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Billet de blog 30 nov. 2022

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Revue Réparations — Je n'abandonnerai pas — Maïlys P.

La fraternité au départ je comprenais pas où elle était. Je n’arrivais pas à comprendre le sens de ce mot. C’est en étant Gilet Jaune que j’ai compris.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

[À 19 ans, et après l’expérience du mouvement des Gilets Jaunes qu’elle a vécue lorsqu’elle était lycéenne à La-Roche-sur-Yon, Maïlys P. commence aujourd’hui des études de design après une année en lettres modernes, sans cesser de se questionner et parfois d’écrire depuis son appréhension des injustices sociales, se concentrant aujourd’hui sur les différences de statut entre étudiant·e·s et lycéen·e·s. Elle et ses parents, menuisier et conseillère technique qu’elle amena sur les ronds-points, continuent à côtoyer les personnes qui y ont été rencontrées, devenues parfois des ami·e·s dont elle se sent davantage proche que les personnes de son âge. Si Maïlys P. a bien voulu témoigner de cette singulière expérience de lutte sociale que fut (ou et continue d’être) le mouvement des Gilets Jaunes, c’est parce qu’il lui semble que faire réparations peut justement en passer par la transmission d’expériences, et que cette transmission peut réparer quiconque la lirait.]

Illustration 1

Ça a commencé j’étais sur Facebook. J’ai vu une vidéo d’un routier qui disait qu’il fallait revêtir le gilet jaune par rapport aux inégalités. J’en ai parlé à mes parents. Je leur ai montré la vidéo. Et le fameux jour est arrivé. Le 17 novembre 2018.

J’ai dit à mon père mets ton gilet jaune sur le tableau de bord. Ça a commencé comme ça. On a mis le gilet jaune sur le tableau de bord. On est allés sur les ronds-points.

Au départ c’était à Zone Sud. Le premier jour c’était un samedi et le rond-point était jaune de monde. Il y avait bien une soixantaine de personnes. Peut-être cent. Ça nous a bien plu et on y est retournés le lendemain. Cette fois-ci c’était un rond-point vers le KFC de La Roche Nord. Et il y avait toujours autant de gens.

Ensuite il y a eu les manifestations. Elles avaient lieu le samedi parce que dans les Gilets Jaunes la plupart des gens travaille – ouvriers, instituteurs, patrons, n’importe qui – le samedi est le seul jour de libre pour manifester.

La première manif je crois que c’était une ou deux semaines après les premiers ronds-points. Celle-là je n’y ai pas participé. Je n’ai participé en fait qu’à deux manifestations. Deux Actes. À La Roche. C’était haut en couleur.

Déjà il y avait beaucoup de monde, et ça m’avait plutôt perturbée parce que j’étais habituée à voir une centaine de personnes mais pas plus de mille personnes. Surtout dans une seule rue et tout le monde

en jaune. On manifestait pacifiquement.

Les ronds-points ça a jamais lâché. En fait avec mes parents on a pris l’habitude d’aller à Sud Avenue parce que déjà c’est plus proche de chez nous et puis on s’y sentait mieux qu’à Nord.

On a commencé à créer des liens avec d’autres personnes. Des affinités ont commencé à se créer.

J’ai vécu les ronds-points lors des hivers où il pleuvait, où il faisait très froid. Double couche de vêtements.

Sur les ronds-points il y a eu des filtrages de voitures mais contrairement à ce que beaucoup pensaient c’était pas pour embêter les gens. On voulait les sensibiliser. Okay il y en a certains qui ont un peu abusé mais quand quelqu’un voulait passer on laissait passer.

Les ronds-points j’aimais bien y aller le soir après le lycée avec mon père. J’y allais souvent. Deux fois par semaine. Parfois trois. C’était un moment que j’appréciais. Un moment d’échanges. Un moment de convivialité. Je me sentais bien.

Les Gilets Jaunes ça m’a appris à passer outre le regard des autres. Parler avec d’autres personnes ça m’a rendu beaucoup moins timide et j’ai vu nettement la différence. J’étais moins focalisée sur le jugement. Même à l’école après je l’ai vu je m’en fichais complètement qu’on me juge. J’ai mes propres idées. Je suis comme je suis et puis voilà. Soit on m’accepte soit on ne m’accepte pas et puis tant pis.

