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Billet de blog 12 novembre 2022

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Revue Réparations — La Salissure — Anaïs Denaux

Il y a deux personnes qui orchestrent cette maison. Ça a duré quatre ans et puis je l’ai oublié. Quand je l’ai oublié j’avais dix ans. Quand je m’en suis souvenu j’avais quinze ans. Je me suis dit que de l’avoir oublié ça devait être important, ou grave. ||||| DANS CE TEXTE IL EST QUESTION DE VIOLENCES, NOTAMMENT DE VIOLENCES SEXUELLES SUR MINEURE, AVEC DES PASSAGES EXPLICITES. |||||

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

[Après des voyages, un roman et des années de graphisme, Anaïs Denaux se met à la création sonore, notamment dans les cortèges de tête pour capter la lutte : montrer, faire entendre, mettre en lumière pour contrer la confusion et les mensonges produits par les médias dominants qui effacent la lutte et ceux qui la mènent. Au-delà du seul témoignage, le travail d’Anaïs Denaux cherche à sculpter le réel, parfois avec d’autres, pour les autres — dans le cadre du collectif Le Bruitagène ; dans la tenue d’Utopie Sonore, résidences de création sonore ; par la radio collective Acentrale. Et puis il y a, depuis maintenant un an et plus et avec Gaëlle Morand, un bar en bord de Loire. La vérité apaise. Le texte qu’Anaïs Denaux propose ici veut témoigner de cette conviction.]

Illustration 1

Ça se passe entre 1976 et 1980. Je suis moins sûre de la date de début que de la date de fin. Ça se passe dans une maison ouverte qui enferme des gens. J’y vais tous les dimanches. J’y fais de la cuisine le matin et de la teinture ou du nettoyage l’après-midi. C’est un lieu rempli d’adultes. Ils viennent y prendre le sens de la vie et en fait ils s’y perdent. Les adultes y viennent le samedi toute la journée et la soirée et le dimanche toute la journée. Il y a deux personnes qui orchestrent cette maison. Je ne dirai leurs noms qu’une seule fois : elle s’appelle Martine Desselle, lui s’appelle Maurice Desselle. Ils sont mari et femme.

Ça a duré quatre ans et puis je l’ai oublié, complètement oublié. Quand je l’ai oublié j’avais dix ans. Quand je m’en suis souvenu j’avais quinze ans. Je me suis dit que de l’avoir oublié ça devait être important, ou grave. À un moment je l’ai écrit, en tout petit comme font les enfants qui ne veulent pas montrer quelque chose. Je l’ai écrit en tout petit et je l’ai barré. Mais j’ai conservé le gros cahier sans ligne dans lequel je l’avais écrit. Et puis le cahier a été entreposé dans une cave qui a été inondée, et l’écrit a disparu.

Je l’écris de nouveau.

Si ça a commencé en 1976 j’avais alors six ans. De toute façon je ne dois pas me tromper de beaucoup. Le matin je travaillais à la cuisine avec plein d’adultes pour un déjeuner d’une centaine de personnes. Il y avait une autre petite fille dans la maison, une seule autre petite fille. Nous n’étions pas conviées au déjeuner avec les adultes. Le déjeuner était un temps de travail. Cette petite fille s’appelle Alexandra. Peut-être y avait-il d’autres enfants mais je ne m’en souviens pas. Le midi nous nous retrouvions avec Alexandra seules. C’était un moment de liberté.

Je veux dire que les révélations ne brisent aucun lien, aucun groupe, aucun être. Le secret de l’omission, c’est un peu un mensonge.

Parfois il détruit. La vérité, elle, apaise. Oh parfois elle chamboule, heurte, contrarie, mais au final elle explique, elle réconcilie le réel, elle apaise. Alors qu’un mensonge oblitère le réel et donc détruit, et au moins empêche toute réparation.

Le matin je travaillais à la cuisine et nous faisions des plats pour une centaine de personnes. Il fallait faire comme ci et comme ça, j’ai appris beaucoup de choses. Il y avait une application à toute chose et une adoration totale à ce mari et cette femme. Il y avait des règles.

Les règles dépassaient les murs de cette maison et les journées dedans. Par exemple, il ne fallait jamais parler de cette maison, ni même la mentionner, ni même la nommer. Et même si d’aventure nous croisions quelqu’un de la « maison », il fallait faire comme si nous ne nous connaissions pas. Certaines choses, comme le lieu, ou le mouvement, n’avaient pas de nom, ce qui aidait à ne pas les penser.

C’était idiot à ce point.

Des règles il y en avait beaucoup d’autres auxquelles devaient se plier les adultes. Je ne les connais pas toutes.

