De la compétition sportive et du mythe des valeurs de l’Olympisme

 

« Le sport, ce n’est pas l’exercice physique bon pour tous au point de vue de l’hygiène à condition d’être sage et modéré. Le sport est le plaisir des forts ou de ceux qui veulent le devenir physiquement et moralement. Il comporte donc la violence, l’excès, l’imprudence. Rien ne le tuerait plus sûrement que de le vouloir emprisonner dans une modération qui est contraire à son essence. »

(Pierre de Coubertin, sans date)

 

« L’Olympisme n’a pas reparu au sein de la civilisation moderne pour y jouer un rôle local ou passager. La mission qui lui est confiée est universelle et séculaire. Il est ambitieux ; il lui faut tout l’espace et tout le temps. »

(Pierre de Coubertin, 1913)

 

« J’admettrais fort bien pour ma part de voir, en pleine guerre, les armées adverses interrompre un moment leurs combats pour célébrer les Jeux musculaires loyaux et courtois. »

(Pierre de Coubertin, 1932)

 

13 septembre 2017. Ce jour-là à Lima, au Pérou, la petite centaine de membres du CIO (Comité international olympique), exceptée les Français et les Américains, choisiront la ville hôte des Jeux olympiques de 2024 et peut-être celle de 2028. Après le retrait de Budapest, sous la pression d’un appel à référendum signé par plus de 260.000 personnes, deux villes restent en lice – Los Angeles et Paris – en vue d’une décision qui liera l’une d’entre elles, pendant sept années, aux desiderata d’un CIO tout-puissant[1]. Cette organisation non démocratique et peu ouverte aux femmes – les membres bénévoles du CIO sont aux trois-quarts des hommes et sont cooptés – dispose d’une immense puissance politique et financière et de beaucoup d’entregents. Elle n’a pourtant pas d’armées, pas de soldats, pas de chars ni d’avions même si elle dispose de beaucoup d’hommes d’affaires à commencer par Thomas Bach, son actuel Président. Mais la véritable « arme » du CIO est l’organisation de la compétition généralisée sur toute la planète comme une manifestation cyclique quasi naturelle (tous les quatre ans, en alternance jeux d’été et jeux d’hiver).

 

La Charte olympique

La Charte olympique précise que la mission et le rôle du CIO sont « d’encourager et soutenir l’organisation, le développement et la coordination du sport et des compétitions sportives ». Le terme de « compétition » revient très exactement trente-six fois dans ce document d’une centaine de pages. Dans un cadre institutionnel précis, soit le gouvernement mondial du sport (le CIO), la compétition sportive est la gigantesque structure (le fond et la forme), le moyen et le but, à partir desquels les Jeux olympiques, et plus généralement toute organisation sportive, se mettent concrètement en œuvre et se déploient selon une logique irrésistible sinon impérieuse. La compétition sportive signifie l’organisation maîtrisée et ritualisée d’une confrontation généralisée, par le biais d’un lourd aménagement spatial et d’un prégnant cadre temporel. Dans cette logique compétitive universelle, seuls comptent les résultats chiffrés, de préférence des records, à travers leur comparaison permanente. À la fin de la compétition, un seul individu (ou une équipe) est le vainqueur pour un ou des vaincus, avec la possibilité d’un record de la part du champion. À la compétition sportive est associée une logique irréversible, immuable, invariable : s’entraîner dur, dès sa jeunesse et pendant des années, pour pouvoir y participer jusqu’au bout ; s’y maintenir coûte que coûte et quel qu’en soit le prix à payer ; être le vainqueur. Le sport de compétition ne ressortit par conséquent en rien du jeu ou de l’activité ludique qui font appel à la liberté de se mouvoir quand on veut et où l’on veut, à la gratuité, à la non-discrimination entre les sexes, à l’accueil de corps différents, à l’indifférence quant aux résultats, au refus de la performance, du record et de la prouesse, au rapport libre, organique et plastique avec une nature non artificialisée. Le sport de compétition est, à l’inverse, la perversion systématique de la pratique du jeu et de l’esprit ludique, leur métamorphose par le biais d’un temps mesuré (le chronomètre) et dans un espace toujours circonscrit (la piste, le stade, la piscine…). Avec la compétition, il s’agit de la transformation de la fluidité essentielle du temps et de l’infinité finie de l’espace à travers la coagulation des corps mesurables réduits à une série de chiffres. Autrement dit, le sport de compétition renvoie à une abstraction qui n’en est pas moins – pour beaucoup d’individus encore – fascinante. Elle correspond en effet au mythe jamais assouvi du surhomme lui-même lié à l’immense problème de surmonter l’angoisse actuelle vis-à-vis du corps : l’amour-haine au croisement de l’exaltation du travail et de la faiblesse de la chair, un objet de désir et la part inférieure de l’homme, le lieu de la cruauté voire de la morbidité et celui de la jouissance. Il faut aussi constater qu’avec ce processus compétitif sportif, la nature est littéralement prise d’assaut ; elle est soit bétonnée soit détruite ; elle n’est plus un partenaire avec lequel on joue mais une chose devenue un obstacle à franchir (piste, haie, rivière…).

