni une critique des sciences en elles-mêmes, lorsqu'elles s'en tiennent à leur objet propre.

 

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Les mathématiques sont sans doute les sciences qui se prêtent le plus facilement à cette annexion : elles sont à la fois les plus sûres et les plus transversales. Historiquement, elles furent d’ailleurs les premières à assurer leur discours, à tel point que lorsqu’il fallut consolider la méthode des autres sciences, on a cherché à y introduire des mathématiques et à généraliser les règles qu’on y appliquait. On connait celles de Descartes, qui en sont directement inspirés, et la déclaration de Galilée, que nous avons vu précédemment : pour comprendre le réel, il faut le soumettre à une lecture mathématique.

 

 

 

 

 

Cette affirmation ne va pourtant pas de soi. Car que sont les objets mathématiques sinon des constructions de l’esprit ? Où sont, dans la réalité, les nombres ? Où sont, dans la réalité, les objets géométriques idéaux, à 1, 2 ou une infinité de dimensions dont on étudie les propriétés ? Le problème de leur statut ontologique est donc bien présent et soulevé déjà dans l’antiquité : comment ce qui n’est qu’une construction logique de notre esprit pourrait-il nous donner les clefs de la réalité ?

 

Car, après tout, si l’équation e=mc² est bien en rapport avec la réalité, pourquoi 1+1=2, qui n’est jamais qu’une formule plus générale, ne le serait-elle pas aussi, d’autant plus que, sans elle, la première est impossible ?

 

Quoiqu’il en soit de cette question, qui est présupposée résolue par les mathématiciens, pour qu’ils puissent utiliser les nombres comme si de rien n’était, le fait est que toutes les sciences ont été depuis gagné par les mathématiques. Il a fallu pour cela multiplier les mesures, dans tous les domaines. Ce qui n’est pas sans susciter à nouveau quelques problèmes sur la manière de mesurer et dans le rapport entre les quantités discontinues, des mathématiques, et les quantités continues, des relevés. Mais on a pu malgré tout avoir l’impression que tout était quantifiable, et réductible à de la quantité et à de la mesure. Ce qui fait des mathématiques la science reine.

 

Evidemment, cette prétention est fausse : tout n’est pas susceptible de mesure. Et surtout c’est en s’appuyant sur cette question du rapport entre objet mathématique et objet réel que deux autres sciences vont s’efforcer de la renverser.

 

 

Il y a une science que la réussite des mathématiques ne pouvait pas laisser indifférente : c’est la science logique. Et, de fait, cette science du raisonnement a, par principe, un droit à se revendiquer « clef de toutes les autres sciences ». Hélas, elle était toujours en gestation, n’ayant guère avancée entre Aristote et Kant. Pourtant s’il était une science dont on sentait bien que sa réussite était due à sa logique, c’était les mathématiques. Et lorsque l’on s’est efforcé de généraliser la méthode géométrique aux autres domaines, on pouvait bien considérer que cela revenait à en ressortir en réalité la rigueur logique. C’est ainsi que, peu à peu, s’est développée une autre logique, plus formelle mais plus efficace, capable de s’adapter à davantage de situations. Cette même logique, réfléchissant sur ses propres éléments, et sur le statut des mathématiques, a trouvé que, somme toute, les objets mathématiques devaient n’être que des formes logiques. Le logicisme s’est donc donné pour objectif de réduire toutes les mathématiques à de purs énoncés logiques (cf. Principia Mathématica de B. Russell). Ce qui ferait de la logique à nouveau la science reine.

 

Cette entreprise faillit réussir, mais buta finalement sur ce qui est connu sous le nom de Paradoxe de Russell, et qui est, en fait, une contradiction. Et il est évidemment ennuyeux pour la logique d’en arriver à se contredire ! Il fallait donc tout revoir, et c’est ce que Russell fit mais au lieu de chercher à transformer la logique, qui, à ses yeux, devait, laissée à elle seule, nécessairement aboutir à cette impasse, il chercha de l’aide dans la linguistique (la théorie des types) ; et c’est ainsi que le même grâce auquel la logique avait espérer devenir la clef de voûte fut celui qui la soumit à une autre. Mais nous en reparlerons un peu plus bas.

 

 

La réussite des mathématiques et, indirectement, de la logique, avait provoqué un redoublement d’études sur les fondements de ces sciences, et sur le statut de leurs objets. Et une science se trouva bien placé pour en donner le fin mot : puisque la logique et les mathématiques sont une création de l’esprit, c.-à-d. d’un sujet pensant, il faut étudier le fonctionnement du sujet. Et c’est donc la psychologie qui prétendit à son tour, indirectement, expliquer les sciences, et donc ce qu’elles expliquent, le monde, en fournissant les clefs de la représentation des sujets (cf. Brentano).

