Dans le cours tranquille de ma vie parfois monotone, je n'ai pas le bonheur de connaitre ces moments d'exaltation spontanée où l'on se retrouve par hasard le coeur battant à l'unisson avec l'europe, les E.U., le monde et, incidemment, la télévision. Je ne me l'explique pas et m'en excuse.
J'ai encore eu l'occasion de m'apercevoir de ma différence récemment lors de l'intronisation de Barack Obama : j'avais beau faire, lever l'oreille, me dire que tout de même ce n'était pas normal... rien. Je n'ai même pas ouvert la télévision ce jour-là, et je continuais à penser qu'un discours politique, aussi sincère et "historique" soit-il, n'est jamais qu'un flot de paroles qui renseigne rarement sur l'avenir. Pour tout dire, dans le fond, je crois que je m'en moquais et, oserais-je l'avouer, que je m'en moque encore. C'est dire si mon cas est désespéré.
Pourtant, depuis j'ai essayé de me tenir au courant de l'essentiel, parce que je suis curieux, que je cherche à comprendre, et qu'il aurait fallu m'exiler en Antarctique pour ne pas m'informer malgré moi. Aussi ai-je pu lire qu'Obama aurait proclamé, dans la ferveur du moment : "Le monde a changé, et nous devons changer avec lui!".
Je dois admettre que cette phrase m'a jeté, indépendamment du reste du discours, dans un abime de perplexité, et même de tristesse. Certes, je sais bien que, dans sa bouche, cette phrase doit vouloir dire que les E.U. vont enfin prendre la mesure des défis qui l'attendent en ce 21ième siècle. Mais je doute que l'on puisse jamais trouver manière plus maladroite de l'exprimer; et si personne n'a semblé le relever, sans doute est-ce dû à un intérêt peut-être excessif que je porte à la signification des mots, à l'influence qu'ils ont sur nous et à ce que leur usage, aussi, révèle à notre propos.
Car enfin, qu'est-ce que cela veut dire? "Le monde a changé, et nous devons changer avec lui". Il s'agit, n'est-ce pas, d'un projet politique. Et quelle est sa résolution? S'adapter au monde.
Comprenez-moi bien : que tout projet politique doive prendre en considération le monde tel qu'il est, c'est une évidence (que j'avais d'ailleurs évoqué dans mon premier billet). Mais il ne s'agit pas ici seulement de prendre en compte le monde tel qu'il est. Non, il faut prendre en compte le monde pour nous adapter à lui.
On dira qu'il n'y a pas meilleur projet : enfin un président pragmatique! Fini l'idéologie, on fait ce qui marche, on s'adapte! (Soit dit en passant j'attends toujours un président qui va promettre d'être idéologue, de ne pas prendre en compte la réalité et de s'entêter dans ses erreurs).
Je crois pourtant que si on devait le prendre au pied de la lettre, il n'y aurait pas pire projet que celui qui est incarné par cette phrase. Car enfin, qu'est-ce que s'adapter au monde, sinon accepter les règles qu'il impose et refuser de conquérir une véritable maîtrise de notre destin? "S'adapter", quelle ambition! Quel projet!... Quel aveu d'impuissance!
Le monde ne vous plait pas? Ce n'est qu'une question d'adaptation : faites un effort et vous verrez, vous finirez par vous habituer.
Un bon projet politique devrait certes commencer par dénoncer les injustices et les problèmes qui se posent dans le monde, mais pour proposer ensuite de changer le monde. Mais non, là, on nous propose de changer avec le monde. "Tout le monde en voiture, suivez le mouvement!".
Oh, mais je devine déjà les clameurs : "comment? Changer le monde? Mais vous êtes fou! On a déjà vu ce que ça donne, ceux qui promettent de changer le monde!".
Bon soit, ceux qui promettaient de changer le monde ne l'ont pas fait, ou alors l'ont très mal fait. Mais faut-il pour cela s'enthousiasmer pour ceux qui promettent de n'en rien fait? Ah, c'est certain, à ce jeu là, on ne risque plus la déception. Dans le même ordre d'idée, je propose aussi que les médecins n'annoncent plus jamais la guérison au malade, mais qu'ils lui demandent seulement de changer avec sa maladie et de l'accompagner ainsi gentiment, pour se faire à l'idée.
"Mais assez d'excès! Assez d'idéologie encore une fois : du pragmatisme et du bon sens, c'est tout ce qu'il faut!"
Il serait bon, je crois, de relire William James. Ce philosophe est assez intéressant, ne serait-ce que par le nom de sa philosophie : le pragmatisme. Non, non, vous ne rêvez pas : le pragmatisme est une philosophie... c'est-à-dire une idéologie.
Mais est-ce si surprenant? Toute pensée qui prétend détenir la vérité sur le réel et sa valeur est, de fait, une idéologie. Et toute idéologie n'est donc pas un mal. Les "pragmatiques" qui prétendent sans cesse à la vérité au nom du "bon sens" sont des idéologues, qu'ils en aient conscience ou non. D'ailleurs, ils sont dans les faits opposés surtout aux constructions théoriques qui ne soutiennent pas leurs positions. On a rarement vu les "pragmatiques" se plaindre de l'existence des idéologies libérales (qu'il faut pourtant mettre au pluriel).
En réalité, toute pensée politique se fonde sur une idéologie : il faut s'être fait une certaine idée de ce que devrait être la société dans l'idéal, et des moyens efficaces pour y parvenir. Puisque donc il faut s'en remettre à une idéologie, autant le faire avec conscience, et avec espoir.
Or que l'homme puisse un jour devenir maître de son destin, c'est toute l'ambition et la grandeur de la politique. Réduire cette ambition à s'adapter au monde tel qu'il est, c'est tout simplement la trahir.
Evidemment, vous allez me répondre que tout de même je fais dire beaucoup de choses à une petite phrase du président américain... C'est vrai; et d'ailleurs je ne prétends pas qu'il ait voulu dire cela - je pense même qu'il a voulu dire le contraire. Mais alors, tout ce que je viens d'écrire était-il inutile? C'est un exercice périlleux que de se juger soi-même, et je préfère donc laisser cette question à votre sagacité.