Il est encore précisé dans la Charte olympique que « Les Jeux Olympiques sont des compétitions entre athlètes, en épreuves individuelles ou par équipes et non entre pays ». Tout ceci est contredit, dès l’ouverture des JO, par le défilé quasi militaire des athlètes en tenue-uniforme qui s’ordonne par pays, drapeau en tête puis, et à la fin de chaque épreuve, par la remise de la médaille d’or au son de l’hymne national du pays du vainqueur, et enfin par le classement officieux des nations en fonction du nombre de médailles d’or gagné. Les JO sont surtout l’enjeu d’une guerre diplomatico-politique – et on est alors très loin de l’« amitié entre les peuples » – qui se réfractent entre des nations rivales au moyen des tentatives de boycott (1936) ou des boycotts effectifs (1956, 1964, 1976) et parfois de boycotts réciproques entre l’ex-Urss et les États-Unis : 1980, 1984, 1988. Les JO de Berlin en 1936, par exemple, furent ceux du nationalisme belliciste, la glorification de la valeur du muscle nazi, la préparation physique et émotionnelle de l’Allemagne au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, une répétition générale, dans un amalgame parfaitement entretenu entre victoire sportive nationale (allemande) et poussées nationalistes issues des victoires sportives. À chaque succès de Jesse Owens, l’« auxiliaire africain des États-Unis » (Adolf Hitler), la foule dévastée par une haine raciste écumante éructait des « Heil Hitler ! ».

Mais au juste, et dans la réalité sportive quotidienne, qu’est cette « amitié entre les peuples » dont on nous rebat constamment les oreilles ? Franchement, il y a de quoi sourire. Au moment des compétitions, à l’intérieur du Village olympique, parqués dans leurs chambres selon leur origine nationale (filles et garçons séparés, cela va de soi), les sportifs passent le plus clair de leur temps à consulter leurs mails ou à jouer à des vidéos. Hors de leurs chambres, ils s’entraînent… Peu de place, peu de temps pour se consacrer à cultiver, dans une telle bulle, des amitiés durables et sans doute même une quelconque sympathie entre athlètes.

