Big Brother a une tache de vin en travers de la gueule et fait du gras

"Elle est la fille de la ruse

qui naît sur les décombres

La Bête immonde"

Michel Fugain

 

 

Sophie Âne n’était pas gâtée

La vie, pour la forcer à la tolérance, à la réflexion

et aux jugements attentifs, l’avait physiquement marqué.

Souhaitant que cette différence anoblisse ses pensées.

 

Petite, ronde et laide, son visage écrasé se trouvait

balafré sur une grande moitié de brûlures

et d’une immense tâche avinée.

Les autres personnes, plus normalisées,

la regardaient comme une bête curieuse

tentant de masquer au fin fond de leur hypocrisie

leur dégoût profond pour cet être répugnant

Cela aurait dû inciter Sophie Âne à la demi-mesure,

à la tolérance, à se méfier des jugements hâtifs

et des basses besognes.

Voici pourtant comment elle évolua :

 

Sa mère ressemblait à une barrique coiffée comme un

Playmobil dont on aurait épaissi les traits. Elle concédait tout à ses enfants

était du genre geignarde et se rangeait toujours de leur côté

comme une bonne mère poule stupide, ne cherchant jamais à penser.

 

Son père, lui, était tout l’opposé.

Un orgueilleux corbeau sans bec et sans plume,

Un commercial décharné,

les joues en lame de couteau et le sourire rasoir.

Derrière, c’était un crâne recouvert de peau qui lui servait de visage.

Aussi sec que son corps étaient ses mots.

De ses enfants il n’était jamais satisfait, toujours leur cherchant des défis

qu’ils ne pouvaient relever, afin de mieux les rabaisser.

"Je t’aime mon enfant, même si tu me décevras à jamais"

Sophie Âne était sa déception, pas sportive, grasse et molle

elle possédait les attraits peu fins de sa mère,

et au fond d’elle la viscosité de son père.

 

Sophie Âne avait aussi un frère et une sœur.

Julie, l’aînée, une sorte de biche croisée avec un cheval de trait,

ressemblant de plein caractère à son père,

et Daniel, le chimpanzé. De loin le plus sympathique

Daniel était toujours gai, et dans ses propos et ses jugements

se montrait - toujours - le plus réservé ainsi que le plus réfléchi et nuancé.

Un homme que l’on peut qualifier de bon, s’il en est.

 

Que le monde, dès lors riait de l’âne,

la fraternité défendait sa monstrueuse cadette

Mais, dans le privé, l’aînée surtout, la méprisait et la prenait en pitié

"La pauvre petite, qui ne pourra jamais être aimée que par des laids !"

Julie, la jolie, de surcroît plus âgée, obtenait les hommes en abondance

en jouait, puis les brisait. Elle prenait un malin plaisir

à les juger, démontrant leurs tares, tout en refusant de donner la solution

adaptée. Cela créait chez ses hommes une forte dépendance dont elle

jouissait. Puis, une fois assouvis tous ses désirs,

elle se faisait prendre par un homme différent

ignorant aussi froidement le premier qu’elle avait usé de chaleur

à lui faire croire qu’elle l’aimait.

Bien entendu, les hommes, meurtris et trompés, se vengeaient.

Et la belle biche manipulatrice et perverse en profitait pour se lamenter

"Je ne comprends pas pourquoi il crache même sur nos bons moments"

pleurait-elle à ses proches, ou dans les bras d’un autre. Alors que,

dans le même temps, elle affirmait au déglingué :

"Je n’en ai rien à foutre de ce qui peut t’arriver"

et cela, si elle ne lui raccrochait pas au nez.

S’il est évident que l’on est responsable de ce qui nous arrive,

il est cependant parfaitement mal avisé de penser faire du mal à un tiers

et d’ignorer ensuite l’implication de nos méfaits. N’est-ce pas ?

Si je vous insulte, frappant bas, cela vous touche. Dois-je pourtant

dire : "C’est ton problème si tu as de la peine, pas ma faute à moi" ?

Julie était de celle qui pense et agisse comme cela.

Jugeant, brimant, détruisant puis ignorant l’intégralité

de ce qui pouvait être de sa responsabilité.

Affichant un masque de froideur parfaitement détaché.

 

Un jour arriva un petit taureau qui s’amouracha de la biche

comme à son habitude, elle le brisa.

Mais le taureau vit rouge, et se mit à frapper sur ce mur de silence

que la biche vint ériger.

Il attendait des réponses, n’eut qu’insultes et grossièretés.

Le taureau écrivait et, se servant de ce moyen pour expulser ses traumas

rédigeait sans cesse des rires et des larmes, de la colère et de la joie.

La biche, tenant ferme à ce que soit prise pour vérité SA version des faits

le fît passer pour fou, sachant pertinemment qu’il était seulement

d’une sensibilité exacerbée.

Sophie Âne, en bonne sœur docile et sans réflexion,

pris et crut mot pour mot les manipulations perverses de sa sœur

et espionna méticuleusement chaque écrit du taureau.

Un jour, noyé au milieu d’un flot de poèmes d’amours regrettés,

d’exploits sexuels et de critiques de la société,

elle tomba sur un texte au sujet bien différent

Le taureau, pour expulser sa rage

avait écrit du violent.

Cela fut pris au premier degré et, en bonne monstruosité docile

La nouvelle Big Brother prévint sa biche de sœur

qui alla porter plainte.

Un simple poème fut pris pour une menace de mort

et l’engrenage de censure prit son envol.

Le jeune taureau en fût viscéralement touché,

on lui empêchait donc, en sa qualité d’écrivain, de s’exprimer.

 

La justice condamnait le feu sans voir la fumée

nous observions les méfaits du taureau sans observer les torts de la biche

Et tout le monde s’en contentait.

Sauf le taureau bien sûr, qui voyait là une abomination de plus

être prise pour une vertu exempte de tout péché. Mais l’on disait

de l’incompris que c’est lui qui ne comprenait pas.

Pour lui, tout cela appartenait juste à un délire

de gens parfaitement malsains, mais les intouchables avaient raison

et lui risquait la prison et de fortes censures dans ses rédactions.

 

Sophie Âne, de cette machination, devenait une collaboration

impeccablement maîtrisée et maîtrisable. Guettant le moindre faux pas littéraire

comme nazi à l’affût traque un résistant.

 

Imaginez le désarroi du taureau, de se savoir sans cesse surveillé

et la gêne immense que cela provoque de s'autocensurer.

 

Sophie Âne, fût-elle née différente, aurait pu

si l’intelligence et le recul avaient fait partie de ses acquis

constater que toute vérité pour être jugée, ne dépend pas forcément

d’un seul point de vue. Et que même notre plus proche parente

peut en réalité être une purge absolue.

Pourtant née hors norme, défigurée et enrobée, Sophie Âne

était devenue un jouet, un instrument - davantage qu'une alliée -

de plus dans l’entourage - plus normalisée - de son aînée

mais, elle aurait pu s’en rendre compte,

si elle avait fait l’effort de s’autoriser à penser.

 

Finissant sur le taureau pour conclure,

lui, trop entier, différent de par sa nature,

force est de regretter,

dans un monde où majorité fait loi

que celui qui refuse d’entrer dans le cadre

est forcément taxé de scélérat.

 

 

d'autres écrit sur Fabien Miras Blog numéro 1

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