Les Gilets Jaunes ça a permis peut-être à un grand nombre de personnes de voir qu’ils n’étaient pas les seuls à se rendre compte qu’il y avait un souci, mais aussi de ne plus souffrir de la solitude, du fait de ne plus voir personne – que ce soit la famille ou les amis –, d’être enfermé chez soi. Le fait de sortir sur les ronds-points et de faire la connaissance d’autres personnes qui étaient dans ce cas-là ça a aidé pas mal de monde.

À l’école souvent en histoire on apprend les mots liberté égalité fraternité. L’égalité et la liberté c’est ce que je trouvais qui était le plus mis en avant. Ce que je voyais le plus. Mais la fraternité au départ je comprenais pas où elle était. Je me disais on a des amis, on a la famille, c’est ça être fraternel ? Je n’arrivais pas à comprendre le sens de ce mot. C’est en étant Gilet Jaune que j’ai compris.

J’ai compris le sens du mot fraternel dans le sens où on est tous dans une même difficulté. Dans une difficulté qui n’est pas forcément la même mais le fait de se regrouper pour combattre ce qui peut nous faire du mal eh bien c’est ça l’esprit de fraternité. Même si on a pas tous les mêmes idées on a la même cause à défendre. À peu près.

Je suis Gilet Jaune notamment pour lutter contre les inégalités au niveau financier. Parce que les riches et les pauvres peu importe leur salaire ils payent la même TVA et je trouve ça pas normal parce que ça devrait être défini en fonction du revenu que la personne a. Et il y a aussi le pouvoir d’achat derrière tout ça. Je trouve qu’en étant dans la classe moyenne ou dans la classe populaire on a plus de mal à vivre. Ça a un peu trop duré et il faudrait commencer à trouver des solutions.

Nous on a une maison qui est en travaux. Et même si mes parents ils gagnent de l’argent et tout je vois que ça avance pas trop. On a du mal à s’en sortir parfois. Et pourtant on sort pas. Pour partir en vacances c’est très compliqué aussi. On n’a pas tous les petits plaisirs de la vie alors qu’on pourrait les avoir. C’est pas qu’on s’en sort pas financièrement mais on n’a pas les petits plaisirs de la vie. On n’a pas beaucoup de loisirs. On fait pas de sorties. Les musées très très peu. C’est compliqué quand même de devoir payer des courses avec des TVA aussi élevées et de devoir payer tout ce qu’il faut pour vivre mais de pas pouvoir profiter de la vie en elle-même. Alors qu’il y en a qui ont de l’argent et qui profitent.

Nous nos petits plaisirs c’est surtout d’être ensemble et de faire des activités. Pas forcément des grandes sorties. Mais des balades en vélo de temps en temps. Rénover la maison ça aussi c’est un plaisir parce qu’on voit que ça avance et que c’est pas mal. On passe du temps ensemble. On fait des jeux de sociétés. On regarde des films à la télé. Ça ferait du bien quand même de faire autre chose.

Ce qui continue aujourd’hui du mouvement des Gilets Jaunes ? Au-delà du fait que chacun continue à faire son propre combat dans son cœur et dans sa tête, il y a également des manifestations, des réunions, etc.

Même s’il y a eu des améliorations pendant la crise des Gilets Jaunes – assez peu – là c’est revenu au point de départ donc il faudrait tout recommencer.

Et ça va recommencer j’en suis quasiment certaine. Parce que beaucoup de gens se rendent compte de ce qui se passe. Le souci c’est que les Gilets Jaunes sont mis en parallèle avec un mouvement qui n’est pas pacifique et du coup être un Gilet Jaune c’est un peu comme une honte pour certaines personnes et donc elles vont pas se définir comme Gilets Jaunes et vont plutôt crier à l’inégalité sur les réseaux sociaux ou des choses comme ça. Elles vont pas forcément être avec nous et œuvrer pour essayer de faire changer les choses. Essayer de faire comprendre aux plus hauts placés qu’il y a un souci dans le pays.

