Les victimes sont parfois les coupables - Réflexions sur l'acte de vengeance et sa condamnation.

Lorsqu'une nation, un groupe ou un individu se voit imposer une action (ou une idée) venue de l'extérieur, il n'a que trois choix: se soumettre, l'accepter ou s'insurger. Lorsque l'acceptation est impossible, la soumission intolérable, que les volontés de négociations se heurtent au silence et au mépris des "gagnants", et que les sentiments de frustration et d'injustice demeurent, il ne reste malheureusement que la révolte. A l'échelle d'une nation ou d'un groupe, cela s'appelle une révolution. Au sein d'un individu, cet état de révolte porte le nom de vengeance.

A l'inverse de l'acte terroriste, qui lui peut se définir généralement comme une action visant l'esprit de conquête, l'acte de révolte, qu'il soit collectif ou individuel, peut s'apparenter à un cri réactionnaire, souvent désespéré. En tant que réaction, cela à donc toujours un temps de retard sur une dite action. Le plus dommageable, c'est que ce cri est rarement entendu, mais quasiment toujours condamné. La fameuse maxime "Les victimes sont parfois les coupables" s'applique rarement. Se sentant ignoré dans ce désespoir qui l'envahi, le groupe, ou l'individu isolé, commettra des actes souvent violents dans l'espoir de se faire entendre. Espoir vint, souvent. Plus le désespoir et le sentiment d'injustice est grand, plus l'acte sera violent, servant de support matériel à un désordre psychique, physique et parfois spirituel.

Etant peu coutumier et non spécialiste des révolutions à l'échelle d'un peuple, je me concentrerais sur ce que je connais, le sentiment d'injustice personnel, et le déchirement organique qu'il peut provoquer, pouvant aller jusqu'à la maladie (cancer de l'estomac pour moi, j'ai 30 ans). Être licencié, délogé, non entendu par la loi en tant que père, subir les réflexions et les actions négatives de tierces personnes, se sentir trompé, trahi, abandonné, non entendu, méprisé, violé intellectuellement ou physiquement, non reconnu par sa patrie, mal géré par la médecine… tout cela peut entrainer des dégâts considérables. Si l'être est assez "fort", sa capacité de résilience lui permettra de se relever. Si l'être est déjà d'un naturel fragile, son instinct de survie, son "vouloir vivre" ne suffira peut-être pas à contrer son total désarroi. La douleur devient intenable et l'acte suicidaire n'est jamais très loin. C'est ce qui m'est arrivé. Malheureusement je me suis réveillé…

Dans sa fable "Le lion amoureux", Jean de La Fontaine décrit comment un lion vit sur lui lâcher des chiens après que, par amour pour une bergère, il se soit fait limer les ongles et les dents sur demande du père de celle-ci. Puis, L'auteur conclut par cette phrase: "amour, quand tu nous tiens, on peut bien dire adieu prudence". Griffes et dents peuvent s'apparenter à nos défenses. Une fois limées, l'individu meurtri devient ce lion que les vérités chiennes viennent déchiqueter. Lorsqu'il né, l'homme ne cherche qu'à aimer et être aimer. Aimer une femme, des enfants, un métier, des amis, gagner de quoi vivre décemment et mettre un peu d'argent de côté pour pallier aux aléas et tendre vers ce rêve de plus en plus fou d'accéder à la propriété.

Dans ce monde où l'on nous dit de prendre nos responsabilités, on pourrait juger que le lion de la fable est le seul responsable de ce qui lui est arrivé. Trahit par sa bergère, méprisé par les villageois, cet être trop naïf qui au départ ne demandait qu'une chance d'accéder au bonheur finit par chèrement le payer. Acceptons deux hypothèses pour la suite ce raisonnement:

- Le lion survit aux chiens.

- Trop meurtri, il ne peut tolérer une autre solution que la vengeance. L'acceptation, le fait de "passer à autre chose", de pardonner ou de "tourner la page" sont ici des options impossibles à entendre pour lui. Son égo blessé le conduisant à une sorte de névrose obsessionnelle qu'il n'arrive plus, ou ne souhaite plus contrôler.

En tant que lion, sera-t-il entendu par la justice des hommes? L'acte de vengeance, matérialisation de ce sentiment puissant d'injustice et de trahison sera-t-il entendu comme tel? Comme la réaction à un précédent? Il est fort probable que non. Cela pourtant, pourrait sembler légitime selon la loi du Talion de se venger du père, de la bergère, des chiens ou de tout le village. Sauf que la réaction, accentuée par la colère, sera toujours plus violente que l'acte départ… D'un côté nous n'avons qu'un seul individu, et de l'autre, plusieurs, les proportions ne sont donc pas respectées.  

Comment le lion pourrait/voudrait-il encore avoir confiance, y croire, lui qui par amour a abandonné toutes ses défenses ? Se sentant isolé, seul parmi les hommes, on peut en conclure que davantage de témoignages parleront en sa défaveur. La raison du plus grand nombre est elle la meilleure?

C'est l'avantage des hommes respectables et bien installés d'avoir le luxe de se sentir écoutés et entendus. Lorsqu'un cri de détresse ne reçoit que silence et incompréhension, voire mépris, et même s'il peut sembler légitime aux yeux du lion, l'acte déraisonnable et isolé du désespoir  devenu violence sera toujours condamné d'avance, car choquant et semblant gratuit. Non?

Cela peut se vérifier, malheureusement dans l'actualité…

Je finirais par cette question. Comment juger, de façon juste, éthique, humaine, morale et intègre, les actes de vengeance du lion, si l'on ne prend pas en considération, que cela soit légal, justifié ou non, les actes dont il s'est senti la victime non reconnue et qui ont conduit à sa réaction?

 

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