La petite Malgache que personne n'entendit crier

 Le soleil était déjà haut dans le ciel. Malgré cela, dans la case en tôle, il faisait une pénombre à ne pas voir ses pieds, et une chaleur à en crever. Trois bougies dans des canettes de Coca découpées, une petite lampe à pétrole pleine de graisse et une ampoule au plafond, aux fils dénudés et piquetée par les crottes de mouches, c’était tout ce que Julie pouvait espérer pour faire ce qu’elle avait à faire. Il y  avait cinq ou six femmes avec elle : la mère, la grand-mère et sans doute des sœurs ou des tantes pour le reste. Ces gens-là sont très famille… Aucun homme. Pas pour ce genre de choses. Cinq ou six femmes et… la petite Malgache, allongée sur le mauvais lit de camp que l’on avait mis au milieu de la pièce. Son ventre était énorme, prêt à expulser. Elle devait avoir treize ou quatorze ans, avait accouché de deux mort-nés déjà. La poche de celui-là s’était percée depuis un moment.

L’Afrique…, pensa Julie.

Etait-ce une pensée ou un soupir ? Va savoir. Elle, la jolie petite infirmière de vingt-cinq piges, volontaire pour Médecins sans frontière afin d’assouvir les besoins de son âme de sauveuse, sentait venir la galère à vingt mille.

L’Afrique… ben oui, la misère, le système D, la faim, les maladies, la crasse, un sacré sens de la famille, une énorme volonté de survie et une violence cachée même dans les casseroles où cuisent le riz et les ragoûts de hérisson. Qui était-elle pour juger ça ? D’ailleurs Julie ne jugeait pas, elle se préparait. A l’intérieur d’elle, se mêlaient concentration et tension, le tout créant une sorte de sauce gluante prête à déborder n’importe comment. Mais à l’extérieur, elle ne montrait rien. Un masque presque froid et impassible, détaché et professionnel. Un masque qui fera beaucoup de dégâts sur les hommes, mais lui permettait de se protéger.

Les instruments étaient prêts. Enfin, pour instruments : un seau d’eau plus ou moins propre, des gants en latex, et quelques outils genre forceps, scalpel et fil à coudre. Pas grand-chose, et pas beaucoup de lumière pour faire un travail soigné. Faudra faire avec.

La petite Malgache avait commencé son travail depuis quelques temps déjà. Aucun son, aucun gémissement ne sortait de sa bouche malgré la douleur qui tordait son visage. Sourde et muette. Les femmes s’activaient à la cuisine dans la pièce à côté, ne disaient rien. Seule la mère était présente au côté de Julie. Elle lui murmurait en malgache et en créole. Julie n’y comprenait rien. Elle préféra se concentrer sur la petite. A l’exception d’elle, on aurait dit que tout le monde s’en foutait. Même la mère semblait complètement détachée. Après tout, ça ferait une bouche de plus à nourrir, et il y en avait déjà tellement…

Les contractions se firent de plus en plus fortes et rapprochées. Le bébé voulait sortir. Julie plongea sa main entre les cuisses de la petite Malgache. Le col n’était pas assez dilaté, elle ne sentait pas la tête. Ça allait être la merde ! La petite commençait à pousser.

- Attends, attends bordel !

Julie oubliait que la petite n’entendait rien.

- Fait chier putain !

C’était la merde. La petite continuait de pousser. Son visage était tordu, en sueur et rouge écarlate. Attends bordel attends !

Julie plongea une nouvelle fois sa main dans le vagin de la petite Malgache. Le col se dilatait un peu, mais pas assez, elle sentait cependant un peu la tête au fond. A l’intérieur d’elle, la sauce commençait à bouillir sérieusement. Mais Julie paraissait de plus en plus calme. Paradoxe. Elle retira sa main. Sur ses doigts en latex : du sang. Merde ! La sauce commençait à vouloir sortir de la casserole. Julie appuya sur le couvercle émotionnel. Que faire ? Une césarienne ? Trop risqué pour la petite, avec la chaleur, les mouches, la saleté et la gueule de l’eau dans le seau, c’était pas l’idéal. Une épisiotomie ? Le bébé n’était pas assez près? Et puis après y aller au forceps ? A la pince ?

