Un boulot comme un autre

 

“Ain’t no sunshine when she’s gone

It’s not warm when she’s away”

Bill Withers

 

 

Léon écrasa le cafard avec sa savate deux doigts. Sous la pression, il sentit la carapace de l’insecte craqueler. S’en était fini. Il saisit la bestiole agonisante par ses immenses antennes, les pattes bougeaient encore un peu. En la balançant par-dessus bord, il pensait que le cafard allait couler, ou qu’un poisson le goberait, mais non. Il resta là, flottant sur le dos dans l’eau saumâtre du port, la carcasse explosée, en train de se débattre pour n’avoir rien d’autre à la sortie que du néant. Léon fut pris de remord, le cafard lui faisait penser à lui.

- Désolé mec, j’l’ai pas fait exprès…

Il détourna les yeux et les plongea dans la nuit. Trois heures du matin. Décembre sur l’ile Bourbon. L’été arrivait avec son lot de moiteur, de chaleur et de moustiques. Léon aimait bien l’été, surtout maintenant qu’il avait la clim’ dans le bateau. Ce bateau… sa maison. On se clochardise vite sur une ile. Léon n’aurait jamais pensé en arriver à ce point. Il aura juste fallu d’une femme. Ça faisait combien de temps qu’elle avait filé à l’anglaise ? Trop longtemps, et pas assez. Elle était partie avec les meubles, la complicité, la fusion et son âme. Depuis Léon n’avait plus qu’un trou béant dans la poitrine. Ça le faisait roter, ou gerber, suivant ce qu’il avait dans le bide. Mais la plupart du temps, ça le brûlait et le rongeait à petit feu chaque jour davantage.

- Arrête de te gratter les cicatrices mec ! Elle est partie, elle en a baisé et sucé d’autres alors que tu croyais que vous étiez toujours ensemble. Alors t’imagines maintenant son palmarès… Arrête de te gratter les cicatrices bordel ! Avec ce que tu lui as fait, tu ne la reverras jamais. Tu ne reverras jamais son sourire, sa petite gueule avec son nez en trompette qui danse quand elle parle. Tu ne reverras jamais…. ARRETE BORDEL !!

Se gratter les cicatrices, c’était une de ses expressions à elle. Comme beaucoup. Léon avait perdu toute identité. Souvent, il avait l’impression que c’est elle qui parlait à sa place, dans sa façon de dire les choses, par la gestuelle. Il continuait de la faire vivre en lui. Il l’aimait toujours, elle lui manquait. Le néant se fit plus oppressant dans sa poitrine. En vitesse, pour se changer les idées, il saisit la bouteille de rhum à côté de lui. Léon en but une bonne lampée. Il buvait beaucoup, tous les jours. Son problème ce n’était pas l’alcool, son problème c’était ses démons. Léon n’aimait pas boire, mais l’ivresse chassait parfois le vide et les images des tortures mentales, un peu. Il repensa au gosse, là-bas, en métropole, à 10 000 kilomètres de lui. Depuis combien de temps ne lui avait-il pas parlé ? Depuis combien de temps ne l’avait-il pas vu ? Depuis la séparation. Depuis qu’il avait pété les plombs. Depuis son exil. Depuis… Léon s’enfila une autre bonne rasade de rhum. En se roulant une cigarette, il regarda par-dessus le pont, le cafard avait disparu.

- Le cafard reviendra pensa Léon, le cafard revient toujours.

Il téta une troisième fois le goulot. On se clochardise vite sur une ile…

 

Léon jeta un œil à sa montre. 3h30. Le croque mort était en retard, comme d’habitude. Pas bien grave se dit-il, ce petit boulot-là était le seul qu’il avait. Quelques heures dans la semaine pour un salaire plutôt bien payé, faut dire ce qui est. Remarque, personne n’en voulait de ce job, pas même les plus pauvres de l’ile. Lui, ça lui allait, on lui avait même permis de dormir dans le bateau. A l’abri du vent et de la pluie, son meilleur logement depuis des années. Pas très légal, ok, quoique, c’était l’Etat qui payait, en douce ok, mais c’était l’Etat quand même. Et puis, sûrement qu’en bossant dans l’agroalimentaire, comme avant, il avait fait bien plus de dégâts sur les hommes et la terre que maintenant. Et puis, il fallait bien les mettre quelques part ces gens-là maintenant que les cimetières étaient vides. Et puis, personne n’en voulait. Et puis l’incinération ça vaut cher. Et puis c’était une bonne paye pour peu d’heures. Et puis merde !

