Avoir 30 ans dans ce monde pourri

J'ai tellement grincé des dents

que j'ai fini par en limer mes canines

C'est le pire qu'il puisse arriver à un homme

Sans croc, impossible de redevenir un loup

ou même de se défendre

condamné à être mou

difficile de faire autre chose que

de sucer la vie.

Sans vraiment mordre dedans,

juste en extraire de quoi survivre,

un semblant de parfum, de jus de vie,

juste de quoi faire croire à mon cœur

qu'il bat encore pour quelque chose

 

Je me suis trop laissé démolir

parce que je laisse toujours une chance aux autres de me prouver que je me trompe sur eux

qu'en réalité ils sont bons

 

Non,

les gens ne sont pas bons

Ils ne sont qu'un parquet de désirs

Frustrés, bâillonnés, abrutis, contrôlé

Ils voulaient rêver et

on leur a donné la télé, et internet

plus besoin de s'imaginer le bout du monde

en un clic, on y est

Ils voulaient s'épanouir et

on leur a donné l'usine

le geste unique, le métier unique, la carrière,

la monoculture du travail

Ils voulaient gouter et déguster

et on leur a filé la bouffe discount,

les faisant culpabilisé de ne pas acheter un "Bio" qui triplerait la valeur du caddie

Ils voulaient la sincérité sociale

On leur a donné la consommation, la fête, le management

la peur de l'autre, la culpabilité de cette peur,

la "positive attitude", des "projets" - un mot dangereux qui a souillé "l'envie"

mais pas d'ange heureux

Ils voulaient l'amour passionnel

On leur a donné la trahison et la déception

La consommation des corps, la rencontre facile, le coup d'un soir

L'amour est un cannibalisme réciproque

qui aime le plus fini par être bouffé

Ils voulaient une famille

On leur a donné les jeux vidéos pour les gosses, le divorce

les règles absurdes et les colonies de vacances

Ils voulaient apprendre

et on leur a flingué cette envie avec la Déséducation Nationale

le dégout des belles lettres

la peur des chef d'œuvres que plus personne ne lis

parce que c'est ringard, parce que ça sent la poussière.

Une fable de La fontaine demeurera toujours

plus élégante, perspicace, et musicale

qu'un morceau diffusé sur NRJ

Encore faut-il faire un effort…

C'est sûr, l'effort est devenu un gros mot

Apprendre à lire et écrire c'est bien

Apprendre à aimer et penser, c'est mieux.

 

Les gens ne sont pas bons

le pire, c'est qu'ils le croient

Ils ne se sourient plus

ne se découvrent plus

ne s'acceptent plus

ne se tolèrent plus

ne s'entraident plus

ne s'aiment plus

ils se méfient l'un l'autre avant de se méfier d'eux même…

 

Deux religions monothéistes passent leur temps

à se foutre sur la gueule, à noyer la terre de sang

alors qu'elles sont les mêmes, sensiblement

 

On remplace les mots pour ne plus les penser

Un jour, on supprimera "Liberté" du dictionnaire

et ça en sera fini

 

La liberté est morte

avec le loyer, le salaire, la télévision, le canapé,

le préservatif, la religion, le développement personnel

la psychiatrie, le libéralisme,

le culte du physique, la bienséance, SOS racisme

SOS féminisme, SOS mal bouffe, SOS anti cancer

SOS ….

Les associations ont flingué la liberté d'expression

on ne peut plus rien dire, sinon on est condamné d'avance

La fête de la musique a tué la musique

Les festivals ont tué le petit bal du samedi soir

 

30 ans dans ce monde

dégouté des études

du travail, de l'époque, du désir de ce canapé Do It Yourself

de la culpabilité de ne savoir bricolé

de la culpabilité d'être un solitaire

les yeux un peu trop ouverts

le cœur un peu trop blessé

J'ai tellement flingué mes dents à trop vouloir croquer

ce monde trop dur

que je n'arrive plus qu'à faire une chose,

ruminer des rêves qui ne pourront exister

 

 

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