Le matin aux cuisines, je participais à confectionner le repas et à dresser les tables des adultes. Une longue table accueillait le mari et la femme au milieu avec des adultes à leurs côtés, et les autres adultes s’asseyaient à des tables en face d’eux, disposées en amphithéâtre. Le mari et la femme avaient une vaisselle particulière. Une assiette, des couverts et des verres particuliers, plus précieux.

Ce sont les maîtres.

Les adultes baissaient la tête quand un des maîtres entrait dans une pièce.

Et moi je voyais ça.

Le midi était un moment de liberté que nous partagions avec Alexandra. Nous étions censées rester dans la cuisine mais en fait nous nous amusions dans les couloirs et parfois on se faufilait par la petite fenêtre des toilettes et nous sortions dehors. Une fois nous avons osé aller jusque dans le jardin privé du mari, un endroit défendu. C’était un jardin japonais, sans doute très beau.

La maison s’appelait Le Tremblay, parce qu’elle était au Tremblay, la ville. Nous ne lui connaissions pas d’autre nom. Elle avait été érigée dans l’enseignement de Georges Gurdjieff qui est un vrai con, un parfait imbécile, un crétin dangereux. Il est mort en 1949. Son enseignement et sa pratique ont beaucoup été dénoncés, mais ils sont encore aussi beaucoup suivis.

L’après-midi je participais à la culture des plantes et à la confection des teintures. Il y avait un grand jardin où nous cultivions des plantes, puis les récoltions, les traitions, en faisions de grands bains et y plongions des grandes pelotes de laine qu’un autre groupe de travail allait ensuite tisser. Quand je n’allais pas à la teinture, je restais aux cuisines. De toute façon, je n’aimais pas beaucoup ça.

Ma mère était dans le groupe sculpture ou peut-être ailleurs. Nous nous croisions peu.

J’allais dans cette maison tous les dimanches, nous nous levions tôt.

Ma mère y allait la journée et la soirée du samedi aussi et participait à un groupe de danse le mercredi soir.

Raconter cette histoire dans une revue qui ne fera que quatre numéros pour lutter contre le pouvoir d’un parfait connard sinistre me donne l’occasion d’éviter un secret par omission. Je m’en félicite.

Au milieu de l’après-midi, tous les dimanches, un adulte venait me chercher lorsque j’étais dans le groupe teinture pour me ramener à la cuisine. Ou alors j’y étais déjà. L’après-midi, la cuisine était le lieu du nettoyage. Nous lavions très bien la cuisine, jusqu’à astiquer parfaitement les poignées en cuivre des meubles. Au milieu de l’après-midi le nettoyage était terminé et la cuisine était vide. Il n’y avait plus personne. Le nettoyage se terminait par la préparation du goûter du mari pour cinq heures puis la collation des adultes. Le mari prenait son goûter dans la grande cuisine, la collation se tenait

ensuite et ailleurs.

Un peu avant cinq heures un adulte venait me chercher et m’amenait tenir compagnie au mari. Ils étaient vieux ce mari et sa femme.

Quand j’arrivais, l’adulte qui m’avait accompagnée partait. Le vieux mari se tenait assis dans la cuisine, devant un thé et des biscuits faits maison. Il me faisait venir à sa gauche et me demandait si je voulais un biscuit puis me prenait la main et me l’amenait près de son entre-jambe et me pétrissait la main et me faisait pétrir son membre pour ce qui semblait toujours longtemps. Ça ne voulait pas s’arrêter. Ça semblait ne jamais s’arrêter.

Il avait sur ses mains une odeur forte de patchouli.

Ça a duré quatre ans.

Je crois que ce vieil homme était impuissant et que ça m’a évité le pire. D’autres avant y étaient passés et sont aujourd’hui brisés ou plein de bleus.

Après le goûter je lavais fortement et longtemps mes mains même si seulement une seule sentait.

Je me vengeais. Les matins quand je dressais les couverts du mari et de la femme je salissais ses couverts sans que ça ne se voie. Les midis, quand je n’étais pas avec Alexandra, j’allais voler dans les sacs des adultes. Je prenais des billets dans les porte-monnaie trouvés dans les sacs laissés au vestiaire. Avec cet argent j’achetais ensuite des bonbons, des bidules, des beaux stylos, des cadeaux à mes camarades de classe.

Un jour, ils se sont aperçus que je volais de l’argent. Un dimanche, la femme m’a fait montrer l’argent que je volais, elle m’a dit que je devais payer, elle m’a aussi promis de ne rien dire du vol à ma mère, et puis elle le lui a dit.

Je ne suis jamais retournée dans la maison.

Anaïs Denaux — Réparations, numéro zéro — Juillet 2022

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