  


 

Jamais les JO n’ont empêché les guerres, celles-ci par contre les ont annulés à trois reprises en 1916, 1940 et 1944. Un mois après les Jeux d’hiver de Garmisch-Partenkirchen (6-16 février 1936), soit le 7 mars, Hitler envoyait ses troupes à l'assaut de la Rhénanie (zone démilitarisée suite au Traité de Versailles). Les troupes soviétiques pénétrèrent en Afghanistan le 27 décembre 1979 (quelques mois avant le début des JO de Moscou le 19 juillet 1980). Quelques mois avant les JO de Pékin de 2008, les Tibétains subissaient une très violente répression. Poutine a envahi la Crimée le 28 février 2014, soit seulement quelques jours après la fin des JO d’hiver de Sotchi…

Les Jeux olympiques se veulent le symbole de la « Fête de la Paix »…


 

La compétition sportive est ainsi le socle unique sur lequel se constituent les valeurs et idéaux olympiques. Ces derniers sont dans toute leur profondeur socio-politique et idéologique issus de la fonction, du rôle et du statut de la compétition sportive. Les valeurs de l’Olympisme sont bien celles-là mêmes natives de la compétition sportive et leur cristallisation effective.

 

Les valeurs et idéaux de l’Olympisme

La Charte olympique affirme que le « but de l’olympisme est de mettre le sport au service du développement harmonieux de l’homme en vue de promouvoir une société pacifique soucieuse de préserver la dignité humaine », que « l’esprit olympique exige la compréhension mutuelle, l’esprit d’amitié, de solidarité et de fair-play ».

À ces thématiques, on peut ajouter les thèmes-slogans ressassés de la « trêve olympique », de la « grande fête de la jeunesse sportive », de l’« éducation » et de la « culture » par le sport, etc., des thèmes que l’on voit surgir et resurgir dans la plupart des discours des édiles sportives, des athlètes et des responsables politiques. Avec la Charte olympique, on nage en pleine idéologie où tout est retourné en son contraire. Alors que la Charte olympique met en avant des « Principes fondamentaux », soit « une philosophie de vie, exaltant et combinant en un ensemble équilibré les qualités du corps, de la volonté et de l’esprit », on est en droit de se demander où peut bien se nicher une quelconque « philosophie » (amour de la sagesse ou amour du savoir selon l’étymologie grecque) dans l’organisation des JO. Celle-ci est au contraire une entreprise titanesque, démesurée et dont la mise en œuvre s’étale sur plusieurs années, avec un budget délirant, où les villes et les paysages sont modifiés et souvent saccagés par les pelleteuses et les bulldozers. Impuissant, on a assisté à une véritable destruction du cœur de la structure culturelle et patrimoniale des villes (les Hutong de Pékin) et de la dévastation des paysages (autour de Sotchi). Les JO ne sont en outre possibles que par la militarisation dense des sites sportifs, la présence policière permanente tant à l’extérieur qu’à l’intérieur des stades, l’imposition d’un cahier des charges suspendant la souveraineté nationale avec pour Paris 2024 l’adoption de la « Loi olympique et paralympique ». Cette dernière se substituera à la loi française relative au code du travail. Last but not least, le dopage est désormais généralisé en tant que noyau dur de la compétition elle-même, son élément aujourd’hui structurel.

 