La honte elle est reliée notamment aux manifestations du samedi parce que les manifestations du samedi elles sont connues pour ne pas être très pacifiques et avec beaucoup de dégradations. Le souci c’est que les médias et parfois plus haut ils font comprendre ce qu’ils veulent. Ensuite, sur les réseaux sociaux, pendant la période des manifestations j’ai beaucoup vu de messages qui font quand même très mal. Des commentaires où il est écrit vous êtes des bons à rien des chômeurs des profiteurs des fainéants des gens qui n’ont rien d’autre à faire que de se plaindre. Et aussi les médias qui nous qualifiaient de casseurs, en en faisant une généralité du mouvement. Là on voit que les gens ils ne comprennent pas. Ils ne cherchent pas plus loin que ce qu’on veut leur montrer. Ils cherchent pas à savoir ce qui s’est vraiment passé. Certaines vidéos ont quand même été découpées pour montrer ce qu’il faut, par exemple montrer que c’est un Gilet Jaune qui a agressé un policier alors qu’on a pas vu le début de la vidéo et on sait pas si c’est le policier qui a agressé le Gilet Jaune ou s’il y a eu un mouvement de foule ou quelque chose comme ça.

Le fait que les médias ont dit qu’on était des casseurs ça a totalement cassé le mouvement. Après, les casseurs, c’est vrai il y en a, il faut pas le nier, mais enfin on n’est pas tous des casseurs. Moi je suis pas du genre à casser. Je suis pacifique.

Mais le gouvernement a eu peur du mouvement. Il a eu peur que ça s’amplifie et que ce soit inarrêtable et donc il fallait le casser. Il fallait nous faire passer pour des casseurs et il fallait que la police fasse son job.

Le fait de nous traiter de casseurs et de montrer les Gilets Jaunes qui cassent, ils ont fait passer ça aux français en disant de toute façon c’est vous qui allez payer. Ce sera dans vos impôts. Tout ce qui sera cassé ce sera à vous de payer. Grosso modo ça voulait dire ça. Et tout ça a monté les français les uns contre les autres. Quoi de mieux pour casser un mouvement que de monter un peuple contre lui-même.

Il y a le mépris ça c’est clair, je l’ai vu. Je l’ai vécu. Ça fait quand même mal quand dans un texte on te dit que tu fais rien, t’es un bon à rien, tu ferais mieux de rentrer chez toi, de rester sur ton canapé. Des mots blessants comme pas permis. Donc forcément tu réponds parce qu’à un moment il faut se réveiller. Il faut se révolter. Quand il y a un truc qui va pas il faut le dire au lieu de rester dans son coin et de crier injustice ! sur son canapé. Et parmi ceux qui se révoltent eh bien oui il y en a qui cassent et après tu essayes de faire comprendre que c’est pas de ta faute et que c’est pas de la faute de tous les Gilets Jaunes et que si y en a qui sont comme ça c’est normal. Comme dans toutes les manifestations il y a des casseurs.

Disons que je suis plus pour être pacifique. Mais il y a un moment où être pacifique ça change rien et il faut montrer qu’on est là. Être pacifique ça va un moment mais pour se faire entendre, et c’est bête d’en arriver là, parfois il faut montrer un peu de violence.

Ils auraient écouté dès le début y aurait pas eu tout ça. Au lieu de nous envoyer des bombes lacrymo comme pas permis. Au lieu d’envoyer des Flash-Ball alors qu’il n’y avait pas d’attaque physique. Alors que les gens manifestaient pacifiquement. Faudrait peut-être écouter le peuple un peu. On n’est pas que des moutons. On est pas des larbins. On existe. On a envie d’avoir une vie aussi. Donc oui parfois c’est malheureux mais il faut en arriver à la violence.

C’est comme un enfant. Il va vouloir appeler sa mère. Au départ il va l’appeler. Et après il va aller vers elle et il va peut-être la secouer et poser une main sur elle puis essayer de l’attirer d’une autre façon pour attirer l’attention. La passivité – être pacifique – ça a pas fonctionné. Et il y a un moment où stop – on va pas passer tous nos samedis pendant dix ans à manifester pacifiquement avec nos pancartes à dire on veut plus d’argent.

Le mouvement a fait peur déjà parce qu’il y avait beaucoup de monde. Parce que la population française suivait le mouvement. Après il y a eu la peur de la violence. Pour les Gilets Jaunes il y a eu la peur de manifester à cause des violences policières. Par exemple moi comme j’étais mineure mes parents ils ont juste accepter que j’aille en manif sur La Roche. Comme ça on pouvait me ramener si ça devenait trop dangereux. Ce danger a fait que de moins en moins de monde est venu manifester. Par peur de se prendre un tir de Flash-Ball ou de se faire frapper.