- C’est un boulot comme un autre, se dit Léon, crache pas dessus. T’as un toit, ça te paie la bouffe et le rhum pour te vider la tête. C’est un boulot comme un autre. Pense pas au Petit, pense pas à Elle. Eux ne pensent plus à toi. Ce ne sont que des fantômes dans ta tête ! Putain mais qu’est-ce qu’il fout ce croque mort de merde ?

Il planta ses narines dans l’air et respira profondément. Le jour se lèverait dans une heure et l’ile serait inondée de gens de toutes les races. Il aimait ça ici. Le mélange et la simplicité.

Enfin la vieille camionnette blanche du croque mort arriva. Il gara l’arrière du fourgon au bord du quai, à quelques mètres du bateau. Le cafre en sortit, un cigare aux lèvres et un sourire grand comme ça, comme d’habitude. Quand il souriait, surtout la nuit, on ne voyait que ses dents. Et si blanches. Léon se demandait à chaque fois si c’était le fait qu’il soit noir qui faisait autant ressortir ses dents. Le cafre lui lança un « Comment i lé ? »

- Lé là, lé là, répondit Léon sans conviction en lui serrant la main. Il aimait le créole, ça chantait. Et il aimait bien le croque mort, il était souriant. Chanter et sourire, c’étaient deux choses que Léon s’était interdit de faire depuis trop longtemps. Le poids des remords, comme s’il s’était dit qu’il n’avait pas droit au bonheur. Et même s’il ne se l’était pas dit, ça n’avait plus vraiment de signification, plus vraiment d’authenticité.

- Désolé pour le retard mon ami.

- T’es TOUJOURS en retard Cherif, ne prend plus la peine de t’excuser. Par contre le soleil va  bientôt se lever. Faut qu’on se dépêche avant qu’il y ait trop de monde sur le port. Y’a déjà les premiers pêcheurs là-bas. Combien on en a ?

- Huit

- Huit ? C’est un suicide collectif ou quoi ?

Chérif sourit.

- Presque. Deux clochards, une pute battue à mort, un pauvre vieux mort dans sa case et… quatre touristes étrangers. Ces crétins campaient près des cascades de Langevin, au pied des falaises quand un bloc de pierre est tombé. En fait t’as quatre vrais cadavres et quelques morceaux. Le reste est resté sous le rocher. Ils n’avaient pas de papiers sur eux, et plus grand-chose pour les identifier. 

- Je vois.

Léon se roula une autre cigarette et ils commencèrent à charger le bateau. C’est la pute qui leur donna le plus de mal, une malgache d’au moins deux quintaux. Pour un peu, le petit bateau manqua de se retourner quand ils la balancèrent dedans. Quand ils eurent fini, le ciel était déjà clair. Le soleil ne tarderait pas à se lever. Léon et Chérif prirent place au milieu des corps, Léon démarra et fonça vers le large. D’ordinaire, ce voyage-là, Léon le faisait seul, mais avec la baleine échouée… mieux valait un coup de main supplémentaire pour cette fois.

- Tu sais qu’ils ont choppé un couple de requins tigres près de St Gilles hier ?

- Non Chérif, je ne savais pas. Comment j’aurais pu le savoir ?

- Pas faux. T’as bu ce matin ?

- Ouais, j’ai bu ce matin

- Putain mec tu déconnes ! Reprends-toi en main. T’es encore jeune, t’es intelligent, plutôt beau gosse, te laisse pas mourir pour une femme.

- Cherif…

- Ouais ?

- Ta gueule.

- …

- …

- …

- Pense plutôt à un moyen de larguer la grosse sans faire basculer le bateau.

- T’as pris des lests ?

- Tu poses la question un peu tard. Oui, j’ai pris des lests. Ceci dit, vu le poids au centimètre carré de celle-là, à mon avis y’en aura pas besoin.

 

Cinq heures du matin. Ils étaient assez loin de l’ile, dans la zone habituelle. Léon coupa le moteur. Le soleil cognait déjà pas mal. La chaleur faisait remonter l’odeur de décomposition des cadavres. Heureusement, il y avait un peu de vent. Léon et Chérif prirent quelques instants pour regarder l’ile. Magnifique. Le sommet du Piton des Glaces dépassait d’un bandeau de nuages, on voyait les reliefs cassés des montagnes plonger dans l’océan.