Le dopage olympique

« Au nom de tous les concurrents, je promets que nous prendrons part à ces Jeux olympiques en respectant et suivant les règles qui les régissent, en nous engageant pour un sport sans dopage et sans drogues, dans un esprit chevaleresque, pour la gloire du sport et l’honneur de nos équipes. » À l’heure du dopage universalisé, le Serment olympique prend des allures de gag. Il n’est en effet même plus besoin de dresser la, ou plutôt les listes de dopés, tant elles correspondent de plus en plus aux listes mêmes des sportifs qui s’alignent dans les couloirs et sur les pistes d’athlétisme, dans les piscines et les stades. Ce sont plus de cinquante médailles olympiques qui ont été retirées aux athlètes depuis 2000. Ce sont une centaine d’athlètes qui ont été convaincus de dopage en 2016 lors de leur participation aux JO de Londres en 2012, soit quatre ans auparavant. La fédération russe d’athlétisme est convaincue d’un dopage d’État. Les palmarès olympiques sont dès lors en permanence chamboulés, à tel point que dans certaines disciplines on ne sait même plus quel athlète est le vainqueur officiel puisque le second de l’épreuve, voire le troisième, s’avère lui aussi dopé (le CIO en discute encore). De manière plus générale, la question se pose de savoir si le sport existerait encore sans le dopage qui lui est aujourd’hui comme consubstantiel. Car les sportifs n’améliorent pas leurs performances grâce à de l’eau vitaminée ou à de petites pilules chauffantes, voire avec du cannabis, mais ils transforment leur corps en une machine à gagner à l’aide de stéroïdes anabolisants, de testostérone, d’EPO, de CERA, de nandrolone et bientôt par le biais de la greffe musculaire et osseuse et des possibles modifications génétiques (culture de cellules souches) sinon, dès maintenant, grâce à l’expérimentation de nouvelles molécules (HIF, FG 2216, Sarms). À quelles « valeurs olympiques » veut-on donc nous faire croire quand sport et dopage se sont à ce point entremêlés pour ne constituer qu’une entité désormais indissociable ? de quel « fair-play », et de quel « respect » s’agit-il entre la plupart des athlètes dopés jusqu’à la moelle et entre ces derniers et le public ? Le champion dopé doit-il être un modèle pour la jeunesse ?

 

À nouveau la Charte olympique

La Charte olympique assigne au sport la tâche d’un « développement harmonieux de l’humanité » dans une société « pacifique, soucieuse de préserver la dignité humaine ». Comment, là encore, prétendre que le sport participe d’un quelconque « développement harmonieux » ? Certaines épreuves comme l’haltérophilie, la boxe, les courses d’endurance sont des moments de grande violence, de souffrance, de pure brutalité entre les individus et sur les individus. Avec les haltérophiles, bourrés de stéroïdes anabolisants, corps monstrueux quasi handicapés, que peut signifier le « développement harmonieux » du sportif et l’idée même d’une quelconque « dignité humaine » ? Il en est de même chez les sprinters qui sont devenus en quelques années des robots du tartan, des bolides carénés, des paquets compacts de muscles hypertrophiés propulsés dans les couloirs des pistes de stade ou de véritables cyborgs de la compétition, engins lancés à l’assaut du temps et de l’espace. De quelle harmonie du corps parle-t-on dès lors que ce dernier est soumis au rendement de l’entraînement, à la manipulation du dopage, à la violence de la compétition ?

Derrière les sourires, de moins en moins tangibles ou purs, ce sont surtout les rictus de la souffrance qui apparaissent sur des visages grimaçants ; ce sont des corps tordus par la douleur, exténués par l’effort prolongé. Derrière les embrassades de fin de course, les montées lacrymales sur les podiums, ce n’est de fait que la compétition la plus sauvage entre les individus qui s’exprime. Une compétition qui n’admet aucune empathie, aucune solidarité, aucun apitoiement et encore moins de « compréhension mutuelle », une pure affabulation de la Charte olympique. Malgré la « bonne humeur » générale, la camaraderie sinon l’amitié n’existe dans aucune course, dans aucune épreuve sportive, dans aucune discipline ; elles y sont même proscrites. Sans parler des blessés, handicapés et des très nombreux décès dus au dopage généralisé. Où est la courtoisie, la loyauté, la droiture dans l’acte sportif compétitif ? De quel idéal olympique veut-on nous faire croire ? Le but de la compétition sportive a toutefois ceci de paradoxal qu’elle cherche in fine à empêcher l’autre de faire du sport… L’élimination, la sélection, la disqualification ne sont-ils pas les mots qui reviennent le plus souvent ?

 

[1]. « Le CIO est une organisation internationale non gouvernementale, à but non lucratif, de durée illimitée, à forme d’association dotée de la personnalité juridique, reconnue par le Conseil fédéral suisse conformément à un accord conclu en date du 1er novembre 2000. » (Charte olympique, Statut juridique, août 2016, page 31.)

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