Ne pas se précipiter, attendre encore un peu…

 

Plusieurs minutes de passées. Peut-être vingt ou trente. La chaleur était suffocante sous la case en tôle. La petite Malgache gueulait en silence, elle se dilatait à peine et commençait à saigner pas mal. Elle poussait furieusement pour expulser ce qu’elle avait dans le ventre. Les femmes dans la cuisine finissaient de préparer la bouffe en silence. La mère les avait rejointes. Julie devait se décider maintenant. Attendre trop pourrait se montrer fatal pour la petite et pour le bébé. Ce bébé qui ne semblait pas vouloir sortir. Elle essuya la sueur sur le front de sa patiente, puis ses larmes.

« Elle est si jeune… ».

La petite Malgache plongea ses yeux sombres dans ceux de l’infirmière. Les deux filles se dévisagèrent un moment. Chacune avait compris. C’était le moment. La petite hocha la tête dans une grimace,  Julie le lui rendit avec un sourire de bienveillance grave. Elle laissa sa main sur le front de la petite Malgache encore quelque instants puis alla se placer entre ses jambes. La future maman recommença à pousser de toutes ses forces. Julie sentit la tête se rapprocher encore un peu plus. Elle essaya de placer ses mains autour. C’était un travail d’équipe. La petite poussait, Julie plaçait ses mains pour pouvoir tirer. Ça ne venait pas. Rien ne venait. Rien n’allait.

« Tant pis j’ai plus le choix maintenant ».

Elle saisit sa paire de ciseaux et  commença à entailler le périnée. Le sang jaillit aussitôt. La petite se cambra de douleur, toujours en silence. Julie réussit à placer ses mains de part et d’autre de la tête, mais elle n’avait pas encore assez de prise pour tirer sans risquer de lui faire mal.

« Allez viens bonhomme, putain ! »

La petite poussait. Chez Julie, le couvercle de la casserole débordait. Son visage ruisselait de sueur et ses mains tachées de sang cherchaient désespérément à extirper cette petite vie de sa cache. Elle y alla aux forceps. Ça venait un peu. La petite Malgache n’en pouvait plus, n’arrivait plus à pousser.

« Allez encore un petit effort, on y est presque ! » 

Comme si elle avait entendu, la petite poussa dans un ultime effort. Julie tira, la tête apparut. Le périnée se déchira un peu plus, le sang coula plus fort. Les épaules suivirent dans la foulée puis le corps entier fut expulsé !

« On y est ! »

Julie, un sourire de soulagement nerveux aux lèvres, leva les yeux vers la petite Malgache, elle s’était évanouie. Elle les posa ensuite sur le bébé dans ses bras, il ne bougeait pas. Elle lui enleva rapidement les liquides et les morceaux de placenta qui lui obstruait les voies respiratoires. Elle lui massa la poitrine, colla son oreille pour écouter son cœur. Rien.

« Putain non, me fais pas ça ! »

La sauce débordait sur le feu. Elle utilisa toutes les techniques de réanimation qu’on lui avait montré durant ses études. Toutes, et mêmes d’autres qu’elle avait vu faire ici. Rien. Ce bébé-là resterait bleu, fripé, sans air, silencieux.

Julie se sentit, durant un quart de seconde, sur le point d’exploser. Puis, d’une grosse claque mentale, elle se remit les idées en place. Elle posa le mort-né sur le linge propre et blanc qui devait accueillir ses premiers hurlements, se lava les mains et s’occupa à recoudre le petite Malgache, toujours endormie.

« Son troisième enfant…Putain ! Fais chier ! »

 

Les femmes avaient fini de préparer le repas, Julie de recoudre la petite Malgache. On l’invita avec un sourire à passer à table. C’était juste surréaliste. Dans la pièce sombre à côté, un drame s’était joué, et là, tout simplement, il fallait manger comme si de rien n’était. Julie avait revêtu son masque de façon impeccable, tandis que ses tripes faisaient tous les nœuds de marins du monde. On mangeait, à côté d’un bébé mort et d’une enfant endormie qui à son réveil verrait que, pour la troisième fois, elle avait accouché du néant. Et tout ce silence dans cette chaleur. C’était ce que Julie avait le plus de mal à combattre, ce silence. Jamais de sa vie elle n’aurait pensé que le silence puisse être aussi violent. 

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