la joueuse de jazz que j'ai tuée

Mélissandre était une sacrée pianiste. Pas très belle, environ quarante-cinq piges, le moment où les avantages d'une femme finissent par s'étioler. Les hommes ont cet avantage par rapport aux femmes. Enfin, certains, déjà faut-il arriver à cet âge-là. Je ne l'ai jamais rencontré directement, et encore moins parlé. Mais, à ma façon, du haut de mes trente ans, je l'ai aimé. Je veux dire, vraiment aimé, d'un amour inconditionnel, sans idée de sexe, ni de fantasme, ni par envie de fric, ou de quoi que ce soit d'autre dans ce genre. Je l'ai aimé, point barre, pour ce qu'elle était. Mélissandre était une sacrée pianiste.

Je rôdais encore dans ce bar quand j'avais un peu de blé. Quand on est fauché, on boit chez soi, c'est la compagnie qui vaut cher dans ces endroits-là. A cette époque, j'avais un peu de quoi me la payer. J'allais en ville rôder, boire des whiskys sour, et draguait les nanas que ça intriguait un tel breuvage. Le truc, c'était de dire que j'étais écrivain, à tous les coups ça marchait. Je leur récitais du Baudelaire, elles croyaient que c'était du moi, puis je récitais du moi, et elles succombaient. Et Mélissandre dans tout ça, dans un coin du bar, faisait corps avec son piano. Et moi je l'écoutais, tandis que les filles m'écoutaient moi. Mélissandre jouait vrai, n'appartenait à aucun style, et c'est ça qui me fascinait. Ça ressemblait à du jazz, mais ça n'en était pas, un brin de formation classique, un peu de rock parfois. Mélissandre jouait, sans s'en apercevoir, ce que mes mots disaient. Un mélange de rêve et de désespoir, sur un rythme frénétique, distant, paraissant froid, mais halluciné. Mélissandre, quand elle jouait, était vraie. Et elle était belle pour ça. Mais elle avait deux défauts. Dont un qui n'en était pas réellement un: elle buvait. Il y avait toujours ce verre de whisky posé sur son piano. De temps en temps, jouant d'une main, elle buvait cul sec une belle lampée, une sacrée descente ! Puis elle faisait signe au barman de la resservir, et elle continuait à jouer. Moi je buvais aussi, au même rythme qu'elle, buvant ses notes, elle ne le saurait jamais. Mélissandre, quelque part, m'a ruiné. Son second défaut, c'était qu'elle se droguait. Héroïne. Direct droit dans les veines. Le peu des gens qui la savait la jugeait. Les gens sont forts pour ça. Ils ne savent pas d'où ça vient, mais s'autorisent aisément à s'accorder à la bien-pensance quand elle les arrange. Quand une chose les dérange, ils jugent, sans chercher à savoir vraiment pourquoi. Les gens sont comme ça. Le venin dans les veines, la déveine l'envenimait, c'est tout ce que je me suis dit, et ça m'allait. Je lui ai laissé beaucoup de pourboire, sans qu'elle le sache vraiment. Sa musique me correspondait, me parlait. Et moi, quand il y avait une nana, je lui mettais des mots sur cette musique-là, et huit fois sur dix, oui, vraiment, huit fois sur dix, je baisais, grâce aux mots que Mélissandre me donnait.

Un soir, je me suis pointé, et Mélissandre n'était pas là. J'ai commandé un whisky sour, puis deux, puis trois. Mélissandre n'arrivait pas. Alors j'ai fini par poser la question au barman, et il m'a raconté:

- Mélissandre est allée voir ses dealers. Elle n'avait pas de quoi les payer. Ils l'ont violé, shooté à mort, et lui ont coupé les doigts.

J'ai dit "ok" du ton le plus désinvolte que je pouvais. Puis j'ai commandé quelques whisky sour. Une fille est arrivée, elle m'a jeté un regard, du genre qui montre que je lui plais. Je l'ai envoyé chier. Sans musique, pas de mots. Puis je me suis rendu à l'hôpital, avec un bouquet de mauvaises marguerites, il ne restaient que ça à cette heure-là. J'ai demandé à l'infirmière où se trouvait sa chambre, usant de tous mon bagout et de tout mon charme. Elle m'a montré. J'y suis allé.

Elle était là, c'était elle, même si j'ai eu du mal à la reconnaitre. Ils ne l'avaient pas seulement violé, ils l'avaient battu à mort, visage boursouflé. Puis j'ai regardé ses mains. Bandages blanc cramoisis sur des phalanges raccourcies. J'ai posé le bouquet de marguerites dans un pot de chambre en plastique, ça ferait office de vase. Et c'est là que je les ai vus, les yeux de Mélissandre, si vifs, si verts, plongés dans les miens. Son tube de plastique plongé dans la trachée, je ne pouvais pas entendre ce qu'elle me disait. Mais je le comprenais. Même si je ne l'ai jamais touché, même si je ne lui ai jamais parlé, je comprenais, je comprenais ce que ses yeux me disaient. Presque suppliant. J'ai dit "non" de la tête, mais ses yeux ont insisté. Mon cou à dit "ok". Alors, j'ai posé ma main sur sa bouche et pincé son nez. Tout en fermant les yeux. Mélissandre a saisi mon poigné, mais je ne me suis pas arrêté. Ça a duré peut-être quelques minutes, une éternité. Quand tout était fini, son âme partie, je lui ai caressé le front, les yeux mouillés, et puis j'ai récité :

" J'ai vu des archipels sidéraux! et des iles

Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur"

C'était du Rimbaud, je savais qu'elle comprendrait ou que, à défaut de comprendre, elle ressentirait… Puis je l'ai embrassé sur le front, et je suis allé.

J'ai caché mon visage tout le long du couloir. L'âme humide, je n'avais pas honte de ce que j'avais fait. Mélissandre était une sacrée pianiste. La meilleure que j'ai jamais écouté. Depuis, je ne suis que cet écrivain sans musique. Je ne suis jamais retourné dans ce bar. Et je n'ai jamais plus parlé aux filles comme je l'avais fait durant ces soirs-là. Mélissandre, la meilleure pianiste de la ville, était morte, et tout le monde s'en foutait, sauf moi. J'ai allumé une clope, et j'ai vomi dans la nuit l'indifférence générale sur la soif de vivre des génies. 

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