 

Cette méthode d’explication pose malheureusement un problème : comment fonder l’objectivité sur la subjectivité ? Comment expliquer l’absolue validité des nécessités logiques sur la simple habitude des relations psychologiques ? Comment fonder enfin l’universalité des propositions sur la singularité des sujets ? C’est la valeur même de la logique, et, par là, des sciences qui sont ainsi mis en danger par le psychologisme. Husserl fut celui qui s’attaqua à ce problème et c’est pour en sortir qu’il élabora la Phénoménologie, et qu’il plaça donc au cœur des sciences comme moyen de comprendre comment il est possible de penser l’objectivité. Mais celle-ci n’ayant pas encore acquis le statut de science (à ma connaissance), je la laisserai donc de côté.

Comme nous l’avons évoqué, outre la psychologie, la linguistique a aussi prétendu être la science première. Et, en effet, toute pensée rationnelle se présentant forcément par le moyen d’un langage, il est légitime de se demander dans quelle mesure le langage ne prédétermine pas notre pensée. C’est ainsi que Benveniste essayera de retrouver les catégories logiques d’Aristote dans certains modes de la langue grecque. C’est ainsi que l’on a pu dire que la philosophie de l’être était due à un langage dans lequel le même mot « être » sert à désigner l’existence et la copule logique. C’est ainsi encore que Nietzsche, linguiste avant d’être philosophe, expliquera que la croyance en la liberté découle indirectement de l’habitude langagière d’avoir un sujet pour toute action, et donc de dire « je », même pour la pensée : on dit « je pense », alors que la pensée vient de l’inconscient quand elle doit venir. Bref : le langage détermine grandement, voire totalement la pensée, et peut créer des illusions. Avant la logique, il doit donc y avoir une science du langage, qui va s’efforcer de le purifier, de voir ses différents emplois, la manière dont il joue sur notre représentation, etc. La philosophie analytique (Russell, Wittgenstein) est plutôt sur cette position.

 

C’est donc l’étude du langage qui devient la science transversale et qui prédéterminera l’interprétation de toutes les autres.

 

 

Mais une autre science vient mettre tout le monde d’accord, que ce soit la psychologie, la linguistique ou la logique. Et c’est la biologie, dans sa branche neurologique. Puisque tout cela provient de l’existence d’un être vivant et pensant, pour comprendre la manière dont se déploie la pensée, il faut d’abord comprendre ce qu’est la pensée et comment elle naît. Or comprendre l’apparition de la vie, son développement et ses diverses manifestations, dont la pensée, c’est le rôle de la biologie. Déjà, on voit que la stimulation de zones du cerveau provoque certaines impressions, certaines pensées. Et on a isolé les zones des sensations. Et, régulièrement, ainsi, on découvre que, finalement, la pensée ne serait peut-être qu’une manifestation particulière des connexions neuronales. Pour découvrir comment fonctionne la pensée, il faut donc découvrir comment fonctionne le cerveau. Et la biologie est bien la science la plus importante, qui va nous révéler le fonctionnement réel, c.-à-d. matériel, des autres.

 

Mais qu’est-ce que la vie et la pensée sinon un simple développement de la « matière » selon des lois naturelles ? La biologie va peut-être nous donner le fin mot de la pensée, mais qui va nous donner le fin mot de la biologie ? La physique, bien sûr, c'est-à-dire la « science des lois naturelles » (non seulement la physique au sens habituel, mais aussi la chimie). On sait déjà que la vie est rendue possible par l’ADN, et on ne doute pas que bientôt on réussira à synthétiser de l’ADN, et par là à expliquer mieux comment la matière vivante est apparue de la matière inerte, réduisant ainsi la vie à de la chimie – réduction déjà bien amorcée. La physique serait alors tout simplement la science unifiée du réel !

 

Certes, mais que sont les lois de la nature sinon des équations mathématiques ? … Et là, on va tourner en rond. Alors reprenons par ailleurs.