- C’est beau dit Chérif, on est quand même des privilégiés de voir ça !

- Si on veut. Mais ouais, c’est beau.

Léon se roula une cigarette, l’espace d’un instant les fantômes revinrent. Il secoua la tête pour essayer de les chasser. Ce trou béant dans la poitrine… Il saisit la bouteille. Cherif le vit et l’intercepta.

- Arrête mec, arrête.

- Cherif, t’es gentil, t’es un peu comme mon ami, peut-être un des seuls qu’il me reste. Mais je te jure sur la tête de ma couille droite que si tu ne lâches pas cette bouteille je t’envoie par le fond avec les autres.

Chérif lâcha la bouteille. Léon but, il venait peut-être de perdre son dernier ami.

- Allez, au boulot, commençons par les petits morceaux.

Après avoir dégagé les cadavres de leurs sacs plastiques, ils les attachèrent à des pierres. C’était la partie la plus fastidieuse du travail et qui souvent ne servait à rien. Les corps disparaissaient souvent avant d’avoir touché le fond. Les requins connaissaient l’endroit où le menu était servi gratuitement maintenant. Mais bon, fallait pas prendre le risque qu’un corps soit ramené sur le rivage par les courants, ou qu’un bateau de touristes venu emmerder les baleines en voit flotter un à la surface. Ça aurait fait désordre.

Quand tous les morceaux des touristes furent à la flotte, les premiers ailerons se pointèrent. Rapidement l’eau devint rouge. Léon était habitué, Chérif moins, sa peau noire pâlit.

- Merde mec, merde. Il saisit la bouteille. Fit une grimace quand l’alcool passa dans sa gorge.

- Tu croyais quoi ? Te laisse pas aller.

Cherif se ressaisit. A la différence de Léon, Chérif savait passer à autre chose. Il avait vu toute sa famille se faire découper à la machette dans son Mali natal. Il avait vraiment du mal à comprendre qu’on puisse se laisser crever pour une femme.

Ce fut au tour des deux clochards puis du vieux. Très léger celui-là. Puis vint la question de la pute.

- Tu veux VRAIMENT la lester celle-là ? J’ai beau tenir la forme Chérif, mon dernier repas commence à être loin et j’ai pas les bras d’un Stallone pour soulever un haltère pareil. Ecoute, y’a suffisamment de squales pour la béqueter en entier. On la balance comme ça ok ?

Chérif marqua un temps. Il avait repris des couleurs et son front, comme celui de Léon, était luisant de transpiration. Il évalua le pour et le contre mais se décida vite. OK.

Ils faillirent en renverser le bateau et en crever bouffés par les requins eux aussi ! Quelle galère ! Ça leur avait bien pris dix minutes. Mais leur partie du boulot était faite, les requins se mettaient déjà à l’œuvre pour la leur.

Après une lampée et une clope, Léon redémarra le bateau et ils reprirent la direction de l’ile. Là-bas, personne ne se doutait de rien. Les marchands de litchis commençaient à passer le prix du kilo en dessous des deux euros. Les gens s’agglutinaient dans leur voiture, s’agglutinaient dans les embouteillages, dans les bureaux, agglutinaient leurs enfants à l’école. Léon lui, savourait l’espace autour de lui. Pendant un instant, il était là où il devait être. Les fantômes reviendraient, c’est sûr, peut-être dans une seconde, peut-être dans une heure, pour le moment il n’y pensait pas. Il sentait la fraicheur de l’air sur son front trempé. Les touristes grimpaient le volcan, les maris leur femme. Les boutiques ouvraient, les marchands de soda, de bière, les snacks, les bureaux de tabac et les impôts. Tout le monde à sa façon, en tirant la gueule ou pas, en flinguant les hommes, ou la planète, ou pas, ou les deux, tout le monde essayait de survivre à sa façon. Dieu lâchait l’affaire.

Un demi-sourire scia le visage de Léon. Il voyait tout ça de loin.

- Un boulot comme les autres se murmura-t-il. Je fais un boulot comme les autres.

 

Bill Withers - Ain't No Sunshine © fnordius

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