Nous les gens du mouvement on a dit qu’il y avait eu des violences et que c’était pas normal. Et là aujourd’hui il y a certaines personnes qui disent ouais les violences policières ça se fait pas, depuis quand il y a ça ? Mais en fait pour les Gilets Jaunes c’était pareil. C’est juste que vous ne vouliez pas nous croire. On a été décrédibilisés dès le début. Tout ce qu’on disait, c’était faux. C’est comme si on mettait en doute la légitimité de notre parole. C’est comme si on nous croyait pas. On est quand même les plus à même de savoir comment ça se passe dans les manifestations.

Oui ils ont eu peur. La peur qu’ils ont pu avoir, je sais pas. Mais je sais que pour qu’ils donnent des ordres comme ceux qui ont été donnés par exemple aux gendarmes mobiles ou pour qu’ils décrédibilisent le mouvement autant de fois que possible c’est qu’il y avait un truc. On fait pas ça quand il y a une petite manifestation. Ils vont pas faire ça pour toutes les manifestations. Alors pourquoi pour celles-ci ils le font ? C’est forcément qu’ils ont eu peur. Peut-être peur qu’on soit de plus en plus nombreux dans les rues et qu’il y ait vraiment une grosse rébellion et que ça les fasse tomber de leur piédestal. C’était ça leur peur.

Le premier acte à la télé, je me suis dit : « Mais ils lancent des jets d’eau sur les gens ! » Au départ ça m’a choquée. Je connaissais pas ça du tout. Après j’ai vu des énormes barricades, limite c’était la guérilla.

À plusieurs actes je me suis dit c’est bon, c’est le moment, ça va basculer. Ils vont peut-être se rendre compte qu’on a besoin d’être écoutés. À force. Mais non au final ce n’était que des faux espoirs.

Plusieurs fois je me suis dit ils vont peut-être nous écouter parce qu’on était de plus en plus nombreux.

À l’époque du mouvement, mon frère avait 4 ans et ma sœur avait 6 ans. Ils venaient exceptionnellement sur les ronds-points et participaient à des marches pacifiques. Ils connaissaient les raisons du combat. Ils aimaient bien être sur le rond-point et puis mettre leurs gilets jaunes.

Le sens de la fraternité. J’ai vu qu’on prenait soin les uns des autres dans les Gilets Jaunes. Quand il y a quelqu’un par exemple qui tombe dans une manif ou quelque chose comme ça il y a quelqu’un d’autre qui vient le relever. Quand il y a un des enfants qui est sur le rond-point et qui cherche quelque chose ou qui a fait tomber son jouet il y a toujours quelqu’un qui vient. C’est un peu comme si c’était une grande famille. Donc oui forcément je m’y suis sentie à l’aise.

Ça faisait du bien de découvrir ça. Et je me suis fait de nouveaux amis. Des enfants de Gilets Jaunes. Je suis amie avec eux aujourd’hui. Les Gilets Jaunes il y en a beaucoup qu’on voit encore aujourd’hui. Avec eux je m’entends comme si c’était des amis à mes parents depuis super longtemps. Avec eux je suis super à l’aise. Les gens ils sont simples, ils sont pas du genre prise de tête, ils vont aller dans le rire et tout ça, c’est agréable quand même. La plupart ils sont toujours souriant malgré ce que la vie leur a réservé. Malgré tout ce qu’il y a eu dans leurs vies. Les inégalités, les soucis d’argent, parfois un toit qu’ils ont pas. Ils gardent toujours le sourire. C’est agréable d’avoir des gens toujours optimistes à côté de soi alors que la vie leur a pas forcément fait de cadeaux. Ils sont toujours à rire. Ils sont bienveillants. Après je les connais pas tous mais la plupart de ceux que je connais ils sont comme ça.

On s’entraidait. Oui. C’est l’entraide aussi. Aujourd’hui quand il y en a un qui est dans le besoin ou qui a besoin d’aide pour rénover quelque chose ou pour faire son jardin c’est tout bête mais on vient direct.

Il faut retourner sur les ronds-points. J’attends que ça de retourner sur les ronds-points, de refaire des manifs et tout ça, vraiment. J’ai besoin de me battre quoi. Et rester là à rien faire c’est même inimaginable.

Avec le Covid, on peut pas se retrouver sur les ronds-points comme ça, et c’est un peu dommage.

Mais mon gilet il attend d’être ressorti.

Il est sur un cintre bien rangé dans mon armoire. Et il attend d’être ressorti, oui.

[La Roche-sur-Yon, avril 2021.]

Maïlys P. — Réparations, numéro zéro — Juillet 2022

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