Marc Selkis
écrit vain
Abonné·e de Mediapart

11 Billets

0 Édition

Billet de blog 3 nov. 2015

Blues en 4G

Marc Selkis
écrit vain
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

      Écrire, c’est se fabriquer une vie que tu n’es pas capable de vivre en vrai.

      C’est la liberté.

     T’as le droit de dire que t’as racheté les chiens de Satan sur E-bay et que tu les as fait gerber dans la bouteille de vin de l’autre crucifié. Mahomet était là, en train de déguster un jambon beur et Yahvé lui palpait les fesses tandis qu’il se faisait lécher la rondelle par sa sœur.

      T’as le droit de jouer avec les maux : Un con cul pissant est vers cette île.

      En écrivant, tu peux enfin LUI parler.

      C’est là que ça se complique, c’est là que t’es freiné. Rien qu’à l’idée d’y songer, te voilà bloqué, toute une tradition d’alphabet millénaire coincé au bout de tes doigts. Cette putain de page blanche. Ce putain de manque de mots…

     Les jours défilent, le temps passe, hier était le bon vieux temps. Ce bon vieux temps que ma génération n’a pas pu toucher. Celui du plein emploi, de la naissance des dieux guitaristes, de la jeunesse révoltée, le temps de toutes les possibilités, de la découverte, du progrès, des rasoirs sabres et des machines à écrire Remington portatives, le temps du franc, des âmes libres, des désirs ivres, des voyages sans GPS, l’époque des relations réelles, des poètes du rock’n’roll et des Ford mustang 67 côtoyant les Harley.

     - Ce putain de bon vieux temps est mort mec ! Nos parents l’ont bousillé.

     - Ouais, c’est peut-être vrai… Pourquoi le monde est-il toujours dirigé par des vieillards ou des connards ? Ou des vieillards connards ?

    - Sans doute parce que les gens biens ont autre chose à foutre que de prendre le pouvoir et gouverner.

     - La vache, c’est fort ce que tu viens de dire là, j’vais boire à ça tient !

     - Tu bois quoi ?

     - Whisky sour.

     - C’est quoi ?

     - C’est bon.

     Ils laissent la discussion s’étirer dans le silence. Ces deux-là se trouvent au royaume des pizzas au feu de bois, coincés quelque part dans un pub hors du temps, entre l’avenir incertain et les rêves mutilés. L’avantage c’est que dans ce pub on a le droit de fumer.

    Sur la scène construite en bois de palette, un immense chien, joues tombantes et bouche baveuse, joue du bootleneck sur une vieille Gibson ES-355 au vernis écaillé. Il est coiffé d’un chapeau feutre et d’une veste en velours kaki. La femme panthère qui l’accompagne, aussi noire et suave qu’un bon café, déverse un poème blues dans le micro, la voix râpée. Quelques anges pauvres font une partie de billard, chacun d’entre eux n’est ni bon, ni mauvais. Au fond, dans un coin, dissimulés derrière l’épaisse fumée âcre bleutée des cigares bon marché, le cerf, le druide, le loup et mon grand-père jouent à la contrée. Mon grand-père gueule, normal il est en train de se faire broyer.

     - C’est de famille dis donc ce caractère à la con…

     - On dirait.

    Faut croire que les fragiles ego ne supportent pas la défaite, ça peut les bousiller.

  Mon regard se perd dans les méandres du bar, lumières rouges, vertes et bleues tamisées, et la voix chaude de la panthère qui ne cesse de me transporter. Je guette la porte d’entrée. Il y passe toutes les silhouettes du monde, sauf celle tant désirée. Et puis, même si tu venais, tu le sais bien, je n’ai pas encore trouvé le mot pour tout te raconter. Ce cri immense que le silence a étouffé.

    - Faut que je me tire mon pote, je dois aller pisser dans l’écuelle de Freud.

    - Verses-en une goutte pour moi.

    Je sors. Le froid et la nuit me rattrapent. M’allumer une clope me réchauffe un peu. Il était une fois la Belle Époque. Il y avait des corps chauds, de l’espoir, et la possibilité de vibrer, de se perdre dans les yeux d’une autre. Internet, les boîtes d’intérim, Harry Potter et Willy Denzey ont tout niqué. Ou peut-être pas. Peut - être que ça faisait longtemps déjà que le train déraillait… Je remonte mon col et avance dans cette vie où il n’y a plus rien à rêver. J’espère demain, réussir à trouver le bon mot pour te parler. D’ici là, j’ai une vie à écrire, faite de blues, de whisky et d’un royaume immense, où l’invitée principale ne s’est jamais pointée.

en lire plus ici

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Médias
Un infernal piège médiatique
Émaillé de violences, le premier meeting de campagne d’Éric Zemmour lui a permis de se poser en cible de la « meute » médiatique. Le candidat de l’ultradroite utilise la victimisation et des méthodes d’agit-prop qui ont déjà égaré les médias états-uniens lorsque Donald Trump a émergé. Il est urgent que les médias français prennent la mesure du piège immense auquel ils sont confrontés.  
par Mathieu Magnaudeix
Journal
À Hong Kong, Pékin met les médias au pas
En moins de vingt ans, l’ancienne colonie britannique est passée de la 18e à la 80e place dans le classement mondial de la liberté de la presse de Reporters sans frontières (RSF). De nombreux journalistes partent ou s’apprêtent à le faire, tandis que d’autres ont décidé de résister.
par Alice Herait
Journal — Social
La souffrance à tous les rayons
Le suicide de la responsable du magasin de Lamballe, en septembre, a attiré la lumière sur le mal-être des employés de l’enseigne. Un peu partout en France, à tous les niveaux de l’échelle, les burn-out et les arrêts de travail se multiplient. La hiérarchie est mise en cause.
par Cécile Hautefeuille et Dan Israel
Journal
Fonderies : un secteur en plein marasme
L’usine SAM, dans l’Aveyron, dont la cessation d’activité vient d’être prononcée, rejoint une longue liste de fonderies, sous-traitantes de l’automobile, fermées ou en sursis. Pour les acteurs de la filière, la crise économique et l’essor des moteurs électriques ont bon dos. Ils pointent la responsabilité des constructeurs.
par Cécile Hautefeuille

La sélection du Club

Billet de blog
Aimé Césaire : les origines coloniales du fascisme
Quel est le lien entre colonisation et fascisme ? Comme toujours... c'est le capitalisme ! Mais pour bien comprendre leur relation, il faut qu'on discute avec Aimé Césaire.
par Jean-Marc B
Billet de blog
Le fascisme est faible quand le mouvement de classe est fort
Paris s’apprête à manifester contre le candidat fasciste Éric Zemmour, dimanche 5 décembre, à l’appel de la CGT, de Solidaires et de la Jeune Garde Paris. Réflexions sur le rôle moteur, essentiel, que doit jouer le mouvement syndical dans la construction d’un front unitaire antifasciste.
par Guillaume Goutte
Billet de blog
« Pas de plateforme pour le fascisme » et « liberté d’expression »
Alors que commence la campagne présidentielle et que des militants antifascistes se donnent pour projet de perturber ou d’empêcher l’expression publique de l’extrême droite et notamment de la campagne d’Éric Zemmour se multiplient les voix qui tendent à comparer ces pratiques au fascisme et accusent les militants autonomes de « censure », d' « intolérance » voire d’ « antidémocratie »...
par Geoffroy de Lagasnerie
Billet d’édition
Dimanche 5 décembre : un déchirement
Retour sur cette mobilisation antifasciste lourde de sens.
par Joseph Siraudeau