Blues en 4G

      Écrire, c’est se fabriquer une vie que tu n’es pas capable de vivre en vrai.

      C’est la liberté.

     T’as le droit de dire que t’as racheté les chiens de Satan sur E-bay et que tu les as fait gerber dans la bouteille de vin de l’autre crucifié. Mahomet était là, en train de déguster un jambon beur et Yahvé lui palpait les fesses tandis qu’il se faisait lécher la rondelle par sa sœur.

      T’as le droit de jouer avec les maux : Un con cul pissant est vers cette île.

      En écrivant, tu peux enfin LUI parler.

      C’est là que ça se complique, c’est là que t’es freiné. Rien qu’à l’idée d’y songer, te voilà bloqué, toute une tradition d’alphabet millénaire coincé au bout de tes doigts. Cette putain de page blanche. Ce putain de manque de mots…

     Les jours défilent, le temps passe, hier était le bon vieux temps. Ce bon vieux temps que ma génération n’a pas pu toucher. Celui du plein emploi, de la naissance des dieux guitaristes, de la jeunesse révoltée, le temps de toutes les possibilités, de la découverte, du progrès, des rasoirs sabres et des machines à écrire Remington portatives, le temps du franc, des âmes libres, des désirs ivres, des voyages sans GPS, l’époque des relations réelles, des poètes du rock’n’roll et des Ford mustang 67 côtoyant les Harley.

     - Ce putain de bon vieux temps est mort mec ! Nos parents l’ont bousillé.

     - Ouais, c’est peut-être vrai… Pourquoi le monde est-il toujours dirigé par des vieillards ou des connards ? Ou des vieillards connards ?

    - Sans doute parce que les gens biens ont autre chose à foutre que de prendre le pouvoir et gouverner.

     - La vache, c’est fort ce que tu viens de dire là, j’vais boire à ça tient !

     - Tu bois quoi ?

     - Whisky sour.

     - C’est quoi ?

     - C’est bon.

     Ils laissent la discussion s’étirer dans le silence. Ces deux-là se trouvent au royaume des pizzas au feu de bois, coincés quelque part dans un pub hors du temps, entre l’avenir incertain et les rêves mutilés. L’avantage c’est que dans ce pub on a le droit de fumer.

    Sur la scène construite en bois de palette, un immense chien, joues tombantes et bouche baveuse, joue du bootleneck sur une vieille Gibson ES-355 au vernis écaillé. Il est coiffé d’un chapeau feutre et d’une veste en velours kaki. La femme panthère qui l’accompagne, aussi noire et suave qu’un bon café, déverse un poème blues dans le micro, la voix râpée. Quelques anges pauvres font une partie de billard, chacun d’entre eux n’est ni bon, ni mauvais. Au fond, dans un coin, dissimulés derrière l’épaisse fumée âcre bleutée des cigares bon marché, le cerf, le druide, le loup et mon grand-père jouent à la contrée. Mon grand-père gueule, normal il est en train de se faire broyer.

     - C’est de famille dis donc ce caractère à la con…

     - On dirait.

    Faut croire que les fragiles ego ne supportent pas la défaite, ça peut les bousiller.

  Mon regard se perd dans les méandres du bar, lumières rouges, vertes et bleues tamisées, et la voix chaude de la panthère qui ne cesse de me transporter. Je guette la porte d’entrée. Il y passe toutes les silhouettes du monde, sauf celle tant désirée. Et puis, même si tu venais, tu le sais bien, je n’ai pas encore trouvé le mot pour tout te raconter. Ce cri immense que le silence a étouffé.

    - Faut que je me tire mon pote, je dois aller pisser dans l’écuelle de Freud.

    - Verses-en une goutte pour moi.

    Je sors. Le froid et la nuit me rattrapent. M’allumer une clope me réchauffe un peu. Il était une fois la Belle Époque. Il y avait des corps chauds, de l’espoir, et la possibilité de vibrer, de se perdre dans les yeux d’une autre. Internet, les boîtes d’intérim, Harry Potter et Willy Denzey ont tout niqué. Ou peut-être pas. Peut - être que ça faisait longtemps déjà que le train déraillait… Je remonte mon col et avance dans cette vie où il n’y a plus rien à rêver. J’espère demain, réussir à trouver le bon mot pour te parler. D’ici là, j’ai une vie à écrire, faite de blues, de whisky et d’un royaume immense, où l’invitée principale ne s’est jamais pointée.


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