 

 

Toutes ces sciences, c’est bien beau, mais il n’y a pas de sciences sans idées. Or les idées, on s’en est aperçu, cela évolue. Et ça n’évolue pas au hasard. Qui nous dit que ce qui est tenu pour vrai aujourd’hui le sera encore demain ? Et déjà on voit que ce qui est tenu pour vrai ici ne l’est pas forcément ailleurs. Même la logique, on voit qu’elle a évolué et qu’il y a des contestations. Alors ? Il faut d’abord constater cette évolution, s’habituer à une forme de relativisme ou de scepticisme au moins transitoire, et essayer de comprendre ce qui conditionne notre pensée.

 

Pour comprendre ce qui a pu donner telle ou telle idée à une personne, il faut connaître sa vie, les influences qu’il a subies, quelle éducation il a reçue. Et ce sont les sciences humaines qui donneront la clef de nos représentations. On a déjà parlé de la psychologie, on a parlé de la linguistique. Mais voilà la sociologie : à notre représentation du monde correspond forcément à une certains idéologie, qui est l’expression, en pensée, de l’état social. Tout est lié, on vit comme on pense… mais, nous dit la sociologie, on pense aussi comme on vit. Et si notre psychologie, et notre pensée en général, dépend des conditions sociales, le sociologisme nous sort de cette naïveté qui consisterait à croire que l’on peut juger du monde à partir d’une position neutre et objective.

 

Mais le dernier mot ne sera pas à la sociologie. Car les sociétés elles-mêmes ont une histoire, et toutes s’insèrent dans l’histoire de la planète. Et rien ne serait possible sans la science historique elle même qui constate que les pensées changent et évoluent. L’histoire des idées nous montrent comment non seulement les idées se succèdent mais se suscitent l’une l’autre au travers les époques. C’est l’histoire, c’est la gestation qui donne la clef de ce qui apparait ensuite. Pour comprendre le nouveau-né, il faut comprendre qu’il y a eu un fœtus. C’est donc d’abord l’histoire des sciences, l’histoire des idées, l’histoire des hommes qui doit nous permettre de comprendre l’homme, et de comprendre le sens de ses entreprises et de ses pensées présentes, nous explique l’historicisme.

 

 

C’est la gestation caché qui donne la clef de ce qui, ensuite, se manifeste. Mais comment ce qui est caché pourrait être connu de l’histoire ? Ou tout au moins de l’histoire telle qu’elle fut vécue par les hommes ? Car il y a autre chose. Il y a une histoire cachée, une histoire oubliée, enfouie dans l’inconscience, et qui agit pourtant et détermine nos pensées. Car qu’est-ce que la pensée sinon la part consciente d’un psychisme dont la plus grande partie demeure inaperçue de nous ? La part émergée de l’iceberg… Comment croire que cette part émergée pourrait être indépendante de la part immergée ? Non, elle en dépend évidemment, elle en dépend directement. Et c’est ainsi que l’on doit faire l’histoire des idées. Pourquoi telle personne a telle idée ? Il faut chercher les motivations inconscientes qui s’y expriment, les processus obscurs qui expliquent l’émergence à la conscience de cette pensée. Ainsi, même si toute science émane d’un sujet, ce n’est pas la psychologie ordinaire qui peut donner le dernier mot de la pensée. C’est la psychanalyse, qui va plus profondément, dans les eaux troubles où le sujet se donne l’impression de naviguer sans peine.

 

Mais qu’est-ce qui permettra d’explorer l’inconscient ? Le langage. Alors la linguistique reprend du poil de la bête ! (Cf. Lacan). Mais comment interpréter le langage sinon avec logique ? Et qu’est-ce que la langue sinon l’expression d’une société ? Mais qu’est-ce que la société sinon l’expression de l’organisation économique qui s’y trouve ? Mais d’où vient cette organisation, sinon d’un processus historique ? Et qu’est-ce que ce processus historique sinon l’accomplissement, dans le cadre de l’homme, des lois du vivant ?

 

Sociologie, économie, histoire, biologie, physique, mathématique, logique, psychologie, psychanalyse, linguistique, histoire, économie, mathématique, biologie, physique, etc..

 

C’est ainsi que les sciences s’affrontent sur le grand champ de bataille de la pensée, pour savoir laquelle est la première, laquelle est la plus importante de toutes !

 

 

On pourrait penser que cette bataille est dénuée de sens. Mais ce n'est pas le cas. Ce n'était pas pour rien si leur mère, la philosophie, cherchait à savoir quelle était la première d'entre elles. Car, en réalité, cette question revient à celle-ci : quel est le fondement des sciences? Et si chaque science est fondée sur une autre et si finalement ce « jeu » est circulaire, peut-on dire qu’elles sont bien fondées ?

Difficile question...

 

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